Entretien conduit par Aymen Hacen
29 Septembre 2008
interview
Née en 1966 à Casablanca dans une famille originaire de Fès, Siham Bouhlal est installée en France depuis 1985, où elle suivit l'enseignement de Jamel Eddine Bencheikh.
Médiéviste et titulaire d'un doctorat en littérature à la Sorbonne (Paris IV), elle se consacre à la traduction de textes médiévaux (Le Livre de Brocart ou la société raffinée de Bagdad au Xe siècle, coll. «Connaissance de l'Orient», Gallimard 2004) et de poésie: Printemps des poètes à l'Institut du Monde Arabe (2003, 2004), Le récif de l'effroi de Yassin Adnan (Marsam, 2005). Elle est également poète, avec trois recueils parus : Poèmes bleus (Tarabuste, 2005) et La Tombe d'Epines (Al Manar, septembre 2007) et Corps lumière (Al Manar, juillet 2008).
Vous venez de publier Corps lumière, un poème composé de 72 brefs fragments numérotés. Le vers libre y occupe une place de choix, néanmoins le lecteur peut découvrir un corps de texte en prose, le 71e. Pourriez-vous nous expliquer vos choix d'écriture ?
Je ne sais pas s'il s'agit d'un seul poème. Chaque fragment raconte une histoire et, peut-être, oui, les poèmes s'attirent par un aimant, celui, toujours, de l'amour. Ce recueil est antérieur à Songes d'une nuit berbère et dans le même temps, quelques fragments de la fin ont été écrits après ce dernier. Mais je vais vous répondre comme Aragon : «On veille, on pense à tout, à rien, on écrit des vers, de la prose, on doit trafiquer quelque chose, en attendant le jour qui vient.» C'est cela, oui, on trafique quelque chose !
Le deuil et la mort semblent marquer votre dernier livre. Considérez-vous, à l'instar d'Al-Khansa, comme une poétesse élégiaque funèbre ?
Non, du tout. L'amour est ma seule obsession, dans mon écriture comme dans mes recherches, mais vous le savez, la mort n'est jamais loin. Voyez Songes d'une nuit berbère, lorsque mon compagnon est mort, parti, j'écrivais toujours son amour. Quand je l'accompagnais dans sa maladie, c'était un acte d'amour, et même en étant face à la mort, j'écrirai encore l'amour. Ecrire pour ne pas mourir, pour se dissiper de soi, pour oublier, pour se souvenir. J'ai complètement conscience de mon être dans cette phrase de Marguerite Duras : «J'écris pour ne pas me suicider».
Bien que vous soyez un écrivain d'expression française, votre écriture est marquée par des parfums, des couleurs, un imaginaire en somme arabo-musulman. Ces éléments apparaissent-ils naturellement ou bien sont-ils travaillés ?
La poésie est une affaire privée, intime, à mon sens. Au moment de la composition, il est naturel que se distillent dans le poème toutes les images, les sensations, les douceurs, les violences, qui ont touché l'âme. Le poème est un étonnement et je suis souvent surprise par lui. Par-ci un papillon échappé du texte de Roumi, par-là un feu apportant les cendres de Majnoun ou encore une fleur exhalant le parfum d'un Kitab Al Zahra d'Ibn Daoud. Ce qui nous habite nous reste et ne nous quitte guère.
Quels sont les poètes qui vous ont marquée ? Que leur devez-vous ? Et inversement ?
Autour de ma vie, de moi, s'éparpillent des poètes de langues et d'époques différentes, Mahmoud Darwich, Majnoun, Dik Al Jinn, Louise Labé, Rilke, Borges, Char, à quoi bon énumérer ? Je ne sais si l'on doit parler en terme de « devoir », je n'en sais rien. Ils sont là et parfois, souvent, l'émerveillement est tel que j'arrête d'écrire. Quand Aragon dit : « Elle a les plus mystérieuses dents du monde», mais parfois un seul mot, un seul, fait déferler un torrent en vous.
Oui, mais pour développer la question précédente : il semble que, par exemple, si vous dédiez votre livre à la mémoire de l'universitaire et du poète Jamal Eddine Bencheikh, vous perpétuez également la poétique et les partis pris qui étaient les siens.
Que pensez-vous de toute filiation qui existe entre un poète et ses disciples ou suiveurs ?
Oui, je dédie ce recueil à Jamel Eddine Bencheikh, à qui je dois tout. La connaissance de la culture arabo-musulmane, le regard dans les Mille et Une Nuits, le savoir-faire de la traduction, il est constamment présent et dirige encore, malgré la mort, certaines opérations difficiles. C'est aussi lui qui m'a poussée dans la poésie, dans la publication. Il a lu, le premier, Poèmes bleus, les a envoyés directement à Tarabuste ! Mais non, je ne perpétue absolument rien, je ne suis engagée dans rien, aucun parti pris, aucune filiation. Vous savez, cet homme maniait la langue française comme un djinn ; cet homme m'a appris la liberté d'écrire, de dire, de ne pas dire et la consigne de surtout ne pas le suivre, complètement.
René Char est très présent dans votre poésie. Vous le citez et dialoguez avec lui. Comme suit: « Il dit/"Ne te courbe que pour aimer"/ Mon échine est brisée/ Mon dos celui du vieillard/ Plus vieux que la Terre/ Pourquoi ne vois-je pas alors/ La saison d'Amour parmi les saisons ? » (Â16). Pourriez-vous décrire les liens qui vous unissent au poète de Fureur et Mystère et Lettera amorosa ?
Les mots de René Char me bouleversent, traversent mes sens comme une lente et douloureuse fulgurance. Ils m'achèvent et puis me raniment, jamais la même. Je n'en sais pas plus. «Quelquefois sa réalité n'aurait aucun sens pour lui, si le poète n'influençait pas en secret le récit des exploits de celle des autres», disait-il.
Corps lumière est muni de deux illustrations de Diane de Bournazel. Pensez-vous que la poésie soit inséparable des autres arts, notamment la peinture ? Quel sens donnez-vous aux livres d'artistes et au dialogue texte/image ?
Je ne pense pas dans la poésie, je meurs ou je vis, je vis et je meurs. Comme les mots, la peinture peut reverdir les cellules. Je vais vous dire, il y a quelques jours, je traversais un bien joli parc à Fresnes. Un employé était en train de repousser, avec un appareil qui soufflait du vent, les feuilles mortes, jusqu'au pied de l'arbre, en tas. Eh bien, c'est l'image de mon coeur en éclats que j'ai vue, oui l'on repoussait mon coeur tout contre ma poitrine. La poésie nous surprend partout.
Le travail de Diane est particulièrement remarquable, d'une finesse tranchante, les poèmes, dans Corps lumière ou Songes d'une nuit berbère, semblent reposer leur tête, là, sans crainte aucune.
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