Imen Haouari
17 Octobre 2008
Jusqu'à une certaine époque, les conséquences de l'offensive du béton sur les plages étaient en grande partie ignorées. Pourtant, des expériences sont là pour nous rappeler ce qu'elles peuvent avoir de désastreux. Et cela s'explique parfaitement grâce aux éclaircissements d'un universitaire, spécialisé en géographie physique
Le boom du tourisme balnéaire observé, à la fin des années soixante, dans les pays du monde entier, a ni plus ni moins signé l'arrêt de mort de certaines des plages sablonneuses qui bordent le littoral.
En Tunisie, le même phénomène s'est caractérisé par une poussée intense de l'infrastructure touristique sur une large portion de la zone côtière.
Les hôtels et les complexes touristiques qui sont construits et aménagés à partir de cette période sur les belles plages qui s'étendent de la côte nord (régions de Bizerte et de Tabarka) à la côte sud (golfe de Gabès, Djerba-Zarzis) vont drainer, chaque année, des flux de plus en plus importants de touristes.
Si le développement de l'infrastructure touristique booste l'économie nationale, en générant une entrée substantielle de devises et en contribuant à la création de postes d'emploi, son impact va en revanche se faire ressentir négativement sur les écosystèmes côtiers, comme en témoigne la dégradation de nombre de plages le long des côtes du littoral.
«Le tourisme est une très bonne chose pour l'économie, mais il n'est pas sans conséquences sur les écosystèmes côtiers», souligne Mongi Bourgou, professeur d'enseignement supérieur en géographie physique à l'Université de Tunis et co-auteur du livre L'île de Djerba : tourisme, environnement et patrimoine.
Toutefois, il faut comprendre que le problème ne réside pas dans l'aménagement de l'infrastructure touristique, mais dans la façon dont elle a été réalisée.
Les promoteurs n'ont pas tenu compte de son impact sur la dynamique naturelle du littoral. En effet, dès le début, les hôtels et les espaces récréatifs qui s'y rattachent vont être construits sur les champs de dunes pour offrir aux clients un séjour «pieds dans l'eau».
Or, la forte pression entropique que vont subir les dunes, suite à l'intensification de l'activité balnéaire, va perturber le rôle qu'elles jouent dans le transport des sédiments (sable, coquillages marins...) de la mer vers le continent et vice-versa.
Il faut comprendre que la dynamique naturelle du littoral se base sur un mouvement de va-et-vient qui s'instaure entre la mer et les champs dunaires tout au long de l'année.
En hiver, la mer puise dans les dunes les sédiments qui vont servir à alimenter les fonds marins, ce qui explique que les plages démaigrissent naturellement et se vident de leur sable. L'équilibre est rétabli en été quand la mer restitue les sédiments (sable...) aux plages et aux dunes.
Or, les constructions réalisées sur les dunes empêchent la mer de s'alimenter en sédiments au cours de l'hiver. Dans une réaction de défense, celle-ci va chercher à s'alimenter de force en aspirant constamment le sable des plages et en rongeant les constructions se trouvant sur le bord de l'eau, afin de pouvoir atteindre les sédiments qui se trouvent en dessous.
«La perturbation du mécanisme naturel de transport et d'échange sédimentaire va entraîner une réaction agressive de la mer qui va éroder les aménagements qui l'ont privée de ces sédiments», explique le Pr Mongi Bourgou.
Le résultat est visible, voire frappant pour certaines plages du littoral qui ont fait l'objet d'une urbanisation massive à la fin des années soixante, et qui ont fini par subir, par la suite, une forte érosion marine.
«Le cas des plages du fond du golfe de Tunis (Ezzahra, Hammam-Lif, La Goulette, Kheireddine) représente, de ce point de vue, une parfaite illustration du mauvais ménage que font l'infrastructure touristique et les dunes bordières», observe le Pr Bourgou.
Fortement urbanisées à partir des années cinquante et soixante par la construction de résidences secondaires et d'hôtels à peine à quelques mètres de la mer, les plages de ces villes vont voir les dunes qui leur servent de rempart disparaître petit à petit sous cette poussée de béton.
Perdant leur principale barrière de protection, ces étendues sablonneuses seront fragilisées et ne résisteront pas à la forte tempête qui va sévir la nuit du 30 au 31 janvier 1981.
Les dégâts sont impressionnants. Les immenses vagues soulevées par la tempête vont engloutir les plages et détruire jusque la clôture et la piscine d'un hôtel d'Ezzahra. La corniche du front de mer ne sera pas non plus épargnée.
«En 1986, des enrochements artificiels ont été installés dans ce secteur pour freiner l'agressivité de l'érosion marine, relève à ce propos le géographe. Or, ces enrochements enlaidissent le paysage et n'ont pas permis la reconstitution des plages en sable».
Idem pour un grand complexe touristique qui a été construit à la fin des années soixante-dix sur les dunes bordières de la région du nord de Sousse.
Un port de plaisance y a également été aménagé. Or, les jetées, qui ont été installées pour protéger les bassins portuaires, où les bateaux accostent, empêchent le transit des sédiments qui sont charriés du nord au sud de la région (de Chatt Meriem à Boujaâfar) par le courant marin littoral.
Conséquence : la plage qui se trouve au sud de cette partie du littoral va souffrir d'un défaut d'alimentation en sédiments et, petit à petit, se vider de son sable pour se rétrécir comme une peau de chagrin.
«Le meilleur exemple est la plage de l'hôtel Hannibal, qui a complètement perdu son sable à la fin des années quatre-vingt, car elle n'était plus alimentée naturellement par le courant marin qui ramène les sédiments du nord.
Outre la mise en place de rochers et d'épis pour freiner l'érosion marine, du sable continental a été ramené pour l'alimentation artificielle de la plage».
L'infrastructure touristique de l'île de Djerba n'a pas non plus été épargnée par l'érosion marine. L'exemple le plus frappant est celui de l'hôtel El Jazira, qui a été durement atteint.
Construit à la fin des années cinquante sur le bord dunaire, à quarante mètres du front de mer, alors qu'il aurait dû se situer à une distance minimum de deux cents mètres, l'établissement hôtelier a été petit à petit rongé par les vagues, qui venaient directement lécher les constructions, au lieu d'aller s'écraser contre la barrière naturelle des dunes.
En 1969, les chambres et la piscine ont été totalement abîmées par l'érosion marine, et quelques années plus tard, l'hôtel a été démoli puis reconstruit.
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