La Tribune (Algiers)

Algérie: L'Africom sous commandement unifié opérationnel dès demain - Rapts, piraterie et instabilité politique favorisent l'interventionnisme en Afrique

Abdelkrim Ghezali

30 Septembre 2008


La crise des otages enlevés dans le sud de l'Egypte risque de connaître des développements dramatiques après que l'armée soudanaise a tué six des ravisseurs, accusés d'être membres de la rébellion du Darfour, sans libérer les prisonniers qui seraient désormais captifs au Tchad.

Les dernières nouvelles laissaient pourtant attendre une libération, contre rançon, de ces 19 otages capturés lors d'un safari dans le désert égyptien onze jours plus tôt. Le conseiller à la présidence soudanaise, Mahjoub Fadl Badri, a annoncé à l'AFP que six ravisseurs avaient été tués, et deux autres arrêtés, dans un accrochage avec l'armée soudanaise. Alors que les ravisseurs et leurs otages avaient été localisés près du Jebel Ouanat, aux confins de l'Egypte, du Soudan et de la Libye, l'affrontement armé aurait eu lieu près de la frontière avec le Tchad, à trois cents km au sud.

C'est au Tchad, contre toute attente, que seraient désormais détenus les otages, onze touristes -cinq Allemands, cinq Italiens et une Roumaine- et leurs huit accompagnateurs égyptiens. Selon la version de l'armée soudanaise, ils seraient aux mains d'un groupe de trente hommes à Tarat Al Chajara, une localité située près de la frontière tchado-soudanaise. Mais les autorités tchadiennes, qui entretiennent des relations tumultueuses avec le Soudan depuis plus de cinq ans, ont affirmé qu'elles n'avaient «rien remarqué» sur leur territoire, accusant Khartoum de tenter de réaliser une «opération médiatique».

Khartoum a mis en cause dans la prise d'otages un des groupes rebelles du Darfour, le Mouvement de libération du Soudan-Unité (SLA-U), lequel a immédiatement démenti depuis Londres son implication. Une guerre, aux conséquences dramatiques pour la population, oppose depuis 2003 dans cette région de l'ouest du Soudan des groupes de rebelles, de plus en plus éclatés en factions rivales, au régime de Khartoum et ses milices alliées.

Au Caire, c'est un mutisme consterné qui a accueilli la nouvelle de ce développement inattendu. Alors que son chef de la diplomatie avait prématurément annoncé le 22 septembre la libération des otages, Le Caire, à travers l'agence semi-officielle Mena, a seulement relayé les communiqués de l'armée soudanaise. A Rome, les médias rapportent que, selon le ministère des Affaires étrangères, les cinq otages italiens «n'ont vraisemblablement pas été impliqués dans la fusillade». Confiant et détendu dimanche matin, l'ambassadeur d'un pays concerné s'est montré le soir auprès de l'AFP inquiet et désemparé devant la tournure des événements.

Plusieurs signes s'accumulaient en effet d'un règlement assez rapide d'une prise d'otages, et un responsable de la sécurité égyptienne, tout en requérant l'anonymat, laissait attendre une sortie de crise contre rançon. Capturés au pied du versant égyptien, ils avaient été transférés dans les flancs soudanais de la montagne, avant d'être cachés côté libyen, à l'ouest, pour finalement retourner samedi dernier au Soudan, en direction de l'Egypte. Ce sont les autorités soudanaises qui avaient fait état de ce périple forcé d'abris en abris, les otages passant clandestinement d'un pays à un autre tout en restant «en bonne forme», selon elles.

Le responsable égyptien avait affirmé dimanche dernier que la rançon d'un montant présumé de 6 millions d'euros avait été versée aux ravisseurs à la fin de la semaine dernière, lors d'un passage du côté libyen du Jebel Ouanat. Ce responsable avait aussi affirmé qu'une délégation égyptienne s'apprêtait à gagner le sud du pays pour réceptionner les otages «dans deux à trois jours». Dans son communiqué publié dimanche dernier, l'armée soudanaise affirme avoir en fait perdu contact depuis trois jours avec le groupe après qu'il eut traversé la frontière libyenne.

Cette situation qui vient s'ajouter à l'enlèvement de touristes autrichiens il y a trois mois, dans le Djerid tunisien et qui sont toujours otages d'un groupe non identifié, l'enlèvement et l'assassinat de militaires mauritaniens, l'instabilité politique et sécuritaire dans certaines régions d'Afrique comme les Grands Lacs, le Delta du Nigeria, le nord du Mali, la situation au Soudan et dans le Tchad semble conforter les velléités interventionnistes et hégémonistes américaines. Ainsi, l'Africom devrait être opérationnel avec un commandement militaire américain unifié dès demain. Son objectif officiel est d'apporter une assistance aux pays africains en matière de sécurité, mais il lui faut encore convaincre les sceptiques de ses bonnes intentions.

Auparavant sous la responsabilité de trois différents commandements -européen, moyen-oriental et pacifique-, les programmes américains de coopération et d'assistance militaire sur le continent africain passeront officiellement à partir de mercredi sous l'égide d'un nouveau commandement unifié, Africom. Cette nouvelle entité, «de concert avec d'autres agences gouvernementales et des partenaires internationaux, vise à promouvoir un environnement africain sûr et stable en soutien de la politique étrangère américaine», et ainsi prévenir les conflits, proclame le site Internet d'Africom.

Parmi ces programmes figurent la gestion d'une force d'action commune à Djibouti, la lutte contre le terrorisme régional en partenariat avec les nations nord-africaines, la formation de gardes-côtes spécialisés dans la lutte anti-piraterie et les trafics, la professionnalisation des armées africaines et le renforcement des coopérations militaires. La création en 2007 d'Africom, présentée par le président George W. Bush comme une rationalisation de l'assistance américaine en Afrique, se heurte toutefois à nombre de détracteurs, sur le continent noir comme aux Etats-Unis.

Les opposants africains du projet craignent que Washington cherche à étendre sa domination militaire à l'Afrique, à y contrer l'influence économique grandissante de la Chine et à sécuriser son approvisionnement énergétique. D'ici à 2015 un quart des importations pétrolières américaines proviendront du continent noir, en particulier du golfe de Guinée. «Le commandement africain des Etats-Unis n'est rien d'autre qu'un instrument visant à garantir l'accès de l'industrie pétrolière américaine aux larges réserves énergétiques de l'Afrique.

Si quiconque interfère, nous craignons qu'ils soient étiquetés "terroristes" et deviennent la cible d'attaques militaires», affirme Mark Fancher, membre de la Conférence américaine des avocats noirs (NCBL). Signe de la méfiance à l'égard des intentions réelles de Washington, plusieurs capitales, dont Alger et Lagos, ont refusé d'accueillir le quartier général d'Africom, qui souhaitait à l'origine s'implanter sur le continent et devra pour l'heure opérer depuis Stuttgart, en Allemagne. Soucieuse de rassurer, l'armée américaine jure qu'il n'est pas prévu d'établir de vastes bases en Afrique, seulement d'apporter une assistance militaire aux pays africains.

La seule base permanente dont disposent actuellement les Etats-Unis est Camp Lemonier, à Djibouti, où sont stationnés quelque 1 800 militaires américains. L'Africom, bientôt fort de 1 300 membres à la fois militaires et civils, s'est aussi attiré des critiques aux Etats-Unis où certains dénoncent une tentative de militarisation de la politique étrangère américaine. Selon un rapport de la Cour des comptes américaine (GAO) publié en juillet, «le département d'Etat et des responsables de l'Agence pour le développement international s'inquiètent qu'Africom prenne la direction de tous les efforts américains en Afrique, et pas seulement des activités du département de la Défense».

Au sein d'Africom, on se défend de toute intention cachée. «Tout ce que nous souhaitons, c'est travailler avec les nations africaines qui veulent mieux protéger leur population, leur territoire et leurs frontières, et les aider à atteindre ces objectifs», assure un haut gradé américain, qui espère qu'Africom convaincra par ses actes.

Les dés sont jetés et l'Afrique est ainsi ouverte sur l'intervention militaire directe américaine dont les objectifs ne sont plus à démontrer, dans la mesure où Washington défend ses intérêts et est loin d'être le bon samaritain qu'on prétend être. Si les Etats-Unis voulaient réellement aider l'Afrique et les Africains, ils auraient opté pour une politique volontariste d'investissement de nature à développer des régions où la misère, l'ignorance et les maladies poussent les populations à des actions de désespoir et les Etats à des guerres.

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