Abdou Soulèye KIDIERA
11 Octobre 2008
L'émission sportive, animée par le doyen Laye Diaw sur Canal Info News ce lundi 6 octobre 2008, m'a donné l'occasion de réfléchir sur les relations entre nos deux pays que sont le Sénégal et la Gambie. Je devrais personnellement parler de mes deux pays, histoire de faire jaser mes amis qui ont l'habitude de m'appeler familièrement 'Le Gambien'.
Au cours de l'émission, l'animateur nous avait gratifiés d'une interview qui m'a rempli de joie. Franchement ! Pour moi qui m'inquiétais des conséquences ultérieures du match du 11 octobre prochain qui opposera le Sénégal et la Gambie, les propos de Biri Biri, ancien international gambien, sont plus que rassurants.
Non content d'appeler de tous ses voeux les deux équipes et les supporters à faire preuve de bon sens et de fair-play le jour du match, il a, dans un élan de fraternité entre les peuples sénégalais et gambien, émis le souhait de voir les deux pays institutionnaliser des rencontres fraternelles pour raffermir davantage les liens séculaires qui nous unissent.
Je vais, à mon tour, compter sur les vertus du sport pour inciter nos deux pays à poursuivre les efforts et à ne jamais céder au découragement. Si on veut bien rester dans le sentimentalisme et dans la noblesse de la cause défendue par Biri Biri, disons alors qu'il a raison de dire que la seule différence qui existe entre nos deux pays, entre nos deux peuples est la langue officielle : le français pour le Sénégal et l'anglais pour la Gambie. Seulement, il y a beaucoup à faire pour booster l'intégration des deux peuples. Nous ne devons pas être frileux ; nous ne devons pas non plus omettre la réalité ni nier l'évidence. Le fossé entre nos deux peuples est grand, très grand même.
Ce fossé, je l'attribue à la culture : au-delà des deux langues officielles qui nous séparent, nous avons deux cultures différentes. La langue et la culture sont deux éléments indissociables. A la langue française, correspond une culture francophone tout comme à la langue anglaise correspond une culture anglo-saxonne. Les deux langues ont joué les rôles de vecteurs pour les cultures française et anglaise. Cela est indéniable.
Et pour notre malheur collectif (j'intègre évidemment les points de vue des défenseurs de la colonisation), nos deux pays ont été colonisés par deux pays, aux cultures différentes. Cela ne va pas, sans conséquences, sur notre façon de voir, de faire, de sentir et même d'aimer. Nous autres anciens colonisés de la France, adorons bien dire 'I love you' en lieu et place de 'Je t'aime'. Malgré la résistance et l'énorme travail abattu par l'Organisation internationale de la Francophonie (Oif), nous demeurons toujours des esclaves de la langue de Shakespeare quand il s'agit de nous exprimer.
Pour autant, cela n'a pas réussi à nous faire accepter par nos frères gambiens. Malgré la complicité apparente qu'entretiennent nos deux peuples, pour un Sénégalais, un Gambien reste Gambien, tout comme pour un Gambien, un Sénégalais reste toujours un Sénégalais. La défunte confédération sénégambienne n'y a malheureusement rien pu. Ce fut une chance que nos deux pays n'ont pas pu saisir et fortifier.
J'ai eu, par devoir familial, la chance d'effectuer d'innombrables voyages sur la Gambie au même titre que des compatriotes sénégalais qui effectuent régulièrement des voyages en terre gambienne ; et j'ai pu mesurer le sentiment d'un Gambien à l'endroit d'un Sénégalais. Il me semble aussi que le Sénégalais ne porte pas bien le Gambien dans son coeur. Sans entrer dans les détails qui peuvent ressembler à de la provocation, référons-nous seulement au match qui avait valu à des dizaines de commerçants sénégalais de voir leurs biens partir en fumée suite au pillage de leurs boutiques à Banjul. Les réactions exprimées par nos frères gambiens étaient caractérielles d'un certain ressentiment qu'on gagnerait à étudier en profondeur.
Laissez-moi emprunter un détour, au nom de la théorie du réalisme chère aux Américains. Au-delà du cercle d'amitié sénégalo-gambien, au-delà des intentions et autres voeux, si le Sénégal veut continuer à jouer les premiers rôles en Afrique et plus particulièrement dans notre sous-région, il lui faut nécessairement aller plus loin, en introduisant dans son programme de l'enseignement supérieur des spécialités relatives à la connaissance des cultures, des modes de vie et des moeurs des pays voisins. Pour dominer le monde, il faut le comprendre et le compartimenter en zones selon des critères scientifiques.
Les Etats-Unis d'Amérique ne s'y sont pas trompés. Eux qui, pour étendre leur hégémonie sur le reste du monde, ont dû le segmenter et en faire des objets d'études spécifiques dans leurs plus prestigieuses universités. Comparaison n'est pas raison, mais pour nous qui prétendions jouer les premiers rôles en Afrique et ailleurs, il nous faut, dès à présent, faire de la Gambie, des deux Guinée, de la Mauritanie, voire de la Côte d'Ivoire et du Nigeria, dont nous viennent des milliers d'immigrés et où vivent des millions de talibés niassènes, l'objet d'études spécifiques.
Même si nous peinons encore à maîtriser notre propre société et à régler les différentes contradictions, nous gagnerions à accorder une attention 'scientifique' à nos voisins On m'opposera sûrement des arguments d'opportunité, d'utilité et financiers, mais je demeure convaincu que si nous voulons 'vivre heureux' entourés de nos si 'aimables' voisins, nous avons l'obligation de nous projeter dans l'avenir en nous instruisant des manières de vivre et de l'histoire de ces voisins.
Pour en revenir au match du 11 octobre prochain, je souhaite que la 'Sénégambie' virtuelle devienne réalité. Que nos deux peuples communient et puissent faire de ce match une opportunité d'intégration. Et si les autorités des deux pays présentent un projet en vue de co-organiser une Can ? Voilà une belle opportunité à la fois sportive, diplomatique et culturelle qui fera le bonheur de Moussa Ngom, le légendaire et charismatique sénégambien. Peut-être que cela contribuera à raffermir davantage les relations entre les deux peuples.
Pour partager ce bonheur toujours renouvelé de Moussa Ngom, je souhaite que le sport, de par sa magie et de par ses vertus originelles, contribue à émousser les différends entre nos peuples.
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