Freddy Mulumba Kabuayi
3 Novembre 2008
interview
Kinshasa — Le professeur Kankwenda Mbaya, vivant au Canada, n'a pas mis de gants pour fustiger l'attitude de l'élite intellectuelle congolaise devant la situation de misère, d'insécurité et d'agression que connaît la République démocratique du Congo. Cette élite se contentant ou bien de se prostituer pour jouir des avantages que procure le pouvoir ou de se complaire dans le silence.
Comme les évêques catholiques, lui aussi, déplore le déficit de leadership. Il n'a pas manqué de noter que la Chine, comme tout autre pays, ne développera jamais le Congo. Interview.
Pourquoi avez-vous publié plusieurs ouvrages. Pourquoi écrivez-vous ?
Pour faire passer des messages. C'est pour cela que je souhaite que nous construisions ensemble pour que ces messages puissent passer. Si vous avez le moyen de le faire passer, puisque vous avez des émissions qui touchent l'ensemble du peuple congolais.
Même si c'est en Français. Nous sommes un de ces rares pays qui, sans être colonisé par la France, dans n'importe quel village, vous trouverez quelqu'un qui sait écouter, lire ou entendre le Français.
Donc, vous, vous êtes vraiment l'instrument, l'acteur le plus important que nous ayons pour que les analyses qui ont un côté quelque peu élitiste parce qu'elles sont pour un cercle fermé, puissent franchir l'étape du voile qui sépare la capacité d'analyse dont le pays dispose et la capacité d'action qui doit être à la base.
Parlons un peu de vos ouvrages. Je pense que le premier est «Le Zaïre, vers quelle destinée ?» Pour ceux qui ne l'ont pas encore lu, voulez-vous donner le fond de votre pensée dans cet ouvrage ?
Le livre a été écrit, il y a environ 25 ans, après l'indépendance. La recherche a commencé en 1985 et le livre a été publié cinq ou six ans plus tard.
L'idée de base, c'est que le destin de ce pays, immensément riche, qualifié de scandale géologique, forestier et tout ce que vous voulez, ne réside pas seulement dans ses richesses, mais son destin se trouve dans la capacité de son peuple, de ses dirigeants à faire correspondre le Congo que nous projetons sur l'échiquier africain, mondial à son potentiel économique.
A ce sujet, une boutade a même été lancée : «Ce sera un pays éternellement, potentiellement riche». Donc, la destinée de la République démocratique du Congo est entre les mains des Congolais pour qu'ils fassent correspondre effectivement leurs richesses naturelles et humaines à une réalité.
Voilà le message principal. Le reste repose sur le potentiel économique et les problèmes économiques, le potentiel politique et les problèmes politiques, le potentiel socio-culturel et ses problèmes, etc. Malgré toutes ces richesses, il faut que le peuple lui-même porte cette destinée.
Qu'il n'attende pas que quelqu'un d'autre lui dise ce qu'il doit mener comme politique pour son développement. Je le dis en toute franchise. Que ce soient les partenaires extérieurs, bilatéraux ou multilatéraux - je les connais assez bien pour parler d'eux - ce n'est pas d'eux que viendrait le salut.
La destinée du pays doit être entre nos mains. Je voudrais sensibiliser mes compatriotes et les vrais amis de notre Nation à comprendre qu'ils nous laissent prendre la direction de notre pays.
Leur rôle, c'est de nous appuyer. En ce moment-là, les richesses du Congo contribueront réellement à la vraie destinée du Congo sur l'échiquier africain et mondial.
Dans un article paru dans une revue, vous avez émis des critiques très acerbes contre l'aide au développement développée dans les théories de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI)
C'est tout à fait vrai. C'est dans un de mes livres intitulé «Marabouts ou marchands de développement en Afrique». Dès que ça ne va pas en Afrique, tout le monde attend que l'extérieur lui dise ce qu'il doit faire, quelle politique économique et financière il faut mettre en place, quelle politique sociale qu'il faut avoir.
L'Etranger vient élaborer les programmes d'éducation, de santé, d'infrastructures routières, agricoles, etc. Tout en disant de suivre leurs politiques afin que les moyens financiers suivent.
Nous allons vous prêter notre argent pour financer tel ou tel autre programme. Les programmes d'ajustement structurel sont venus dans ce cadre-là.
La Banque mondiale ou les autres bailleurs sont en train de se disputer le leadership dans le domaine agricole africain. En réalité, ce ne sont pas des marabouts à qui on recourt quand on a un problème existentiel. On va lui demander ce qui ne va pas chez soi, ce qui vous arrive.
Comment peut-on s'en sortir ? Et le marabout va vous dire quels sacrifices vous imposer pour vous en sortir. Et si vous faites ça, vous me donnez ceci ou cela.
Le mauvais sort ne va plus vous poursuivre. Pour le moment, c'est ce qui est arrivé. On est en crise de développement en Afrique.
Et au Congo, c'est encore pire avec ce qu'il connaît depuis une dizaine d'années. Les Congolais consultent la Banque mondiale et d'autres partenaires.
Ceux-ci lui disent quelle est la meilleure politique économique, financière, agricole et autres à adopter pour bénéficier d'une assistance financière.
N'y a-t-il pas de contradiction ? Vous qui avez travaillé longtemps au sein du PNUD, une institution internationale, vous tenez maintenant des propos contre la Banque mondiale et le FMI. Cela fait tiquer quelque part
Cela ne date pas d'aujourd'hui. Je l'ai toujours dit depuis. que j'étais fonctionnaire supérieur au niveau du PNUD. Ce livre là est sorti en 1990.
J'étais représentant-résidant et coordonnateur du PNUD au Nigeria. Ce n'est pas une contradiction. C'est plutôt un courage de dénoncer la situation dans laquelle on travaille ou les institutions partenaires pour lesquelles on travaille pour leur dire que je suis Africain avant d'être un fonctionnaire.
J'ai des responsabilités envers mon continent, mon pays. Et par rapport à ces responsabilités, aux attentes de nos peuples, à l'avenir de notre continent, nous ne sommes pas sur la bonne voie.
Qu'ils ne viennent plus nous vendre les programmes de renforcement des capacités. Qu'ils ne viennent pas nous dire que c'est la bonne gouvernance, c'est-à-dire que la gestion de leurs affaires est considérée comme bonne gouvernance.
C'est nous qui nous développons. Personne ne développe l'autre. Même la Banque mondiale plus de 50 ans d'existence, elle ne peut pas vous dire que tel ou tel autre pays s'est développé grâce à elle.
C'est le pays lui-même, l'Afrique elle-même qui va se développer en s'appuyant d'abord sur ses propres forces, ensuite, sur ce que va apporter leurs vrais amis.
Ce n'est donc pas une contradiction. C'est un message que j'ai eu le courage de faire passer tout en étant fonctionnaire international.
Vous voulez dire qu'aujourd'hui, les Africains ou les Congolais peuvent mettre fin au contrat avec la Banque mondiale et le FMI ?
Je vais vous surprendre en répondant «oui». Il y en a qui vont croire que c'est une voie suicidaire. Que non. J'ai dit à un chef d'Etat d'un grand pays africain qu'il y a un pays en Afrique ou deux qui ont dit qu'ils préparaient un schéma à sortir de l'aide au développement.
Et cela dans 20 ou 25 ans. Mon souci n'est pas de voir ces pays réussir ou pas ce pari. Mais, au moins, les dirigeants de ces pays ont une vision d'être libres et autonomes.
Ils vont s'y mettre. Ils peuvent ne pas réussir. J'ai demandé à ces deux chefs d'Etat s'ils ont besoin de ces gens-là pour venir leut dire ce qu'ils doivent faire.
Mon interlocuteur a voulu savoir le nom du pays que je lui ai donné. Il m'a fait remarquer que ce pays-là compte 4 millions d'habitants et comprend un désert dans sa grande partie.
Mais l'essentiel est qu'ils ont une idée de développement de leurs pays. Malheureusement, au Congo, quand on apprend que la Banque mondiale va venir, tout le monde en parle, la presse en fait son affaire.
Comme si le sauveur était arrivé. Lorsqu'on est gratifié de bon élève - même Jésus, on ne l'attendait pas comme ça - C'est quand vous êtes capable de bien faire vous-même que les bailleurs vont vous respecter.
Je suis convaincu que le Congo a les moyens humains, matériels, naturels pour un jour se passer de l'aide au développement.
Pour quel objectif avez-vous publié un ouvrage collectif avec des chercheurs africains sur les conflits en Afrique centrale ?
Le PNUD m'a remis un programme à coordonner. L'Afrique centrale devient un casse-tête. Quelles initiatives de paix, de développement peut-on soutenir dans cette région ?
Pour consolider la paix, amorcer le processus de développement, il faudrait lancer la machine de la région, et pas seulement d'un pays. Il fallait arrêter le regard sur l'Afrique centrale cloisonnée par pays.
Parce qu'il y a une dimension régionale qu'on ne peut pas nier. Dès qu'un conflit éclate au Rwanda, au Burundi, il atteint une dimension régionale.
Donc, il faut avoir cette perspective-là. A cela peuvent s'ajouter des initiatives d'ordre national qui sont prises pour consolider la paix. J'ai proposé, en tant coordonnateur du programme, de faire d'abord un état des lieux.
Avec une équipe de chercheurs, dont les Américains, nous sommes allés sur le terrain pour comprendre ce qui se passe afin de dialoguer avec les pouvoirs, les acteurs politiques et ceux de différentes composantes de la société civile (le monde des médias, les organisations socio-professionnelles, des droits de l'Homme, les femmes, les jeunes, etc.).
Cela en vue de comprendre les vraies contraintes, les grands défis, le sens des initiatives lancées comme réponses à ces problèmes.
Quand on aura compris cela, nous pourrions alors dessiner les scenarii pour l'avenir. Le PNUD l'a compris. Tout comme l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), le comité d'aide au développement, qui était le maître d'oeuvre.
Mais le financement provenait de la Belgique, de la Hollande, du PNUD et d'autres partenaires. Nous avons parcouru tous les pays de l'Afrique centrale.
Nous sommes arrivés à saisir les problèmes auxquels cette région est confrontée. Nous avons compris les grands enjeux non seulement locaux, mais aussi internationaux que représente l'Afrique centrale. Sur base d'éléments recueillis, on pouvait projeter l'avenir de cette région.
Un constat important : l'Afrique centrale - j'aimerai que mes compatriotes soient conscients de ce problème - est la seule région du continent africain qui relie l'Ouest et l'Est du continent ainsi que le Nord et le Sud du continent, sur le plan stratégique, du positionnement géostratégique.
Cela veut dire que ce qui l'affecte, affecte aussi l'une de quatre régions. Même rien que sur le plan des réfugiés, de ceux qui fuient les conflits armés. Une position stratégique pour contrôler les régions avoisinantes, avoir la mainmise sur l'Est et l'Ouest.
L'Afrique centrale représente aujourd'hui 130 à 140 millions d'habitants, 75 % de forêts tropicales d'Afrique. A peu près autant d'eaux douces du continent. Donc, c'est un des grands réservoirs d'eaux douces dans le monde.
Vous savez que, sur les 9 pays - maintenant c'est 10 avec la Mauritanie qui produisent le pétrole d'Afrique, huit sont en Afrique centrale, dans le Golfe. Donc, c'est depuis le Cameroun, le Gabon, le Congo-Brazzaville, le Congo-Kinshasa, l'Angola, Sao Tomé et Principe, Guinée équatoriale et le Tchad.
L'Afrique centrale a une grande concentration des minerais solides (l'or, le diamant, le cuivre, le cobalt ), une grande concentration d'énergie hydroélectrique. Il y a un certain ensemble des ressources vers lesquelles portent tous les regards des vautours internationaux.
Donc, tout le monde s'intéresse à l'Afrique centrale. Ce que l'Afrique centrale est au coeur de l'Afrique, c'est ce que le Congo est en Afrique centrale. Mais il se fait que le Congo est entouré sur la zone Nord-Ouest par l'ancienne Afrique équatoriale française.
Sur l'Est, par l'ancien empire britannique qui devient de plus en plus anglo-américain. Sur la partie Sud, le Congo est entouré par un autre ancien empire britannique, qui devient de plus en plus anglo-américano-sud-africain.
Les maîtres de ces trois zones d'influence ne tiennent qu'à consolider cette influence et l'élargissent vers le noyau de l'Afrique centrale qu'est le Congo. Il se fait que celui-ci et l'Angola ont été colonisés par des pays qui sont politiquement nains sur l'échiquier mondial.
Politiquement petits, faibles. Donc, cela devient un terrain de prédilection de compétition. Et le Congo est au centre de ça. Si on comprend cette dynamique-là, on comprend les réseaux commerciaux criminelles derrière lesquels se réfugient certaines compagnies, des vendeurs d'armes et de munitions, de drogue parfois poussées par leurs pays respectifs et les réseaux financiers.
C'est dire que le Congo a une position névralgique au sein de l'Afrique centrale et même du continent. D'où ces conflits attisés par ces vautours.
On comprend pourquoi le Congo est au centre des enjeux de compétitions internationales. Il faut que les Congolais en soient conscients, il faut qu'ils se réveillent.
Surtout qu'ils se réarment, se mobilisent contre cette autre destinée que le monde international voudrait lui imposer.
Vous parlez de la guerre dans les grands Lacs. Depuis 1997 avec l'arrivée de Kabila-Père au pouvoir, le Congo est en pleine guerre à cause des intérêts géostratégiques et autres. Mais où est passée l'élite congolaise ?
Très bonne question. Voilà une de grandes faiblesses de notre pays. Une des réussites du pays depuis l'indépendance, c'est la formation des cadres.
Nous sommes un de ces rares pays qui, aujourd'hui, peut avoir des cadres dans tous les domaines de la vie nationale. Il y a 20 ans, nous n'avions plus besoin de cadres pour l'assistance technique.
Le Congo a formé des cadres. C'est la plus grande réussite de l'après indépendance. Former un cadre, c'est former ce que j'appelle un technicien du savoir, c'est-à-dire quelqu'un qui a une compétence dans un domaine donné et qui peut aider à résoudre un problème technique ou à être conseiller, assistant et j'en passe.
Quelqu'un qui aide le peuple à sortir du sous-développement, qui lutte pour le changement meilleur pour le peuple, pour le devenir de la Nation, qui se projette avec sa Nation pour le devenir.
Il faut reconnaître que, là, nous avons échoué. Peu arrivent à se conscientiser grâce aux réalités qu'ils vivent au quotidien. Qu'ils se rendent compte que la société dans laquelle ils vivent n'a, en réalité, pas besoin de son apport, de son savoi
En ce moment-là, ils commencent à se poser à eux-mêmes le problème de l'utilité, de la valeur réelle de leur savoir-faire par rapport à la société. On les a formés plus pour les occuper que pour les utiliser pour le meilleur de devenir de la société.
Certains commencent à s'en rendre compte et à s'éveiller. Cela, parfois de manière individuelle dans une conférence, dans une intervention.
Parfois collectivement tantôt derrière des partis politiques à travers des analyses. L'élite intellectuelle de l'Eglise catholique le fait également en prenant position sur une question donnée, en disant ce qu'il faut.
Pour tout changement, on devrait mettre l'accent sur l'élite congolaise. Malheureusement, en général, nous avons une élite bonne pour vivre et jouir.
Mais à qui la faute ? Vous croyez que ceux qui sont au pouvoir aimeraient avoir des gens compétents qui pensent avenir du pays, changement de société ? L'élite est toujours-là. Elle ne fait rien. La population ne comprend rien. Ces gens ont fait de grandes études, parmi lesquels des professeurs d'université. Comment peuvent-ils ramper devant l'argent facile ?
C'est vrai que la population a raison d'être déçue. Pourquoi cela arrive-t-il ? Le pouvoir à trois manières de réagir a tout discours qui n'est pas le sien.
D'abord, le pouvoir arrête, incarcère, torture les récalcitrants. Et avant d'en arriver-là, il achète ceux qui osent penser autrement. Comme ça, il gère sans problème puisqu'il n'y a pas de contestation, pas de questionnement.
Ensuite, le pouvoir se complaît à paupériser la population. Quand on vous appauvrit à un niveau très élevé, vous n'avez plus le temps de réfléchir. Vous ne vous occupez plus que de votre nourriture quotidienne. Surtout que vous n'avez pas un idéal au niveau de la Nation.
Surtout lorsqu'on ne vous a pas inculqué dans votre éducation des valeurs au-delà de l'individu, de votre famille. On vous appauvrit pour mieux vous soumettre, vous faire taire. On vous achète quand vous résistez. Vous devenez chantre du discours du pouvoir en place.
Vous devenez le griot et même le penseur. Enfin, concernant l'élite congolaise, elle n'a pas la capacité de s'organiser en tant que mouvement. Elle n'est pas consciente que c'est un combat, une lutte et qu'il faut consentir des sacrifices.
Sur ce plan-là, nous avons encore un long chemin à faire et nous devons travailler. Le peuple ne peut pas seulement parler d'intellectuels en regardant l'université, mais aussi ceux qui sont dans les médias, dans les ONG de la protection et de la défense des droits de l'Homme, dans le monde syndical.
L'élite ne constitue pas seulement ceux qui ont un diplôme universitaire. Quand un mouvement syndical lutte pour une cause corporative pour les enseignants, les médecins. Il y a un fond politique réel. La société ne reconnaît pas le droit de la jeunesse, d'aller aux études.
Le problème des enseignants n'est pas seulement celui de ces derniers seuls, mais concerne aussi les élèves, les parents. Cela concerne toute la société.
L'ABC de la réussite, j'insiste, c'est l'organisation. C'est se mobiliser après avoir compris que les problèmes des enseignants, des médecins, par exemple, concernent la Nation tout entière.
Et du côté des institutions en place et du côté des cadres formés, cette faiblesse est à la base de la situation déplorée.
Vous vivez au Canada et vous suivez l'actualité de notre pays. Le Rwanda vient d'attaquer la RDC. Et beaucoup d'Africains s'étonnent et ne comprennent pas comment un petit pays comme le Rwanda peut faire pleurer un grand pays comme le Congo Est-ce le Rwanda qui attaque pour défendre ses intérêts ou c'est un Etat négrier pour piller la RDC ? Pouvez-vous expliquer pourquoi notre pays se laisse attaquer et ne parvient pas à s'organiser, d'une manière générale, au niveau de son élite intellectuelle ?
Il faut que cette élite soit élargie à l'ensemble de la classe dirigeante. Depuis pratiquement 20 ans, la RDC n'a plus d'armée. Celle-ci a beaucoup plus de figurants portant des galons.
Or l'armée, c'est la colonne vertébrale d'un pouvoir. Je vous ai parlé de ces puissances présentes en Afrique centrale, précisément au Congo. Je vous ai dit que l'Est du Congo est devenu une zone d'influence anglo-américano-sud-africaine.
Le monde anglo-saxon qui gère ces pays-là a trouvé une porte d'entrée avec comme tête de pont le Rwanda et l'Ouganda. Il a armé le Rwanda et l'a poussé à attaquer le Congo. Dès la première invasion en 1997, on savait comment cela a été financé.
Le Rwanda n'a pas un budget pour lancer une guerre au Congo. Au début, cette guerre était financée par ces puissances extérieures. Aujourd'hui, la guerre est financée par les produits de vente des ressources minières que le Rwanda exploite au Congo.
La présence des Banyarwanda dans l'armée, des gens qui ont toujours le cordon ombilical avec le Rwanda fait que ce pays est toujours bien informé de tout ce qui se fait au Congo. Dans mon livre, je fais voir comment les armées de la région ont évolué au cours de ces dernières années.
J'ai été dans ces pays-là, j'ai discuté avec les ambassadeurs dont certains me révélaient que l'armée de tel ou tel autre pays vient d'acquérir des chars de combats et autres auto-blindés.
Mais avec quel argent ? Pour quel objectif ? Sachant très bien que l'agresseur se trouve en face d'un géant aux pieds d'argile - et la chute de Kisangani a été cette grande révélation. On avait compris qu'il n'y avait rien devant.
Et jusqu'ici, il n'y a toujours rien. Tous les efforts consentis pour avoir une armée sont faits avec ou par le Rwanda ou annihilés par celui-ci.
Ceux qui sont derrière ce pays sont aussi ceux qui devant les Congolais plaident pour le mixage afin de monter une armée congolaise. Depuis quand reconstruit-on une armée avec les anciens rebelles ? Nous sommes déjà mal partis de ce côté-là.
C'est bien de dénoncer. Quelle est la thérapeutique ? Avec une population paupérisée, une élite déboussolée, une armée inexistante, un pays n'ayant aucune vison. Quelle est l'alternative pour résoudre cette crise multidimensionnelle qui touche notre pays ?
Le premier maillon faible de la chose est ce que les évêques catholiques appellent le déficit de leadership. On ne peut donc pas oublier le déficit de leadership.
Cela vaut au plan politique comme aux plans militaire, économique et social. Il nous faut reconstruire un autre leadership engagé à la cause de la Nation. Il y a des compatriotes engagés au pays comme en dehors de celui-ci.
Je les invite à s'organiser pour relever le défi de déficit du leadership, du vrai leadership du développement. Qui jouera sur la sécurité, la paix, le développement économique et social. Déjà au niveau d'individualités, il y en a.
Il faudrait qu'ils arrivent maintenant à s'organiser, solidement, croyant fermement à ce qu'ils veulent et mobilisant le peuple pour cela.
C'est comme lors de l'indépendance du pays, il y avait un leadership qui avait une vision du Congo indépendant qu'ils voulaient construire et qui ont su mobiliser, sous différentes formes (politique, religieuse, culturelle ), la base pour une vision globale. Il faut un leadership à tous les niveaux. Et l'heure n'est plus aux atermoiements. Il faut commencer quelque part.
C'est bien sur le plan national. Mais sur le plan international, comment faire face à toutes ces grandes puissances et multinationales qui veulent à tout prix casser notre pays, casser les contrats chinois ?
Qui ose leur dire que nous avons les yeux ouverts et que nous connaissons votre jeu. Nous n'avons même pas quelqu'un qui va dénoncer devant une ambassade pour dire, par exemple, que les Congolais savent à quel jeu joue le pays qu'elle représente.
Parce que lorsqu'on dénonce, on affaiblit l'autre qui voit sa stratégie mise à nu. C'est en travaillant en collaboration avec la presse que nous pouvons sensibiliser l'élite intellectuelle. Il y a quatre instruments majeurs pour le pouvoir. Nous avons le fusil qui sert à terroriser, à faire peur.
Il aide à éliminer. La puissance financière constitue aussi l'un de ces instruments pour corrompre, acheter les consciences, les voix, etc. Beaucoup de pouvoirs utilisent ces deux instruments.
L'appui politique et diplomatique des puissances pour maintenir au pouvoir un régime malgré sa médiocrité. On l'a vu avec Mobutu.
Mais il y a l'instrument le plus important : la rue, le peuple. Pouvons-nous, avec une organisation disant la vérité, mobiliser le peuple sur le bien-fondé d'une action.
Et pourquoi pas envoyer des gens dans la rue, s'il le faut ? Ce n'est pas seulement l'élite qui lutte pour le peuple. Elle doit aussi aider ce dernier à s'organiser.
Dès que les gens sont dans la rue, ils maintiennent leur pression comme cela se fait partout dans le monde.
Ça, c'est sur le plan théorique. Mais que faire en pratique ? Le Rwanda nous agresse. Puisque nous sommes faibles parce que nous n'avons pas d'armée, faudra-t-il négocier avec le Rwanda ou les commanditaires pour mettre fin à cette guerre?
Nous avons quand même des amis dans la communauté internationale qui n'ont pas d'intérêts spécifiques et qui peuvent défendre notre cause, faire passer notre message.
Pour les journaux étrangers, au lieu de les acheter pour qu'ils fassent l'éloge d'un individu, devraient être invités pour palper nos réalités.
Il en est de même des hommes politiques américains, français ou autres. Pas ceux qui sont au pouvoir qui sont contre nous.
On peut trouver ceux qui peuvent plaider pour nous, c'est-à-dire en appuyant notre cause. Faisons une grande campagne. Nous devons être présents dans tous les forums pour faire passer notre message qui doit être clair.
Cela en déléguant des hommes compétents connaissant parfaitement le dossier. Nous devons avoir une position claire.
Mais il y a un problème : les Congolais sont divisés. On voit Jean-Pierre Bemba en prison, l'UDPS exclue, les opposants à l'extérieur. Pensez-vous que désunis, divisés, on peut parler d'une même voix contre les ennemis du peuple congolais, mener une campagne qui réussisse ?
Il y aura une faiblesse. Mais il y a toujours moyen de réussir. Je vous donne un exemple. Après la chute de Rumangabo, je sentais que tous les Congolais en avaient ras-le-bol. Ils ont dit : trop, c'est trop. Parce qu'on ne peut pas tolérer cela.
Ce n'est pas seulement les membres de l'Alliance de la majorité présidentielle (AMP) qui doivent dire que leur pouvoir est menacé.
Toute la Nation, sans distinction, a rejeté cela. Qui a su utiliser ce moment d'unicité de la vision nationale ? Qui a pris l'initiative de réunir toutes les forces politiques du pays ?
Nous avons un problème de la Nation. Ce n'est pas un problème du Parti du peuple pour la reconstruction et le développement (PPRD).
Réunissons-nous devant cette crise. Quelles sont les solutions ? Nous, nous serons porteurs du message de la République. La presse congolaise devra aussi en faire largement écho.
Qui a eu le courage de la faire ? C'est en ce moment-là qu'on retrouve notamment la capacité de rassembler d'un pouvoir. En ce moment-là, vous allez en guerre et vous savez que vous avez le peuple derrière vous.
On peut alors appeler le peuple à descendre dans la rue. Cela pour démontrer à l'étranger qui appuie cette crise que toute la Nation est contre cette guerre.
Aller dans la rue, c'est montrer à la Mission des Nations unies au Congo (Monuc) que nous connaissons le jeu qu'elle joue, en complicité avec les ennemis du Congo.
Actuellement, on convoque une session extraordinaire de l'Assemblée nationale sur la question de la sécurité à l'Est du pays. On passe un moment difficile.
Mais le PPRD, mieux l'Alliance de la majorité présidentielle, ne se comporte pas comme le pouvoir du peuple congolais mais comme celui du clan, d'un groupe, de négociation des postes et du partage du gâteau, de la prédation.
Je pense que les Congolais ne sont pas encore prêts à cette marche. Ne pensez-vous pas qu'il faut suivre l'exemple de l'Angola.
Ce pays a bâti une armée qui a lutté contre l'Union pour l'indépendance totale de l'Angola (Unita). Bien que les Américains aient changé de camp.
Mais lorsqu'on a une armée forte avec une élite consciente, l'Angola est compté aujourd'hui comme une puissance en Afrique centrale. C'est bien de négocier, mais on négocie quand on est en position de force
Nous sommes faibles militairement. C'est notre faute. C'est vrai que l'Angola est le seul pays en Afrique centrale, même en Afrique australe, qui a une véritable armée.
Ce pays dispose sur place de toutes ses élites. Les Forces armées populaires de l'Angola sont la seule armée qui connaît la guerre dans cette région et qui a une force de frappe.
Elle est intervenue au Congo. Et les Rwandais, à commencer par la base militaire de Kitona dans la province du Bas-Congo, n'ont pas pu avancer.
Il en est de même du côté de Kikwit, dans la province du Bandundu. Par ailleurs, je ne dis pas qu'il faut négocier à genoux. Comme disait quelqu'un : «Vous négociez de la main gauche, vous avez votre fusil à la main droite».
Non. Il nous faut refaire l'armée qui, comme je l'ai dit, est la colonne vertébrale du pouvoir. Pas de mixage. Car on ne peut disposer d'une armée en recollant les morceaux comme ça. Si jamais on continue à confier une partie aux Français, une autre aux Belges nous n'aurons pas d'armée.
Il faut une autre technique. D'ailleurs, le problème d'armée est un problème politique qui doit impliquer les états-majors des forces politiques en associant ainsi le peuple. C'est la question de la défense de la Nation. Nous devons donc avoir une armée solide.
On peut dire que vous êtes pessimiste ?
On m'a souvent dit que je suis pessimiste dans les analystes. Bien que j'insiste sur le facteur négatif de faiblesse, je ne suis pas pessimiste. Je me bats, je combats avec mes compatriotes pour que notre pays reprenne sa place sur l'échiquier africain.
Comme une force politique, une force économique importante. Je suis optimiste parce que je sais qu'il y a des compatriotes qui se soucient chaque jour de la situation que traverse la pays, qui militent dans de petits groupes.
Avez-vous un commentaire à faire sur les contrats chinois ?
La Chine annonce des milliards. Elle ne peut pas mettre 100 Francs congolais au Congo, par exemple, pour en retirer 100 Fc. Mais pour recevoir en retour un montant supérieur. Les Occidentaux élèvent la voix pour dénoncer ces contrats parce que la Chine leur a damé le pion.
Mais les Congolais étaient tout heureux. Il convient de relever que le Congo a tous les atouts pour devenir la Chine de l'Afrique centrale et même de l'Afrique.
Donc, si la Chine est présente au Congo, c'est pour ses intérêts. Elle cherche des ressources minérales à bon marché.
Avec un pouvoir qu'on peut tourner à gauche ou à droite sur ce terrain là, moyennant quelques dessous de table, la Chine en profite aussi.
Aujourd'hui, dans le monde, toute puissance veut avoir son réseau. La France a sa Francophonie, sa France-Afrique, La Grande-Bretagne son Commonwealth, sa Commission Blair, les Japonais leur Ticad, etc.
Les Chinois peuvent aussi créer une structure qui regrouperait les chefs d'Etat africains. C'est de la compétition pour laquelle nous sommes l'objet. Je ne suis contre la coopération avec un pays quelconque.
Mais nous n'avons aucun intérêt d'entretenir des rapports de coopération avec des pays qui nous exploitent après avoir graissé la patte à quelques clercs et autres commis de l'Etat.
Non. La Chine ne peut pas développer le Congo. Aucun pays ne peut le faire. Le Congo doit se développer et va se développer parce que je suis optimiste.
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