Junior Binyam Et Leyla Kaigama
8 Octobre 2008
interview
Il en parle d'abord avec beaucoup de passion. C'est bien dans ces méandres, ceux de la finance et de l'économie, que le titulaire d'un Master of Business Administration (Mba) obtenu en 1977 à la Wharton School of Finance, université de Pennsylvanie, a passé l'essentiel de sa carrière.
D'abord en qualité de cadre à la Société nationale d'investissement puis conseiller spécial au ministère des Finances à une époque où le Cameroun est frappé de plein fouet par la crise économique et bancaire. Va s'ensuivre pour Bernard Ouandji une carrière de consultant puis de fonctionnaire international qui va le conduire pour le compte du Programme des nations unies pour le développement (Pnud) au Burundi, en Angola et au Togo.
Un périple qui l'avait éloigné des médias camerounais, la presse privée notamment, pour lesquels il n'a jamais fait l'économie de son expertise pour éclairer une opinion peu au fait des subtilités de la finance internationale et dont les inquiétudes sont à la dimension de la psychose qui gagne le monde occidental du fait de la crise financière. A quoi rime cette dernière et quels en sont les origines et les répercussions éventuelles sur l'Afrique et le Cameroun sont des préoccupations ? Il a accepté de répondre.
Dans l'essentiel des pays occidentaux, on a les chefs d'Etats qui montent au créneau et qui sont résolument en ordre de bataille pour les mesures drastiques et faire face à la crise financière, à quoi rime cette crise?
On a connu dans le passé d'autres crises financières, à l'époque la mondialisation ne battait pas son plein. Au début des années 80, une grave crise monétaire a sévi, couplée avec des taux de changes insoutenables. L'Administration républicaine avait fait monter les taux d'intérêts à court terme aux Etats-Unis, dans le but de lutter contre l'inflation. De ce fait, le dollar était monté très haut ; ici le dollar avait dépassé 10 francs français, c'est-à-dire plus de 500 francs CFA en mars 1985. Cette crise avait nécessité une intervention concertée des banques centrales américaines, japonaises et européennes pour faire atterrir le dollar ; et la crise fut dénouée. En octobre 1987, il y eut une grande crise boursière à Wall Street dont on avait dit qu'elle était comparable à celle de 1929. Il a été possible à chaque fois de résoudre la crise, en déployant la panoplie des instruments d'intervention ; mais les choses ont recommencé de plus belle.
Qu'est ce qui se passe exactement pour qu'on atteigne ce niveau de hantise, ce niveau de mobilisation?
Cette fois-ci, l'Amérique fait face à une crise financière, qui se superpose à un malaise qui perdure depuis quelques années, à savoir la faiblesse du dollar sur le marché des changes, faiblesse qui a pour corollaire la hausse des prix du pétrole. "En effet, les exportateurs de pétrole ont tendance à augmenter les prix du pétrole dès lors que le dollar faiblit, afin de préserver leur pouvoir d'achat. En fait il y a des passerelles entre les différents malaises qui affectent la scène économique et financière mondiale".
De quoi s'agit-il exactement ?
"Le taux d'intérêt est l'outil fondamental qu'il faut utiliser pour analyser la crise actuelle", car c'est avant tout une situation de risque de taux qui s'est matérialisé tant en Amérique qu'en Europe. Le taux d'intérêt se décline de plusieurs façons : en premier lieu il y a le taux de base de la Federal Reserve Bank - le FED - qui est le taux à travers lequel la banque centrale américaine émet de la monnaie sur le marché pour aider à résoudre les problèmes de liquidités. On rappelle que les banques empruntent à court terme chez les déposants pour financer les prêts de plus longue maturité par le processus d'intermédiation. Sur le taux de base du FED s'indexe également le taux auquel le Gouvernement emprunte par le biais des bons du Trésor, généralement juste un demi-point au dessus du taux de base de la réserve. Secundo il y a le prime rate, qui est le taux applicable aux signatures de meilleure qualité, par exemple quand les banques prêtent aux grandes entreprises bien cotées. Le prime rate est également indexé sur le taux de base du FED avec une marge bénéficiaire plus avantageuse par rapport aux bons du trésor. Les banques gardent les bons du trésor comme volant de liquidités mais leurs bénéfices reposent essentiellement sur la vente des actifs à long terme L'indexation veut dire que lorsque le FED augmente son taux de bas, les banques augmentent le prime rate ; et inversement. Le Trésor américain est un grand intervenant sur le marché des capitaux. Lorsque l'administration républicaine a pris fonction en 2001, le budget fédéral était excédentaire. Mais il a fallu financer les efforts de guerre par l'émission de bons de trésor et c'était un facteur supplémentaire de hausse d'intérêt.
Qu'en est-il des emprunts des particuliers, notamment les fameux subprimes ?
Tous les taux se tiennent. L'évolution des taux touche également les prêts au logement souscrits par les ménages sous la forme des prêts hypothécaires de maturité allant jusqu'à 30 ans. En 2003 tous les taux d'intérêt étaient très bas et notamment le taux sur les prêts au logement, le prime rate touchant un plancher de 4%, contre 8% en fin 2007. Cette opportunité a favorisé l'expansion des prêts au logement ; une multitude d'emprunteurs marginaux se sont engouffrés dans la brèche pour acquérir des logements, les prêts étant adossés sur la valeur de la maison. "Cette catégorie d'emprunteurs est dite sub-prime parce que, avant le début de l'expansion du crédit, leurs revenus et leur apport personnel auraient été jugés insuffisants eu égard aux règles prudentielles". D'où leur vulnérabilité aux variations négatives des conditions du marché. Ces emprunteurs marginaux ont été les premiers à être durement frappés par le retournement du marché.
La situation qu'on vit actuellement serait une situation de rareté de ressources? Qu'est ce qui s'est passé?
Oui, les ressources sont devenues à la fois rares et chères. En effet, "le FED a augmenté son taux de base de 1,13% environ en 2003 à 5.02% environ depuis fin 2007. En conséquence le refinancement des banques est devenu très onéreux" ; c'est même un exercice périlleux chez les banques qui ont accordé des crédits immobiliers à 5 .82% en 2003 et doivent se refinancer aujourd'hui à 5.02% auprès du FED alors qu'en 2003 elles se refinançaient à 1,13% seulement. En somme rareté des ressources et diminution de la profitabilité des banques.
Mais on cite aussi des difficultés sur des actifs financiers pas forcément liés à l'immobilier, pourquoi ?
Le taux d'intérêt toujours est l'outil fondamental de notre analyse parce que le risque de taux lorsqu'il se matérialise, a pour effet direct de faire baisser le prix des obligations. Les emprunts à long terme, qu'il s'agisse des prêts hypothécaires des ménages ou des obligations à 30 ans des entreprises, sont très sensibles aux variations des taux d'intérêts. Entre le prix d'une obligation et le taux d'intérêt il y a un effet de levier, car lorsque le taux du marché monte, le prix des obligations baisse ; et l'inverse est vrai car c'est le calcul actuariel qui établit ce théorème. Spécifiquement, lorsque le taux d'intérêt varie de 1 point, la valeur actuelle d'une obligation à 30 ans doit varier de 5% voire 7% s'il s'agit d'obligations à coupon zéro. Cependant, il n'y a pas de risque de taux sur les bons à court terme c'est-à-dire une variation de taux de 1% n'influe guère sur le prix des bons à trois mois. Or il se trouve qu'à partir de 2005, les autorités américaines ont commencé à relever les taux d'intérêts aux Etats-Unis et cumulativement la hausse a atteint environ 3 points. En conséquence les prix des obligations à long terme seraient affectés à la baisse.
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