Freddy Mulumba Kabuayi
3 Novembre 2008
interview
Kinshasa — Le professeur Kankwenda Mbaya, vivant au Canada, n'a pas mis de gants pour fustiger l'attitude de l'élite intellectuelle congolaise devant la situation de misère, d'insécurité et d'agression que connaît la République démocratique du Congo. Cette élite se contentant ou bien de se prostituer pour jouir des avantages que procure le pouvoir ou de se complaire dans le silence.
Comme les évêques catholiques, lui aussi, déplore le déficit de leadership. Il n'a pas manqué de noter que la Chine, comme tout autre pays, ne développera jamais le Congo. Interview.
Pourquoi avez-vous publié plusieurs ouvrages. Pourquoi écrivez-vous ?
Pour faire passer des messages. C'est pour cela que je souhaite que nous construisions ensemble pour que ces messages puissent passer. Si vous avez le moyen de le faire passer, puisque vous avez des émissions qui touchent l'ensemble du peuple congolais.
Même si c'est en Français. Nous sommes un de ces rares pays qui, sans être colonisé par la France, dans n'importe quel village, vous trouverez quelqu'un qui sait écouter, lire ou entendre le Français.
Donc, vous, vous êtes vraiment l'instrument, l'acteur le plus important que nous ayons pour que les analyses qui ont un côté quelque peu élitiste parce qu'elles sont pour un cercle fermé, puissent franchir l'étape du voile qui sépare la capacité d'analyse dont le pays dispose et la capacité d'action qui doit être à la base.
Parlons un peu de vos ouvrages. Je pense que le premier est «Le Zaïre, vers quelle destinée ?» Pour ceux qui ne l'ont pas encore lu, voulez-vous donner le fond de votre pensée dans cet ouvrage ?
Le livre a été écrit, il y a environ 25 ans, après l'indépendance. La recherche a commencé en 1985 et le livre a été publié cinq ou six ans plus tard.
L'idée de base, c'est que le destin de ce pays, immensément riche, qualifié de scandale géologique, forestier et tout ce que vous voulez, ne réside pas seulement dans ses richesses, mais son destin se trouve dans la capacité de son peuple, de ses dirigeants à faire correspondre le Congo que nous projetons sur l'échiquier africain, mondial à son potentiel économique.
A ce sujet, une boutade a même été lancée : «Ce sera un pays éternellement, potentiellement riche». Donc, la destinée de la République démocratique du Congo est entre les mains des Congolais pour qu'ils fassent correspondre effectivement leurs richesses naturelles et humaines à une réalité.
Voilà le message principal. Le reste repose sur le potentiel économique et les problèmes économiques, le potentiel politique et les problèmes politiques, le potentiel socio-culturel et ses problèmes, etc. Malgré toutes ces richesses, il faut que le peuple lui-même porte cette destinée.
Qu'il n'attende pas que quelqu'un d'autre lui dise ce qu'il doit mener comme politique pour son développement. Je le dis en toute franchise. Que ce soient les partenaires extérieurs, bilatéraux ou multilatéraux - je les connais assez bien pour parler d'eux - ce n'est pas d'eux que viendrait le salut.
La destinée du pays doit être entre nos mains. Je voudrais sensibiliser mes compatriotes et les vrais amis de notre Nation à comprendre qu'ils nous laissent prendre la direction de notre pays.
Leur rôle, c'est de nous appuyer. En ce moment-là, les richesses du Congo contribueront réellement à la vraie destinée du Congo sur l'échiquier africain et mondial.
Dans un article paru dans une revue, vous avez émis des critiques très acerbes contre l'aide au développement développée dans les théories de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI)
C'est tout à fait vrai. C'est dans un de mes livres intitulé «Marabouts ou marchands de développement en Afrique». Dès que ça ne va pas en Afrique, tout le monde attend que l'extérieur lui dise ce qu'il doit faire, quelle politique économique et financière il faut mettre en place, quelle politique sociale qu'il faut avoir.
L'Etranger vient élaborer les programmes d'éducation, de santé, d'infrastructures routières, agricoles, etc. Tout en disant de suivre leurs politiques afin que les moyens financiers suivent.
Nous allons vous prêter notre argent pour financer tel ou tel autre programme. Les programmes d'ajustement structurel sont venus dans ce cadre-là.
La Banque mondiale ou les autres bailleurs sont en train de se disputer le leadership dans le domaine agricole africain. En réalité, ce ne sont pas des marabouts à qui on recourt quand on a un problème existentiel. On va lui demander ce qui ne va pas chez soi, ce qui vous arrive.
Comment peut-on s'en sortir ? Et le marabout va vous dire quels sacrifices vous imposer pour vous en sortir. Et si vous faites ça, vous me donnez ceci ou cela.
Le mauvais sort ne va plus vous poursuivre. Pour le moment, c'est ce qui est arrivé. On est en crise de développement en Afrique.
Et au Congo, c'est encore pire avec ce qu'il connaît depuis une dizaine d'années. Les Congolais consultent la Banque mondiale et d'autres partenaires.
Ceux-ci lui disent quelle est la meilleure politique économique, financière, agricole et autres à adopter pour bénéficier d'une assistance financière.
N'y a-t-il pas de contradiction ? Vous qui avez travaillé longtemps au sein du PNUD, une institution internationale, vous tenez maintenant des propos contre la Banque mondiale et le FMI. Cela fait tiquer quelque part
Cela ne date pas d'aujourd'hui. Je l'ai toujours dit depuis. que j'étais fonctionnaire supérieur au niveau du PNUD. Ce livre là est sorti en 1990.
J'étais représentant-résidant et coordonnateur du PNUD au Nigeria. Ce n'est pas une contradiction. C'est plutôt un courage de dénoncer la situation dans laquelle on travaille ou les institutions partenaires pour lesquelles on travaille pour leur dire que je suis Africain avant d'être un fonctionnaire.
J'ai des responsabilités envers mon continent, mon pays. Et par rapport à ces responsabilités, aux attentes de nos peuples, à l'avenir de notre continent, nous ne sommes pas sur la bonne voie.
Qu'ils ne viennent plus nous vendre les programmes de renforcement des capacités. Qu'ils ne viennent pas nous dire que c'est la bonne gouvernance, c'est-à-dire que la gestion de leurs affaires est considérée comme bonne gouvernance.
C'est nous qui nous développons. Personne ne développe l'autre. Même la Banque mondiale plus de 50 ans d'existence, elle ne peut pas vous dire que tel ou tel autre pays s'est développé grâce à elle.
C'est le pays lui-même, l'Afrique elle-même qui va se développer en s'appuyant d'abord sur ses propres forces, ensuite, sur ce que va apporter leurs vrais amis.
Ce n'est donc pas une contradiction. C'est un message que j'ai eu le courage de faire passer tout en étant fonctionnaire international.
Vous voulez dire qu'aujourd'hui, les Africains ou les Congolais peuvent mettre fin au contrat avec la Banque mondiale et le FMI ?
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