Kinshasa — La plupart des écrivains de l'Ouest, de l'Est et du Sud de l'Afrique se sont attachés à définir le rôle qu'ils pouvaient et entendaient jouer dans l'évolution du continent noir. Beaucoup ont été si préoccupés par la mission dont ils se sentaient investis qu'ils se sont exprimés sur ce sujet dans de multiples interviews, préfaces et essais critiques qui permettent d'évaluer, en un premier temps, l'importance de leur engagement et son évolution.
Il est, par exemple, intéressant de suivre l'itinéraire qu'a suivi l'écrivain nigérian Chinua Achebe au cours de récentes décennies. Dès 1965, il annonce sa conception de sa fonction dans un texte au titre célèbre The Novelist as Teacher, où il proclame: «Aider mes compatriotes à retrouver foi en eux-mêmes et à se débarrasser des complexes engendrés par des années de dénigrement et d'humiliation (...). L'écrivain ne peut pas se dérober devant cette tâche de rééducation et de régénération qui doit être entreprise ».
Sous la pression des événements tragiques qu'a connus son pays en proie à la guerre du Biafra, l'auteur a été ensuite amené à se prononcer pour un engagement politique sans équivoque, jusqu'à déclarer dans The African Writer and the Biafran Cause: « Je crois que notre cause est bonne et juste. Et des causes bonnes et justes, c'est de cela dont la littérature doit s'occuper de nos jours ». Toutefois, le romancier a progressivement perdu foi dans le rôle de « guide» qu'il aurait pu jouer dans la construction de la nation nigériane; dans ses interviews récentes, il adopte la position assez conventionnelle d'un « griot» moderne.
Professeur honoraire à l'Université du Mans.
Reprenant à son compte la formule de Nadine Gordimer qui, à l'autre bout du continent, proclame que « la littérature démontre la capacité des gens à écrire leurs propres histoires », Achebe élabore des histoires privées qui sont le miroir brisé de l'Histoire publique. Le protagoniste de son dernier roman, Les termitières dans la savane (1987), se place dans cette optique et résume ainsi la position de l'auteur: «L'histoire est notre escorte, sans elle nous n'y voyons plus. L'aveugle est-il le maître de son escorte? Non, et nous ne sommes pas maîtres de l'histoire: c'est au contraire elle qui est notre maître et qui nous conduit ».
C'est un cheminement assez identique que l'on retrouve, à l'Est de l'Afrique, chez Ngugi wa Thiong'o. Comme Achebe, ce grand écrivain kenyan a balisé son parcours de multiples textes critiques. Mais son itinéraire est différent de celui qu'il considère comme son « grand-frère».
Il a, par exemple, commencé par souligner l'énorme influence de la christianisation subie dans son pays, qui était une terre de mission: « En tant qu'Africain et Kenyan, je ne puis échapper à l'Église ». Ce faisant, il a été amené à analyser la contradiction entre le message généreux du christianisme et la brutalité de la colonisation qui, « au Kenya, fut construite sur l'inégalité et la haine entre les hommes et sur l'assujettissement de la race noire par la race blanche ».
De ce constat inacceptable pour le jeune paysan devenu un brillant intellectuel ont découlé des prises de position radicales, comme celles d'un engagement marxiste développé dans des écrits aux titres non équivoques, comme Writers in Politics (1981), où il incite les écrivains à promouvoir « une vision ancrée dans les luttes du peuple» et à créer une littérature qui fasse « de la justice une passion ». Cette détermination l'a conduit à proposer, dans ses deux derniers romans, des textes écrits d'abord dans sa langue vernaculaire, le kikouyou : c'était pour lui une tentative de « décoloniser» l'écriture.
Ces récits (qui furent ensuite traduits en anglais) prônaient - dans leurs intrigues et dans leurs discours -l'avènement d'une société d'obédience marxiste. Malheureusement Ngugi, comme Achebe, a cessé d'écrire des oeuvres littéraires à partir de 1987 ; il est intéressant (mais perturbant) de rapprocher le silence de ces deux grands écrivains qui semblent - pour le moment en tout cas - incapables de continuer à témoigner d'une Afrique où, d'ailleurs, ils ne vivent plus.
La tentation de l'engagement
De rares écrivains sont allés jusqu'à un engagement politique ouvert. Le plus célèbre exemple est, sans conteste, celui du Sénégalais Ousmane Sembene, qui a proclamé fièrement: « Ma prétention est d'être marxiste » et a rédigé des textes militants comme, en 1960, Les bouts de bois de Dieu, relatant la grève des cheminots du Dakar-Niger dans les années 1940. On rencontre aussi des auteurs comme le dramaturge nigérian Femi Osofisan, qui termine sa pièce Les tisserins par un chant révolutionnaire enflammé: « Quand nous serons tous des paysans... Nous serons tous frères et soeurs. Et nous partagerons tout ».
Le même enthousiasme se retrouve chez le Congolais MakoutaMboukou qui s'écriait, dans le prologue de son roman Les dents du destin (1984) : «Neutralité? Jamais! Engagement jusqu'à la libération! ». En fait, la majorité des auteurs qui ont vécu la colonisation et la décolonisation sont, avant tout, préoccupés par l'arrivée d'une liberté qui a tant tardé à se manifester. L'Ivoirienne Véronique Tadjo se félicite de son avènement inéluctable: « Regardez/ Il est des hommes/ Que les révoltes étreignent ». Le Sud-afticain Breyten Breytenbach annonce: «Ma chanson rouge ne périra pas» et Wole Soyinka résume pour tout le monde: « Je n'ai qu'une seule religion: celle de la liberté humaine ».
Mais la majorité des écrivains se sont .méfiés des conséquences littéraires de ces engagements politiques et s'en sont même souvent démarqués avec force : « C'est le triomphe de l'artiste sur les militants politiques: il ne cherche pas à persuader ni à faire le bonheur des gens, parfois même contre eux, il laisse à chaque individu le plaisir de se découvrir et découvrir en même temps que lui ces choses merveilleuses et extraordinaires qui doivent exister quelque part dans l'univers» (Emmanuel Dongala).
La plupart d'entre eux se sont bornés à jouer le rôle de « témoins », tout en s'efforçant de préciser la nature et l'intensité de leurs « témoignages» : «Je ne suis pas un détracteur... mais un témoin responsable », affirme par exemple le Congolais Tchichellé Tchivela. Progressivement, on a pu voir les romanciers, les poètes et les dramaturges se déclarer investis de l'obligation de tout dire et, en partie liée, de le faire savoir au monde extérieur: dans une interview lors de la sortie, en 1984, de son roman, L'archer bassari (qui problème de la sécheresse), le Malien Modibo Sounkalo Keita déclare sans ambages: « Je dénonce. Nos dirigeants ont bonne conscience, puisqu'en Occident on ne connaît pas leurs méfaits. Il faut les tirer de leur quiétude en exposant tout cela au grand jour ».
Soyinka et la « saison d'anomie »
Longue est alors la liste des corruptions, compromissions et même exactions qu'ils condamnent. Mais ce qui les intéresse au premier chef, en dehors de ce devoir de réalisme factuel, c'est de traquer les causes profondes de la longue « saison d'anomie » (titre d'un roman de Wole Soyinka) que connaît l'Afrique.
Certains s'attaquent à la passivité coupable de leurs compatriotes, comme le fait le Guinéen Alioune Fantouré, pour qui « ce ne sont pas les injustices dans les sociétés de notre époque qu'on doit combattre, c'est l'indifférence qu'on devrait attaquer ». D'autres, plus volontaristes, croient en la vertu de leurs écrits rageurs, considérés comme «des grondements de tonnerre dans la case des consciences assoupies» (Tchichevelé Tchivela).
Tous considèrent leur mission comme « une passion », comme le disait Senghor, dès 1962, dans sa préface au recueil de poésie Epitomé du Congolais Tchicaya U Tam'si: « Les souffrances nègres, il ne se contente pas d'en être le témoin et le chantre: il les assume, il les vit, il les souffre ». Leurs écrits sont comme des exutoires au désespoir qu'ils ressentent devant le sort de leurs compatriotes.
Le Sud-africain Mtutulezi Matshoba déclarait, par exemple, dans sa préface au recueil de nouvelles Cali me not a Man, publié en 1979, c'est-à-dire en plein apartheid: « Ma vie était si pleine que je compris que si je ne laissais pas écouler un peu de son contenu, je deviendrais fou: c'est ainsi que je me mis à écrire ». Une autre personnalité écorchée, le Zimbabwéen Dambudzo Marachera concevait la fonction d'écrire comme un geste d'origine sexuelle, et même d'essence divine.
Ces prises de position sont, en fait, un écho des situations personnelles dans lesquelles les écrivains se sont retrouvés au cours des décennies. Beaucoup d'entre eux ont connu, de par leurs écrits contestataires, la répression des régimes en place, qui les ont considérés comme des saboteurs, voire des traîtres. Les exemples les plus célèbres proviennent évidemment de l'Afrique du Sud où, tout au long des années d'apartheid, furent interdits la publication de leurs écrits et même le simple fait de les citer. Certains d'entre eux ont connu la prison et, bien sûr, l'exil, le départ forcé d'un pays qui, comme le déclarait Matshoba dans une formule implacable, était devenu leur «ennemi».
Mais beaucoup d'autres écrivains ont connu, à travers tout le continent, les mêmes privations de liberté: longue est la liste de ceux qui ont été arrêtés ou ont dû fuir. Au Kenya, Ngugi fut arrêté en 1977 et placé en détention solitaire sans chef d'accusation et sans jugement, pour n'être libéré que grâce à une amnistie générale; en 1982, sa pièce Maitu Njigira, composée avec les acteurs d'un centre théâtral, est interdite et le théâtre rasé par les forces de l'ordre.
Le Somalien Nuruddin Farah, en voyage à Rome en 1975, n'a pas pu rejoindre Mogadiscio; à la dernière minute, son frère aîné lui a enjoint par téléphone, de l'aéroport, de ne pas rentrer, ajoutant: «Tu dois oublier la Somalie et la tenir pour morte et enterrée». Pour l'écrivain, c'est le début d'un exil qui dure encore. L'Ivoirien Ahmadou Kourouma a passé de longues années en Algérie, en France, au Togo et au Cameroun dans la décennie 1970 ; le Camerounais Mongo Beti s'est, lui, fixé en France.
Senghor et la Négritude
Parmi ceux qui sont restés sur place, beaucoup ont occupé des positions éminentes, comme le poète-président Léopold Senghor ou les romanciers-ministres Henri Lopès, Bernard Dadié ou Cheik Hamadou Kane. Malgré leurs fonctions officielles pourtant, tous ont gardé leur liberté de parole et se sont mis à l'écoute de leur continent. Leurs prises de position se sont alignées sur l'évolution des mentalités.
Tout commence, bien sûr, par l'expérience de la Négritude qui impose, dès les années 1950, une nouvelle écriture africaine; avec, par exemple, cette déclaration de Léopold Senghor dans la postface du recueil de poèmes Ethiopiques, publié en 1956 : «Le poème nègre, le roman nègre, voire le discours nègre n'est pas monologue mais dialogue, pas leçon mais tension, pas distance mais présence et caresse ». Malgré les critiques dont elle a été l'objet en raison de son esthétisme, la Négritude continue à innerver de nombreux textes.
En 1982 encore, le Camerounais Fernando d'Almeida présente son recueil En attendant le verdict comme une tentative de « réinventer la vie et dire l'insolence de vivre », ce qui se traduit par des accents senghoriens indéniables malgré leur modernité: « La terre a repris sa légende/ Et recommencé son propos de vérité/ Tandis que brisant la cosse du désespoir/ Je prends feu et flamme/ Salut à toi terre vagabonde/ J'ai clamé ton nom à l'infini des chemins/ A présent que s'écaille ma pensée/ J'arrête mon pas et tourne le dos au néant ».
Ces hymnes à l'Afrique éternelle ont fini par lasser et, surtout, par ne plus être en phase avec les bouleversements tragiques qui vont affecter pratiquement tous les pays. Les espoirs mis dans les indépendances vont vite être déçus, désillusions et accusations vont succéder à l'euphorie initiale. Les rêves d'indépendance apparurent très vite comme naïfs: ainsi le Sénégalais Jean-Marie Adiaffi pouvait faire proclamer au héros de son admirable roman La carte d'identité: «J'inaugure un temps nouveau, un nouveau calendrier.
Le calendrier sacré de mon identité. Le temps sacré de ma mémoire. Le temps de mon identité perdue, violée»; mais, cinq ans plus tard, il corrigeait son enthousiasme initial: « Ce qui m'intéresse, ce n'est pas la colonisation en tant que telle. Ce qui m'intéresse, ce sont plutôt ses conséquences sur notre possibilité ou notre impossibilité de nous libérer, d'être réellement indépendants, de retrouver le centre de notre histoire, puisque nous avons été rejetés à la périphérie par la colonisation »

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