Propos Recueillis Par Ndakhté M. Gaye
22 Octobre 2008
interview
Contrairement au Rwanda, à la Sierra Léone ou au Burkina Faso où les gouvernements travaillent avec le Fonds pour la facilité du climat d'investissement (Icf) pour améliorer le climat des affaires, le Sénégal ne profite pas beaucoup de cette facilité au regard de ses potentialités et opportunités. Ancien directeur de la Kfw, Markus Faschina, nouveau Directeur des projets de développement de l'Icf, décline, dans l'interview qu'il nous a accordée, les ambitions de son projet et jette un regard critique sur le climat des affaires en Afrique.
Vous avez quitté votre poste de directeur de la Kfw au Sénégal pour diriger maintenant un Fonds pour la facilité du climat d'investissement (Icf) en Afrique. De quoi s'agit-il ?
Icf, c'est la Facilité pour le climat d'investissement. Elle a été mise en place pour aider l'Afrique à se doter d'un climat des affaires plus attractif afin d'exploiter son potentiel en tant qu'acteur global et partenaire crédible sur le marché international. Il s'agit d'un partenariat unique et sans précédent entre le secteur privé, des partenaires de développement et les gouvernements, fondé sur le principe d'une collaboration entre les parties. Dotée d'un fonds d'environ 70 milliards de francs Cfa, l'Icf a été créée pour améliorer le cadre réglementaire, administratif et juridique lié à l'investissement des pays africains et au profit du secteur privé. Et elle a pris l'engagement d'obtenir un changement tangible et viable dans un délai de sept ans et mesurera ses progrès uniquement sur la base de sa contribution à l'activité économique. La facilité est administrée par un conseil d'administration indépendant, responsable devant ses investisseurs et les différents partenaires de haut niveau africains et internationaux. Elle a le soutien de l'Union africaine (Ua), du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad), de la Commission économique pour l'Afrique, du G8 (à Gleneagles), de 'Business Action for Africa', de sociétés multinationales, de responsables politiques et de chefs d'entreprises de haut niveau.
Le gouvernement du Sénégal et le secteur privé profitent-ils de cette facilité ?
Au Sénégal, l'Icf travaille avec le gouvernement pour dégraisser et peaufiner son système actuel d'administration électronique et sans papier des douanes. A l'heure actuelle, l'absence d'informations harmonisées ou informatisées en temps réel sur les expéditions rend le traitement des marchandises dans les ports, les aéroports et points de passage douaniers à la fois répétitif, fastidieux et très onéreux pour les entreprises. Et par rapport aux efforts qui restent à faire pour améliorer le climat des affaires au Sénégal, aux potentiels et opportunités existantes, le Sénégal pourrait beaucoup profiter de cette facilité parce que nous réagissons rapidement aux sollicitations et nous sommes fixés sur les résultats concrets.
Qu'en est-il des autres pays africains ?
A la date d'aujourd'hui (lundi dernier : Ndlr), il y a des pays qui sont dans la démarche de créer un climat des affaires propice aux intérêts du secteur privé. Ce sont eux qui saisissent notre facilité. Je peux ainsi, entre autres, citer l'exemple de la Sierra Leone, du Liberia, du Burkina Faso, du Rwanda et du Madagascar. Au Rwanda, l'Icf travaille sur un projet étalé sur trois ans, visant à moderniser les tribunaux de commerce et les procédures concernant l'enregistrement des entreprises et le cadastre. Elle travaille en partenariat avec le ministère du Commerce rwandais pour ce projet.
En ce qui concerne la Communauté d'Afrique de l'Est (Cae), l'Icf a lancé un projet d'envergure pour établir une politique solide et cohérente pour lutter contre la contrefaçon et le piratage, et pour recommander une législation appropriée aux Etats partenaires. L'objectif recherché est de cerner l'étendue du problème au sein de la Cae, d'évaluer les politiques existantes et de recommander des lois uniformes, des réglementations et des mécanismes d'application ad hoc. La contrefaçon et le piratage sont largement reconnus comme obstacles majeurs aux investissements directs étrangers, sans compter la ruine de la fabrication locale, du commerce domestique et des revenus gouvernementaux.
Au Liberia, des procédures archaïques d'enregistrement des entreprises freinent la formation et l'expansion des entreprises, donc la croissance économique. L'Icf travaille en partenariat avec le gouvernement libérien pour réduire le temps, les dépenses et la complexité liées à l'enregistrement d'une entreprise. Nous travaillons également avec le ministère des Finances du Liberia pour moderniser et informatiser le système administratif manuel archaïque des Douanes et du Port de Monrovia.
Au Lesotho, l'Icf travaille à la simplification et la rationalisation de l'évaluation, de l'administration et de la collecte de la taxe sur la valeur ajoutée (Tva) au Lesotho. En Tanzanie, elle travaille avec le gouvernement tanzanien pour explorer les possibilités d'établir une banque foncière, capable d'acheter et de préparer des parcelles de terre adéquates avec les équipements nécessaires comme l'arrivée d'eau, les routes et l'électricité pour attirer les investisseurs. La pénurie chronique de terrains de cette nature à l'heure actuelle n'est pas de nature à attirer les investisseurs. L'Icf travaille également à renforcer et moderniser le système judiciaire en Tanzanie. Elle entend ainsi doter le système judiciaire d'une technologie enrichie et d'une formation idoine pour rendre la justice avec célérité, efficacité et transparence.
Au Burkina, nous nous activons à la mise en place d'un guichet unique du foncier, au renforcement du guichet unique ou Centres de formalités des entreprises (Cefore) et à la mise en place du guichet unique de délivrance des actes de construire. En Sierra Leone, nous travaillons aussi à la mise en place d'un guichet unique du foncier. Et les autres pays comme Madagascar et la Zambie sont dans cette dynamique.
De la Kfw au Icf, pourquoi cette transition ?
Deux raisons peuvent l'expliquer. D'une part, je voudrais continuer mon engagement pour l'amélioration du climat des affaires en Afrique et l'Icf est une nouvelle initiative qui m'a offert cette opportunité. D'autre part, mon pays, l'Allemagne, est un grand contributeur à cette facilité. Je contribue donc pour le compte de l'Allemagne à la gestion de cette facilité.
Quel regard critique jetez-vous sur le climat des affaires en Afrique, et au Sénégal en particulier ?
Les pays africains en général et le Sénégal en particulier présentent des opportunités d'investissement de développement économique pour le secteur privé, que ca soit local ou étranger. Maintenant, les investisseurs locaux et étrangers se heurtent aux mêmes obstacles relatifs à la durée et au coût des procédures juridiques. Et cela n'encourage pas à investir davantage. Et il peut même empêcher qu'un pays comme le Sénégal tire profit de son potentiel économique. Je vous donne un exemple très simple. Au Rwanda, les affaires au niveau des litiges commerciaux peuvent prendre beaucoup d'années. Et je me demande quel est l'entrepreneur et surtout quel est le petit entrepreneur qui a des moyens et du temps pour attendre le verdict. Nous avons constaté au Rwanda que 60 % de perte de temps sont dus au fait que toute la procédure d'enregistrement juridique est faite manuellement. Donc, automatiser cette procédure, former les juges et les greffiers peut considérablement raccourcir les délais. Prenons l'exemple de la Sierra Leone. Là-bas, en matière de transfert de propriétés foncières, le ministère de tutelle a analysé les procédures qui étaient mises en place et qui dataient de plusieurs décennies. Elles sont basées sur une administration manuelle. Avec l'autonomisation, le ministère de tutelle a pu réduire le nombre de procédures. Il a donc entamé une réforme du cadre réglementaire et administratif. Ce qui permet à la fin de ce projet de réforme financé par Ifc prévu en septembre 2009, de transférer la propriété foncière au maximum 20 jours. Ce sont là les signaux positifs qu'un pays peut envoyer au secteur privé, aux investisseurs pour démontrer un climat des affaires propice aux intérêts de ces derniers.
Quels sont les problèmes qui se posent à ce niveau ? Quelle en est l'origine ?
Tous les pays africains, sur la base de notre expérience, ont le même défi en matière d'amélioration du climat des affaires. Les solutions sont connues et sont pratiquement les mêmes pour tous les pays. Il s'agit de la réduction des délais et des coûts administratifs pour les activités économiques. Maintenant, ce qui fait la différence entre un pays et un autre, c'est la volonté politique et le leadership de mettre en place les réformes nécessaires.
Qu'est-ce que l'Icf peut faire à ce niveau ?
Icf a pour but d'éliminer les obstacles - réels ou perçus - à l'investissement domestique et étranger en préparant le continent à devenir une destination d'investissement et en assurant sa promotion. Icf est une facilité unique en son genre pour plusieurs raisons. Avant tout, elle se concentre exclusivement sur la réforme du climat des investissements et l'élimination des barrières à la croissance sur le continent africain, de manière à permettre la réalisation de programmes nationaux, régionaux et continentaux. Elle cible des actions pratiques pouvant être implémentées dans un délai rapide et générer des changements mesurables.
Quels sont les moyens d'actions de la structure ?
Markus Faschina : L'Icf subventionne jusqu'à 75 % essentiellement les coûts de formation, de l'équipement et de communications dans le cadre des programmes et projets visant l'amélioration du climat des affaires. Et les domaines prioritaires d'interventions de l'Icf sont les suivants :
- la facilitation du commerce interafricain par la simplification des importations et des exportations (les douanes) ainsi qu'en intégrant les politiques et l'administration;
- la facilitation du développement des affaires par l'enregistrement des entreprises, l'octroi de permis/autorisations, par l'amélioration de l'efficacité des registres de commerce, des tribunaux de commerce, des bourses nationales, des conseils a la concurrence et par le renforcement des droits de la propriété ;
- la facilitation de l'environnement financier et d'investissement en aidant les banques à utiliser des garanties pour les prêts en améliorant l'accès à l'information sur les clients potentiels en renforcer le respect des contrats.
Dans ce contexte de crise financière internationale, quelle est la stratégie à mettre en place pour favoriser l'investissement au Sénégal et en Afrique ? C'est bien évident que la volatilité des marchés financiers révèle l'insécurité, tant au niveau des clients privés qu'au niveau des investisseurs. Dans cette situation, c'est bien évident que ces derniers cherchent un contexte sûr plutôt que des investissements à grand risque. Ceci dit, un climat des affaires qui peut rassurer l'investisseur, est encore plus important qu'auparavant. Par conséquent, une composante importante dans une stratégie à mettre en place aujourd'hui en Afrique dont le Sénégal, c'est d'accélérer les efforts pour améliorer le climat d'investissement, c'est d'aboutir à des résultats concrets et de communiquer davantage sur les acquis. L'Icf est un instrument plus qu'adéquat pour accompagner les pays africains à la mise en oeuvre de cette composante, de cette stratégie.
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