Junior Binyam Et Leyla Kaigama
8 Octobre 2008
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C'est une situation assez inédite pour qu'on s'attarde dessus quand on sait que les Etats comme le Cameroun ont été littéralement sommé de se désengager à la fois du secteur financier et même du secteur productif c'est les thérapies que préconisaient à la fin des années 80 les institutions de Breton Wood au sortir de la crise dans laquelle nous étions.
Est-ce que avec le recul en regardant ce qui se passe aux Etats-Unis et éventuellement dans les pays comme le Venezuela, est ce qu'on n'a pas trop vite sorti l'Etat camerounais du jeu?
L'intervention de l'Etat américain relève du concept de prêteur en dernier ressort et ce concept ne date pas d'aujourd'hui. Quand on a une économie qui fonctionne sur les règles du marché, on sait qu'en cas de crise on applique le concept pour résoudre la crise. La grande différence entre la résolution d'une crise bancaire en Afrique, et la situation qui prévaut aux Etats-Unis et en Europe c'est que Washington, Paris, Berlin ont largement les moyens pour jouer le rôle de prêteur en dernier ressort. Au contraire vous avez des Etats africains qui ont zappé sur les avancements des fonctionnaires et sur leur dette intérieure courante depuis longtemps; ils ne peuvent jouer un quelconque rôle de prêteur de dernier ressort.
On a l'impression, à voir la réaction des politiques notamment, qu'on n'avait rien vu venir et qu'on est surpris. Est-ce qu'il n'y a pas derrière une manÅ"uvre de spéculation ?
En réponse aux poussées inflationnistes, "la banque centrale européenne a commencé à relever son taux d'escompte en 2004, et le FED a emboîté le pas afin pour que le dollar ne chute pas" ; peine perdue, du reste. Tous sont donc entrés dans une psychose de résurgence de l'inflation suscitée par la hausse de prix de pétrole. Vous demandez si on n'avait rien vu venir. Dans une étude que le Fmi a publiée sur son site internet en juillet 2008, avec pour titre " What goes up must come down " ; l'auteur paraphrase une métaphore bien connue en Amérique qui signifie que les prix montent et baissent en fonction des conditions du marché. L'auteur de l'étude a calculé que les prix des maisons étaient surestimés d'environ 20% dans plusieurs régions des Etats-Unis. Il y a six mois, le Directeur général du Fmi avait déjà tiré sur la sonnette d'alarme dans une déclaration adressée à tous ; elle est également postée sur le net.
Les signes annonciateurs étaient donc déjà cette crise immobilière qu'on vit aux Etats-Unis avec des ménages qui n'arrivant plus honorer leurs traites se sont retrouvés dans la rue...
C'était déjà prévisible. En 2005 j'ai visité les Etats-Unis et j'ai trouvé des gens que je connaissais qui était entrain d'acheter une maison et on leur avait conseillé de prendre ce qu'on appelle ARM (Adjustable Rate Mortage). C'est-à-dire un taux d'intérêt révisable au bout de trois ans ou cinq ans ; parce que les taux d'intérêts peuvent varier. J'ai fait valoir devant mes interlocuteurs que les taux d'intérêts avaient atteint un plancher depuis 2003 et ne pouvaient que remonter. Malheureusement la majorité des gens désireux d'acquérir un logement ont signé des contrats de prêts comportant des taux d'intérêts révisables. Trois ans plus tard quand les taux sont remontés, ils sont en difficulté parce que leurs charges financières mensuelles ont augmenté. Ils vendent leurs maisons et alors comme du coup tout le monde se met à vendre sa maison, le prix s'effondre. D'autres raisons ont poussé certains ménages à vendre, par exemple ont vend pour déménager dans une autre ville à cause d'un nouveau poste de travail ; ou encore pour cause de liquidation d'héritage ou de divorce etc. Mais quand même ce n'est pas toute l'Amérique qui est en faillite ; le flux des ventes de maisons par rapport au stock de maisons atteint à peine 5%, selon l'étude du Fmi précitée. Et la Federal Housing Enterprise Oversight, le nombre de prêts hypothécaires dans la catégorie subprime qui ont été déclarés sinistré est de 4%, contre à peine 1% sur l'ensemble des prêts et 0,5% des prêts sous le prime rate.
Pour revenir au taux d'intérêt, est ce que ce n'est pas une décision de souveraineté qui le fixe, qu'est ce qui impose sa fluctuation ?
Les taux d'intérêts sont liés à la capacité des bases d'une part et ceux qui ont des surplus d'autre part et aussi par la demande exercée par les emprunteurs. Nous avons vu dans les dernières années une hausse du coût de l'énergie, une hausse des pressions inflationnistes qui ont poussé les autorités à utiliser le relèvement du taux d'intérêt comme instrument pour lutter contre l'inflation. Dès lors que nous serions dans une phase où les pressions inflationnistes vont diminuer par exemple si le prix du pétrole commence à diminuer, on aura une différence d'appréciation pouvant encourager les banques centrales européennes et américaines à diminuer le taux d'intérêt.
On n'est pas dans une perspective de chute des cours du pétrole étant donné que la demande, notamment celle de la Chine et de l'Inde, se fait de plus en plus forte et que la production ne suit pas. Dans cette situation, c'est la faillite du monde alors ?
Le pétrole est une denrée stratégique, son prix obéit à deux logique : la logique de sécurité et la logique du marché. Donc lorsqu'il y a des problèmes de sécurité, attaque de pirates, insécurité, terrorisme, notamment dans les zones productrices de pétrole, cela a tendance à faire bouger les cours. Quant à la logique du marché c'est tout simplement la logique de l'offre et de la demande d'un bien ; ainsi, le prix d'équilibre d'un bien fût-il le pétrole, c'est son coût de revient augmentée d'une marge concurrence et compétitive. En juin 1983, en pleine tourmente du marché pétrolier, Le Monde publiait une contribution du Pdg d'Elf à l'époque, Michel Pecqueur. Il affirmait sa conviction qu'à moyen terme, le prix du pétrole devait stabiliser autour de 18 dollars le baril, évalué sur la base du coût de revient plus une marge. En décembre 1985 le prix du baril dégringola de 31 dollars à 9 dollars en l'espace d'une semaine, avant de remonter et fluctuer. En décembre 1999, ce prix retrouvait le niveau de 9 dollars. Actuellement, et dans n'importe quelle région du monde, on peut extraire le pétrole, le pomper dans un pipe-line et le mettre dans les navires à un coût de 30 dollars le baril au maximum. Le marché ne peut pas indéfiniment absorber un pétrole à 130 dollars le baril, c'est pourquoi tôt ou tard le prix du pétrole doit baisser significativement pour se rapprocher du prix de revient ; le baril de pétrole autour de 60 dollars est une perspective peu lointaine et une telle évolution devrait assainir la situation économique pour tous.
Est-ce que le marché financier est quelque chose d'aussi instable et précaire pour qu'on enregistre ce type de crise à répétition ?
Ce n'est pas la première fois que vous avez des variations de taux d'intérêts qui amplifient la variation des valeurs des actifs, parfois on anticipe simplement ces variations de taux. Le risque de taux c'est le risque de dépréciation des actifs financiers causé par une variation des taux d'intérêts et les risques du marché proviennent donc des facteurs tels que l'inflation, le taux d'énergie, le taux de croissance, le taux d'investissement, la peur d'une récession etc. Dans la situation actuelle nous avons donc cette de combinaison de risque de taux et de risque de marché superposés, ce qui a amplifié la crise.
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