La Presse (Tunis)

Tunisie: J.C.C - J'ai tant aimé de Dalila Ennadre (Maroc) - Une raillerie caustique d'une réalité amère

Avec J'ai tant aimé, inscrit dans la compétition officielle vidéo, la réalisatrice marocaine Dalila Ennadre a soulevé un sujet à première vue insolite qui surprend et amuse presque en même temps.

Il s'agit de ces femmes marocaines engagées, selon leur propre volonté, par l'armée française pour accompagner, en Indochine, les tirailleurs marocains du premier Tabor, corps de troupes marocain équivalent au bataillon d'infanterie français.

Fadma, malgré la blessure morale qu'elle traîne dans sa chair depuis plus d'un demi-siècle, parle de cette expérience à la fois douloureuse et enrichissante (ne lui a-t-elle pas permis de visiter l'autre bout du monde?) avec volubilité, humour et fantaisie.

Dans une forme d'esprit qui met en valeur le caractère insolite et absurde de cette entreprise où il est question de commerce de chair, la réalité cruelle et amère se fait jour.

Sous un air mi-figue, mi-raisin, Fadma dissimule mal, malgré une raillerie caustique, les griefs qu'elle reproche aux autorités militaires en France qui refusent de lui accorder à elle et à ses semblables, encore en vie, une pension d'ancien combattant.

Elle continue de crier haut et fort que, d'un certain point de vue, elle aussi a participé à l'effort de guerre en libérant la libido des soldats engagés dans les combats.

La salle, pleine à craquer, s'est beaucoup marrée des réparties vives et spirituelles, spontanées et coquines d'une petite vieille qui n'a pas démordu de l'idée qu'elle n'a fait que son devoir, celui de servir ses semblables.

Blessée par l'éclat d'un obus, elle a dû être hospitalisée cinq mois durant à Saigon. Cela ne mériterait-il pas qu'on lui accorde une pension pour tous les services rendus?

Restant dans le contexte des griefs, Dalila Ennadre a fait parler un vieux patriarche de l'Atlas, vêtu d'une belle djellaba d'un blanc immaculé, du rôle joué par les tirailleurs marocains dans la libération de l'Europe face aux armées nazies.

Il s'exprimait d'une voix cassée par l'émotion des milliers de morts marocains, utilisés comme chair à canon parce que placés sur les lignes avant dans l'inavouable dessein de protéger les soldats français. A lui seul, il a réussi à s'emparer de trente soldats allemands armés.

Cet acte téméraire lui a valu la reconnaissance écrite du général de Gaulle, instruit de son cas par un officier. Malgré cette distinction et les médailles exhibées, sa pension s'élève aujourd'hui à dix euros.

Il a conclu son intervention par cette réflexion : «En avant sur les lignes du front, et en retrait quand il est question d'émoluments».


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