Dan Opéli Envoyé Spécial à Conakry
4 Octobre 2008
Les Ivoiriens vivant en Guinée se sont fortement mobilisés, mercredi dernier, à l'aéroport international de Conakry Gbéssia pour accueillir le président. Ils nous ont, à cette occasion, confié leurs sentiments par rapport à la participation du chef de l'Etat ivoirien à la commémoration des 50 ans d'indépendance de la Guinée et au futur de notre pays. Ils situent la présence de Laurent Gbagbo dans une logique de gratitude à l'égard de la Guinée qui a soutenu la Côte d'Ivoire pendant la crise, dans un contexte de fraternité entre les deux pays.
Quant au futur de leur pays, ils estiment qu'il passe par le retour définitif de la paix grâce à une élection crédible fixée à une date ni trop précipitée ni trop éloignée. Gérard Bodo, représentant d'une marque de boisson et président de la communauté ivoirienne de Guinée, estime que la présence du président ivoirien est un moment fort pour la simple raison que la Guinée a été l'un des pays qui ont soutenu la Côte d'Ivoire pendant la crise. Il avoue que certains Guinéens avaient, au départ, fait une mauvaise lecture de la situation ivoirienne mais ils ont fini par comprendre et beaucoup considèrent aujourd'hui Laurent Gbagbo comme un digne fils africain. M. Bodo qui dit être en Guinée depuis plus de 20 ans, souhaite que cette visite renforce davantage les relations entre les deux pays. Mais par-dessus tout, il prie pour que la paix revienne définitivement en Côte d'Ivoire leur terre natale que chacun d'eux souhaite regagner un jour. Il souligne que cette paix durable est liée à l'organisation d'une élection crédible dont il faut créer les conditions. «Nous sommes heureux que notre Président soit parmi les chefs d'Etat invités à cette fête. Nous savons comment ce pays nous a soutenus pendant la crise. Une crise que des Guinéens vivaient avec une certaine désolation car notre pays a toujours été perçu par eux comme une référence. Beaucoup ont fait fortune à partir de la Côte d'Ivoire et étaient malheureux que ce pays se déchire, c'est pour cela qu'ils soutiennent les efforts de paix du Président Gbagbo», commente Emile Voko , journaliste qui vit à Conakry depuis 10 ans.
Pas du même bord
politique que Gbagbo mais
Arsène Kouakou, professeur de français dans un collège guinéen, est là depuis 1996. Il précise qu'il n'est pas du même bord politique que M. Gbagbo mais c'est son Président , raison pour laquelle, il est venu l'accueillir. Il ajoute que c'est un président qui travaille bien pour la Côte d'Ivoire et les Ivoiriens. «Je rentre des vacances au pays. Et j'ai constaté un changement qualitatif dans la Côte d'Ivoire profonde. Des campements ont été électrifiés, des centres de santé implantés malgré la guerre. Qu'il fasse davantage pour l'amélioration des conditions de vie des populations rurales et je suis sûr, la Côte d'Ivoire va aller de l'avant avec la politique de Laurent Gbagbo», indique-t-il.
M. Kouakou dit comprendre pourquoi les Ivoiriens ne sont pas sortis en masse du pays malgré la crise qui a fait que des Guinéens craignaient une certaine invasion comme ce fut le cas avec les crises en Sierra Leone et au Libéria. Il n'oublie pas de souhaiter que des conditions soient créées pour le retour de ceux qui sont à l'extérieur. Ferdinand Gbalou dit être là pour manifester son soutien au Chef de l'Etat pour ses efforts en vue de la sortie de crise et lui demander de persévérer malgré les entraves. Il se dit heureux de la confiance renouvelée entre la Guinée et son pays d'origine. Marie Louise Bahi révèle que la Guinée, c'est son second pays. Elle y vient souvent depuis 1983. Elle y compte donc beaucoup d'amis auprès de qui elle avait reçu du soutien pour son pays pendant la crise. Elle y est d'ailleurs actuellement pour leur dire merci. Et l'arrivée du Président Gbagbo rend sa tâche encore plus facile car, c'est aussi un voyage de remerciements à toute la Guinée et la preuve que les deux pays sont frères. «C'est une affaire de famille, le Président Gbagbo vient à la maison. Donc cette fête, c'est aussi celle des Ivoiriens», souligne-t-elle. Présent en Guinée depuis 5 ans, Kassi Yoboué est le secrétaire général de la communauté Akan de Guinée. Il lie l'invitation de Lansana Conté à Laurent Gbagbo à l'amitié entre les deux pays et singulièrement entre les deux chefs d'Etat. Lui qui voulait transiter par Conakry pour se rendre au Canada, mais qui n'a pas réalisé ce projet , demande à son Président de sérieusement songer à la réintégration des Ivoiriens dans leur pays d'origine, "pas seulement une réintégration physique mais une réintégration économique". Intégration économique, c'est essentiellement le centre d'intérêt de cette visite aux yeux de Siaka Bakayoko, représentant résident de la Banque mondiale à Conakry. «C'est un signal fort de l'intégration régionale pour renforcer nos économies. Quand je regarde les potentialités minières de la Guinée , 1/3 de la production mondiale de bauxite, beaucoup de minerais de fer, de diamant, je me dis que la Côte d'Ivoire peut être un partenaire dans l'exploitation de ces gisements. Vu les infrastructures dont dispose la Côte d'Ivoire et la main d'oeuvre qu'elle a déjà dans ce domaine, elle peut aider la Guinée. Cette visite n'est donc pas seulement festive, elle va poser, je le souhaite, les jalons d'une coopération économique plus poussée. La Côte d'Ivoire doit servir de tremplin à la Guinée», analyse M. Bakayoko. Une coopération nécessaire d'autant que, comme le fait remarquer, Olivier Malan, économiste principal à la Banque africaine de développement (BAD) pour la Guinée , l'Afrique a besoin de progresser mais dans la stabilité. «Des problèmes ont été posés, on s'est battu. Mais cela est désormais derrière nous. Les armes ne peuvent pas les résoudre, c'est la stabilité qu'il faut. L'éloignement de la BAD a été préjudiciable à notre pays. Il faut créer les conditions d'un retour de la Banque. Il faut la stabilité», estime M. Malan. Selon lui, les élections peuvent aider à cette stabilité. Il faut créer les conditions d'une élection crédible. La fin de l'année serait mieux. «Car, regrette-t-il, le pays a pris beaucoup de retard sur le chemin du dévelop-pement».
Mathieu Bilé Boa, conseiller technique principal du projet d'appui aux élections législatives en Guinée pour le compte des Nations unies, jette un regard positif sur la situation actuelle du pays, salue l'initiative prise par le chef de l'Etat avec le dialogue direct et l'ouverture faite par le Premier ministre, Guillaume Soro. Il admet qu'il n'est pas facile de sortir d'une crise. Mais la Côte d'Ivoire est en train de donner une leçon au monde entier. Elle n'a donc pas le droit de décevoir. Pour le succès de l'Accord politique de Ouagadougou, il en appelle au courage, dans un esprit de tolérance, pour un avenir commun en vue d'une nouvelle prospérité. «C'est pour cela que la Côte d'Ivoire ne peut pas faire l'économie d'une élection. Et cela dépend de la volonté politique non seulement du Président de la République et du Premier Ministre mais aussi des leaders de l'opposition», souligne-t-il.
Réajustement des dates
Spécialiste des élections, pour avoir été au coeur de scrutins post-crise au Tchad, au Burundi et en Mauritanie, M.Bilé conseille de ne pas faire une fixation sur la date du 30 novembre. «Comme on le dit, il ne faut pas prendre tout son temps mais, il faut prendre le temps d'organiser une élection crédible. Une fois le processus d'identification lancé, on est dans une phase irréversible. Il suffira de faire un réajustement des dates, dans un élan patriotique», indique-t-il. Comme lui, plusieurs autres compatriotes de Guinée demandent aux acteurs politiques ivoiriens de faire très attention pour ne pas rater ce rendez-vous électoral, moins en terme de temps qu'en terme de crédibilité. En se fondant sur d'autres expériences en Afrique, ils souhaitent que tous se mettent d'accord, dans un souci commun de sortir le pays de la crise, de bien l'en sortir, d'éviter que le respect de la date du 30 novembre soit source de nouvelles divisions. Si le 30 novembre ne peut être respecté, il faut que tous s'accordent pour un réajustement de date «dans un esprit d'un avenir commun», ont-ils conclu.
«Le non de la Guinée a été un séisme dans le monde des colonies africaines. Je me demande toujours ce que la vie des colonies aurait été s'il n'y avait pas eu ce non. Ce non de Sekou Touré a précipité l'indépendance des autres colonies». Telle est la substance de la déclaration faite par le président Laurent Gbagbo, hier après-midi, à son retour de la Guinée, où il a pris part à la célébration des 50 ans d'indépendance de ce pays. Donnant les raisons qui ont motivé son déplacement en terre guinéenne, le président ivoirien a poursuivi : «Qu'on aime Sékou Touré, qu'on ne l'aime pas, on ne peut pas dire que ce n'est pas un évènement historique majeur en Afrique de l'Ouest et surtout en Afrique de l'Ouest francophone», reconnaissant au passage que l'indépendance du Ghana qui a précédé celle de la Guinée n'a pas eu un impact sur les colonies francophones. Au-delà de cette raison, le chef de l'Etat a indiqué qu'il a répondu à l'invitation parce que la Guinée a soutenu la Côte d'Ivoire à tous les forum initiés pour la résolution de la crise du 19 septembre. Selon Laurent Gbagbo, la position de voisinage de la Guinée est une raison de son déplacement. Il a témoigné qu'il a été vivement ému de voir la veuve de Sékou Touré et la soirée culturelle marquée par la prestation du ballet national guinéen créé dans les années 40 par Fodéba Kéïta. Le président de la République a été accueilli à son arrivée par le Premier ministre Guillaume Soro et par les présidents des institutions dont Laurent Dona Fologo, Yssouf Koné, Yanon Yapo, Sangaré Abou Drahamane, et par des membres du gouvernement.
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