Notre Voie (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Pr. Luc Montagnier : "Accuser les Africains d'être responsables du sida relève du folklore"

Interview Réalisée Par Coulibaly Zié Oumar

15 Octobre 2008


interview

Le professeur Luc Montagnier est le nouveau Prix Nobel de médecine 2008. Dans cette interview (1ère partie) qu'il a accordée à Notre Voie, lors de son passage à Abidjan, à l'occasion de la conférence scientifique internationale sur le sida (du 6 au 9 octobre dernier), il parle de ce qui l'a poussé à rechercher le virus, de ses origines et des raisons de la vulnérabilité biologique des Africains face au sida.

Notre Voie : Professeur, comment vous est venue l'idée de rechercher le virus du sida ?

Luc Montagnier : Cela remonte à plusieurs années. C'est en 1981 que cette nouvelle maladie a été identifiée par le CDC au Etats-Unis sur quelques malades qui avaient des infections opportunistes et qui avaient tous des pratiques homosexuelles. L'agent du sida a franchi l'Atlantique pour infecter des jeunes gays européens notamment français. Il se trouve que ce sont de jeunes cliniciens français qui soignaient ces personnes qui sont venus me voir pour trouver un agent transmissible au moins par des contacts homosexuels. Et puis, en même temps, ils sont venus avec les cas de transmission par le sang, les produits du sang chez les hémophiles par les transfusions. En plus, l'Institut Pasteur avait une filiale de production de vaccin d'hépatite B qu'il fabriquait à cette époque, à partir de plasma acheté aux Etats-Unis. Et donc, les responsables avaient peur que l'agent du sida soit présent dans leur préparation. Ainsi, ces deux incitations m'ont convaincu qu'il fallait que mon laboratoire fasse quelque chose. C'était d'autant plus facile, en tout cas pour certains virus, dans la mesure où nous avions la technologie en main. Notamment, dans la recherche de rétro-virus dans des cancers du sein chez la femme. Ces rétro-virus semblaient se trouver parfois dans les globules blancs - les lymphocytes humains - que j'ai moi-même appris à cultiver. Au début du mois de janvier 1983, j'ai reçu une biopsie d'un jeune homosexuel qui était un dessinateur de mode, qui avait une grosseur dans le cou. Il n'était pas malade. Mais, c'était sans doute, un état précurseur du sida. C'est à partir de cette biopsie que j'ai mis en culture les globules blancs et quelque quinze jours après, ma collaboratrice Françoise Barré-Sinoussi (NDLR : celle avec qui il a obtenu le prix Nobel) qui travaillait dans le laboratoire de Dr. Charman associé à mon unité a trouvé une activité ansématique spécifique d'un rétro-virus. C'était un début. Ensuite, il fallait le passer en culture dans des cultures de globules blancs des donneurs de sang. C'est ce que j'ai fait et c'est ce qui a marché. Donc, on a commencé à amplifier le virus et à utiliser ses propriétés. Alors, une chose importante est venue en début février 1983, c'est la microscopie électronique qui nous a permis de voir des formes assez bizarres du virus que, après quelques mois, j'ai pu faire correspondre à des virus d'animaux qu'on appelle des anti-virus qui sont à l'origine de maladies chroniques qui n'ont rien à voir avec le sida, qui sont également lentes et dégénératives : des encéphalites, des oedèmes pulmonaires. Après quelques mois, on a pu classifier ce fameux virus et démontrer qu'il était présent chez tous les patients infectés et qu'il était la cause et non la conséquence de la maladie.

N.V. : Professeur, parlant des origines du virus, est-ce que vous avez lu le livre "La guerre des virus" de Dr. Léonard Horowitz qui vous accuse, vous et le professeur Gallo, d'avoir volontairement divulgué le virus du sida en Afrique et aux Etats-Unis. Que répondez-vous ?

L.M. : Ceci est absurde. Dans les années 1980, on n'avait pas encore les technologies pour construire des virus. Maintenant, on peut le faire, bien entendu. Mais à l'époque, on ne savait pas le faire. Je crois que les causes naturelles sont beaucoup plus probables. Ça n'exclut pas que les vaccinations - parce qu'on a accusé les vaccinations : l'utilisation de rein de chimpanzés pour faire des vaccins - eurent un rôle de transmission de l'épidémie. Parce qu'effectivement, par exemple, le vaccin anti-polio, le vaccin oral se donne avec de petites cuillères qui ne sont pas du tout stérile. Et un enfant infecté peut très bien passé le virus par ce moyen à d'autres enfants qu'on a vacciné en masse en Afrique. Donc, je n'exclus pas que certaines actions aient pu amplifier, mais ce n'est pas vraiment l'origine de l'épidémie.

N.V. : Toujours parlant de ces virus, nous allons vous retremper dans un débat africain qui dit que le virus appelé VIH a toujours existé. Qu'en dites- vous, en tant que chercheur ?

L.M. : Moi, je pense effectivement que le virus était très ancien en Afrique, des virus proches des singes, le virus numéro 1 à partir de chimpanzés. Par exemple, il y a des virus assez proches du chimpanzé à l'état naturel. Il y en a également pour le VIH2 chez des singes mangabé de l'Afrique de l'Ouest. Donc, c'est tout à fait possible que depuis longtemps, l'homme africain était en contact avec ce virus. Mais on a des données très sérieuses pour penser que l'épidémie n'existait pas auparavant en Afrique. Je pense par exemple aux mouvements des populations liés à la colonisation. La colonisation africaine, je pense, a été faite par les Européens, les Britanniques, les Français, les Portugais. Ceux là ont eu des contacts sexuels avec des femmes africaines et n'ont jamais rapporté le virus, en tout cas, il n'y a pas eu d'épidémie en Europe détectable pendant les siècles de colonisation du 19ème et début du 20ème siècle. Donc, ce qui est peut être très probable, c'est que ce virus existait à l'état sporadique affectant par-ci par-là une personne mais sans véritablement créer une épidémie. D'ailleurs, on a le Vih2 qui est plus difficile à transmettre qui provient probablement du singe mangabé. Mais ce virus a pu passer à l'homme au cours de parties de chasse, depuis longtemps sans causer d'épidémie. J'ajoute par exemple que des études sérologiques réalisées sur les pigmés d'Afrique ont montré que ces populations qui chassent et mangent pourtant la viande de singe ne sont pas infectées. Donc, je ne crois pas à cette théorie classique que vous entendez partout qui affirme que c'est la faute des Africains qui ont fauté avec les singes. Tout ça, c'est du folklore. Mais il faut expliquer effectivement, non pas l'origine du virus mais l'origine de l'épidémie. Elle a commencé en même temps en Afrique et aux Etats-Unis. Il n'y a pas une épidémie qui a commencé en Afrique et qui ensuite s'est transmise aux Etats-Unis, ce n'est pas le cas. Qu'est-ce qui s'est passé ? C'est ça la question importante à déterminer puisqu'on a des arguments pour penser que l'épidémie à un stade rampant s'est produit, dans les années 60-70 des deux (2) côtés de l'Atlantique. Et puis, il y a eu une croissance exponentielle, ça s'est classé dans une épidémie. Plus les gens sont infectés, plus passe le virus et ainsi de suite. Mais, il faut savoir qu'est-ce qui a fait démarrer cette épidémie en Afrique ?

N.V. : Et vous avez une hypothèse ?

L.M. : Oui, j'ai une hypothèse, mais je sais que pour les Africains, c'est une maladie portée par les Blancs, ce n'est pas une maladie africaine. Effectivement, on voit des infections opportunistes tout à fait classiques du sida qui se sont développées surtout pendant le décollage de l'infection par le VIH en Afrique. Alors, qu'est-ce qui a déclenché ? Certains mettent en avant des facteurs sociologiques c'est-à-dire des transformations en Afrique du fait qu'il y a une urbanisation très rapide. Beaucoup de gens venant des campagnes se sont agglomérés autour des villes dans de très difficiles conditions d'hygiène avec un développement de la prostitution. Donc, c'est une possibilité qu'il ne faudrait pas nier. Mais est-ce que c'est le seul facteur ? Moi, en tant que médecin chercheur-biologiste, je me suis posé la question de savoir si le facteur biologie n'était pas à l'origine de cette transformation de virus. Alors, j'en ai cherché et trouvé. Cela m'a été accepté de façon générale, mais je pense que certaines petites bactéries qu'on appelle mycoplasmes qui sont maintenant très répandues par la promiscuité sexuelle en Afrique, ont pu jouer un rôle dans la transmission du virus et l'apparition de la maladie. Il y a d'autres facteurs qui sont le fait qu'un stress oxydent très important s'est installé chez les populations africaines parce qu'il y a la malnutrition et une économie, on peut dire, autarcique comme autrefois dans les villages. Alors là, il faut plutôt accusé la Banque mondiale et le FMI. Donc, il n'y a peut-être pas des famines mais une malnutrition, un déséquilibre et un manque d'anti oxydent dans l'alimentation. Un manque de protéines par exemple. Donc, le système immunitaire des Africains est affaibli, propice à des infections. D'autre part, ce stress oxydent génère des molécules qui vont aller de mutation en mutation. Je pense que le grand événement qui a changé le virus, c'est son énorme potentiel de variabilité. C'est ça qui a changé. Les causes, elles sont multiples mais le stress oxydent en fait partie. Donc, on voit maintenant un virus qui change. En Afrique, vous avez une mosaïque de sous-types qui ont été identifiés au départ et il est possible que les agents infectieux en partie étaient amenés par les touristes du nord. On a un double courant, le virus vient d'Afrique et les touristes peuvent l'attraper, et inversement. C'est un peu comme une explosion atomique. Vous réunissez avec des échanges des partenaires sexuels très multiples sélectionnés un peu dans les années 80 dans les grandes villes américaines ; vous avez un passage en série des virus qui commencent à varier, chaque jour. Alors ce virus en Afrique à cause de la promiscuité sexuelle, la prostitution, il y a aussi une masse critique qui se constitue. Et donc, il peut se passer que le virus muté, mutant, variant est passé de virus d'Amérique venant d'Afrique d'abord, est revenu en Afrique beaucoup plus virulent. Donc, on a eu cette explosion qu'on a détecté aux Etat-Unis puis en Afrique. Et là aussi, il y a une hypothèse que je pense actuellement mais je ne suis pas sûr. Je pense qu'il ne faut pas blâmer les Africains ni les Américains. C'est vrai les activités humaines ont changé, et on paye le prix.

N.V. : Professeur, vous êtes en train de dire qu'une bonne alimentation peut aider à l'amélioration du système immunitaire?

L.M. : Absolument, je pense que même pour l'infection, on peut très souvent exposer au virus sans infecter de façon permanente. D'ailleurs, beaucoup de personnes peuvent faire par exemple des anticorps séropositives, et un ou deux mois peuvent revenir séronégatives. On a vu des cas mais ce n'est pas facile à détecter. Cela peut arriver sans que des gens ne s'en aperçoivent, et pas de signe de cette primo infection et tout rentre dans l'ordre pour quelques mois et les anticorps disparaissent. Très probablement, beaucoup de gens se défendent très bien. C'est seulement des personnes qui ont un système immunitaire affaibli, malnutrition qui vont prendre le virus. Le virus est comme le lion. C'est lui qui chasse à tout troupeau de buffles, des grands mammifères africains. Il va surtout attaquer, tuer les plus faibles. Les virus, c'est pareil. Ils vont trouver les gens les plus faibles et s'y installer.

Copyright © 2008 Notre Voie. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

Read comments. Write your own.


SELECT
SELECT

Le top des actualités