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Mauritanie: Crise financière mondiale - Une solution islamique ?

Par Moussa Ould Ebnou

6 Octobre 2008


Plus d'un an après l'éclatement de la crise dite des subprimes (le 9 août 2007), le monde financier américain s'est remis à trembler fortement. En sismologie, on parlerait d'une magnitude 6 ou 7 sur l'échelle de Richter. Le secteur financier a déjà perdu plus de 300 milliards de dollars. Selon certaines estimations, les pertes globales liées à la crise des subprimes atteindraient un à deux trillions de dollars (1 trillion=1000 milliards) Crise? Krach?

Le système financier américain est à l'agonie et crée la panique sur les marchés, provocant une crise financière mondiale qui a donné de nouveaux signes d'aggravation après la faillite de la banque Washington Mutual. WaMu (la sixième banque du pays par les actifs) est le dernier grand nom de la finance américaine à succomber à la crise en moins de deux semaines, après les banques d'affaires Lehman Brothers et Merrill Lynch et l'assureur AIG. L'annonce de la fermeture de Washington Mutual constitue la plus grosse faillite d'une banque de dépôts dans l'histoire des Etats-Unis.

Pour juguler la crise qui menaçait de faire sombrer tout le système financier, Washington a sorti l'artillerie lourde. Après avoir jeté des milliards de dollars sur le marché pour éviter un effet de dominos dans les faillites bancaires, le Trésor va s'atteler à un plan visant à débarrasser les banques des actifs à risque accumulés pendant la crise immobilière, aujourd'hui invendables. La Chambre des représentants a finalement passé le plan de sauvetage des banques proposé par l'administration Bush afin de secourir l'industrie financière et Wall Street de la crise majeure qui les secoue. C'est le résultat de l'extraordinaire connivence entre Washington et Wall Street dont les banquiers ont, une fois de plus, rédigé les décisions, reportant les conséquences de leur cupidité sur les contribuables américains. Le plan prévoit, dans un premier temps, l'achat par le Trésor jusqu'à hauteur de 250 milliards de dollars des actifs invendables, un montant pouvant être relevé jusqu'à 350 milliards à la demande du président. Un droit de veto du Congrès sera requis pour les achats dépassant ce montant, qui ne pourra pas dépasser 700 milliards. On peut tabler sur un coût final approximatif de l'ordre de 1000 milliards pour le contribuable américain, financé intégralement par l'émission de nouvelles dettes. La dette publique fédérale américaine représentait, fin 2007, 9000 milliards de dollars (65,5% du PIB) dont environ 5000 en bons du trésor. Bush avait déjà fait voter en juillet une provision permettant de porter la limite légale de l'endettement fédéral total de 9 800 milliards à 10 600 milliards de dollars, et va relever encore de 700 milliards supplémentaires ce plafond, le portant donc à 11 300 milliards.

Mais ce plan de régulation des marchés viendra-t-il à bout de l'actuelle crise économique ? La crise financière a pris une telle ampleur que ce sont désormais les fondements mêmes de l'économie libérale qui sont remis en question. La sortie pure et simple des principales banques d'affaires américaine de Wall Street, met à nu les dysfonctionnements d'un système, que même des économistes américains comme Stieglitz, (prix Nobel 2001, et ex-président de la Banque mondiale) ont durement critiqué. Dans ce concert de critiques, un article signé par Vincent Beaufils, un éditorialiste français et publié dans le magazine Challenges, sort du lot et est en train de faire le tour du monde, suscitant bien des commentaires sur les forums du web et autres blogs. Vincent Beaufils est directeur de la rédaction du magazine Challenges, un hebdomadaire d'information sur l'économie et les principaux débats de société. Diplômé d'HEC, il a débuté sa carrière de journaliste à L'Expansion, puis à L'Express, comme grand reporter. Il a également été successivement conseiller de la rédaction en chef du Nouvel Observateur, ancien rédacteur en chef du Nouvel Économiste, avant d'être nommé rédacteur en chef du mensuel L'Essentiel du management. Consacrant son éditorial du 11 septembre dernier, "Le pape ou le Coran", à la crise financière qui ébranle le monde et à la venue du pape Benoît XVI en France, l'éditorialiste congédie le pape et les textes pontificaux... pour inviter à lire le Coran ! "En réalité, écrit-il, et Benoît XVI nous pardonnera, au moment où nous traversons une crise financière qui balaie tous les indices de croissance sur son passage, c'est plutôt le Coran qu'il faut relire que les textes pontificaux. Car si nos banquiers, avides de rentabilité sur fonds propres, avaient respecté un tant soit peu la charia, nous n'en serions pas là. Il ne faut pourtant pas voir la finance islamique comme un exercice de troc moyenâgeux... simplement, elle ne transige pas sur un principe sacré : l'argent ne doit pas produire de l'argent. La traduction de cet engagement est simple : tout crédit doit avoir en face un actif bien identifié. Interdits, les produits toxiques; oubliés, les ABS et CDO que personne n'est capable de comprendre. Autrement dit, l'argent ne peut être utilisé que pour financer l'économie réelle. Le respect de ce principe du Coran est également fort utile dans la relation que chacun entretient avec l'argent, qu'il s'agisse des entreprises ou des particuliers : les personnes morales n'ont ainsi pas le droit de s'endetter au-delà de leur capitalisation boursière; quant aux personnes physiques, elles ne peuvent de facto souffrir de surendettement. Voilà des règles qui ne peuvent pas nuire. Et même si elles reposent sur un texte qui date du VIIe siècle, Benoît XVI aura du mal à faire des sermons davantage puisés dans l'actualité. "

Au moment où les autres font l'éloge de la finance islamique, le monde musulman reste marginalisé sur le plan économique. Les banques islamiques ne sont que le reflet de cette marginalisation. Comment expliquer que des milliards de dollars de l'argent du « pétrole musulman » ne sont pas placés dans les banques islamiques mais dans les banques américaines. Une bonne part de cet argent est gérée par les fonds souverains d'investissement, comme la Kowait Investment Authority et la Abu Dhabi Investment Authority, qui contrôlent des monceaux de richesse. Que font ces fonds souverains de cette masse d'argent ? D'abord, ils financent le déficit budgétaire des Etats-Unis, en achetant des actifs américains. Durant ces derniers mois, les fonds souverains arabes ont pris des participations importantes dans nombre de grandes firmes américaines, sans avoir aucun droit de regard sur la gestion de ces entreprises. Edwin Truman révèle, dans son étude sur les fonds de souveraineté, que l'Algérie a placé 49 milliards de dollars aux Etats-Unis sous forme de bons du trésor (emprunts obligataires de l'Etat américain), soit la moitié de ses réserves de change. Dans le classement des pays arabes ayant placé leur argent chez l'Oncle SAM, l'Algérie se place derrière les Emirats arabes Unis, le Koweït et le Qatar. La Kowait Investment Authority a récemment acquis une participation dans la Citigroup pour 12 milliards de dollars et une autre de 6,5 milliards dans Merrill Lynch. Le fonds d'Abu Dhabi a investi 7,5 milliards dans Citigroup et la société Mudabala Development a acquis une participation de 1,5 milliards dans le groupe Carlyle. Les fonds souverains du Golfe ont perdu plusieurs dizaines de milliards de dollars à cause de la chute des marchés financiers qui se poursuit encore. Paradoxe ! C'est l'argent musulman qui est aujourd'hui mobilisé pour voler au secours du riba (la spéculation en bourse), au moment où cette pratique est remise en cause par les capitalistes eux-mêmes!

Au lieu de prendre pour modèle l'économie libérale où dominent les intérêts du grand capital, il est essentiel que la logique derrière l'investissement des fonds souverains arabes cesse d'être celle d'un pur rendement économique, pour se doubler par des objectifs moraux et politiques, que les fonds deviennent un instrument de financement de politiques économiques, sociales et culturelles visant à jeter les bases d'une stratégie de puissance de la finance islamique. L'islam de marché est un modèle de développement qui respecte les valeurs des institutions du marché sans nier les valeurs morales. Il a pour vocation d'être une alternative au système matérialiste. Jouer sur les mots et la sémantique ne change rien à l'énoncé du problème. Quand on étudie le riba on ne peut le dissocier de la nature du commerce car Dieu a mis le riba inéquitable en opposition avec le commerce équitable. On ne peut le dissocier des pratiques ribawites qui touchent la monnaie, les montages financiers, les pratiques des marchés qui font que tel produit est du riba ou non. L'islam a abordé le riba dans son aspect moral, économique, social et commercial : la production, l'échange et la consommation des marchandises mais aussi de l'argent et de l'or. Certes, le riba recouvre en premier lieu l'usure, sur l'interdiction de laquelle il y a unanimité ; mais, d'après la majorité des oulémas, il englobe aussi « l'intérêt sous toutes ses formes ».

Il faut donc aller plus loin que l'intérêt pour comprendre la signification de l'interdiction du riba. L'islam a prohibé toute activité liée au riba (production, témoignage, consommation, contractualisation, etc.) car c'est un crime moral et un désordre économique qui sape les valeurs qui créent la cohésion sociale, la solidarité de classes et la miséricorde dans les relations humaines. Le riba dans sa face cachée et subtile est une entropie dont le summum est le capitalisme arrogant. Toute pratique économique et commerciale fondée sur l'injustice, la spéculation est du riba. Toute globalisation de l'économie et toute financiarisation de l'économie qui prive le producteur de ses moyens de production et des fruits de son travail est du riba. Dans sa forme capitaliste le riba est la transformation de la monnaie qui au lieu d'être un moyen d'échange et de régulation du marché par la concurrence devient elle-même une marchandise sans contrepartie productive. La sophistication des mathématiques financières, le consumérisme excessif, les montages complexes financiers rendent le riba sournois mais plus dangereux pour l'humanité, car c'est un instrument de domination économique et politique. Le riba c'est le service de la dette d'un pays qui atteint le triple du montant de la dette ou plus, au point de faire perdre à un pays sa souveraineté et à un paysan ses moyens de production et de subsistance.

Face à la crise que connaît notre monde post-moderne, marqué entre autres par l'économie mondialisée il est nécessaire de trouver un consensus fondamental. Le salut de l'humanité repose sur l'impérieuse nécessité d'adopter une éthique universelle. Toute tentative d'élaboration de cette éthique universelle ne peut cependant se passer des religions, car elles seules fondent l'inconditionnalité et l'universalité du devoir éthique. Malgré le désaccord des religions sur bien des points, il semble possible de s'accorder sur des exigences éthiques élémentaires de l'humanité, sur des vices et des vertus universels.

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