Charles Wachira
7 Novembre 2008
Ils étaient six parmi eux -- des ressortissants kenyans bien estimés travaillant dans la plus grande maison de presse de l'Afrique de l'est et du centre, le 'Nation Media Group'. Ils étaient supposés démontrer la valeur de la Communauté est-africaine (EAC) avec l'autorisation d'exercer leur profession en Tanzanie voisine. C'était en 2005.
Dans l'ensemble, la démarche a été renforcée par le traité de l'EAC signé en novembre 1999 par Daniel Arap Moï, Benjamin Mkapa et Yoweri Museveni, les trois présidents à l'époque des Etats membres perpétuels du bloc commercial grincheux -- le Kenya, la Tanzanie et l'Ouganda. Aux termes du traité, un point clé était la libre circulation de la main-d'oeuvre entre les trois pays.
Mais à la vitesse de la chute d'un chapeau, les six "ambassadeurs" de l'EAC ont vu leur mission brusquement venir à terme lorsqu'ils ont été expulsés sans aucune forme de cérémonie de leur séjour -- encore un autre rêve différé qui souligne une fois pour de bon le danger qu'il y a à faire confiance aux politiciens africains.
Trois ans plus tard, en septembre dernier, le gouvernement tanzanien a cédé à la pression exercée par les membres de l'EAC devenus maintenant plus nombreux. Il a levé les mesures punitives qui auparavant empêchaient les non-résidents de s'installer dans le plus grand pays du bloc du point de vue géographique.
Le troisième round des pourparlers sur le protocole relatif au marché commun de l'EAC s'est tenu fin-septembre de cette année à Bujumbura, au Burundi. Au cours de cette rencontre, la Tanzanie a retiré son objection interdisant aux ressortissants des autres pays membres le droit de résidence dans un Etat membre hôte pour exercer des activités économiques ou pour chercher un emploi.
Les nouveaux-venus dans le bloc, le Burundi et le Rwanda, ont adhéré à l'EAC en juillet 2007, faisant du bloc une véritable puissance africaine avec une population estimée à 120 millions d'habitants et un produit intérieur brut (PIB) d'un montant colossal de 41 milliards de dollars.
De façon significative, l'EAC a fonctionné comme une union douanière depuis 2005, permettant aux marchandises en provenance de l'Ouganda et de la Tanzanie d'entrer au Kenya sans droits de douane alors que les exportations kenyanes vers ces pays, sont inversement soumises aux taxes de douanes jusqu'en 2010.
La raison qui sous-tend cet arrangement déséquilibré est de permettre aux autres Etats de l'ensemble EAC de rattraper l'économie kenyane. Le volume du commerce de ce dernier en direction de l'Ouganda et de la Tanzanie seuls, vaut environ 45 milliards de dollars comparativement à un échange combiné de 2,2 milliards de dollars que les deux pays font avec le Kenya.
"La seule menace grave qui pèse sur l'accord est que depuis un certain temps, le gouvernement tanzanien commence par envoyer des signaux mixtes qui montrent effectivement que le pays n'est pas complètement d'accord avec les décisions prises au cours des rencontres de haut niveau qui s'organisent actuellement", déclare Dr Gideon Oluoch, chercheur à l'Institut régional des Affaires économiques (RIEA).
Le RIEA est un organisme local qui aide les petites et moyennes entreprises à faire le parcours perfide leur permettant de devenir des acteurs régionaux.
De façon sournoise, il se peut que le chercheur soit bien en train de faire allusion à ce que, par exemple, le vice-ministre tanzanien de la Coopération africaine, Mohammed Aboud, aurait déclaré dans le quotidien 'The Citizen', et qui a fait la une de beaucoup de journaux dans le pays.
"En principe, la Tanzanie ne s'oppose nullement à ce que les étrangers travaillent dans le pays car nous manquons de médecins, d'ingénieurs et autres experts", aurait-il dit, ajoutant que son ministère aurait besoin d'abord d'avoir des informations sur les conclusions de la rencontre de septembre.
Mais depuis lors, Aboud a indiqué : "Si l'on estime que la décision servira l'intérêt national, ce serait alors bien. Sinon, il va falloir l'étudier à nouveau".
Pour confirmer les suspicions au sujet de l'attitude peu enthousiaste de la Tanzanie, son patron dans le ministère, Diodorus Kamala, a déclaré, lors d'une rencontre avec des représentants du secteur privé à Arusha, en Tanzanie, un mois plus tôt, que les étrangers ne devraient pas être autorisés à acheter des terres dans le pays.
A Bujumbura, la Tanzanie s'est également opposée à la clause du protocole, relative au "droit d'établissement", qui permet aux ressortissants des pays membres d'acquérir ou d'accéder à la terre.
Tom Mshindi, un chroniqueur au journal local 'Daily Nation', a soutenu qu'il devrait être interdit à la Tanzanie de faire obstruction aux objectifs de l'EAC. Les programmes visant à créer un marché commun d'ici à 2010 et une fédération politique d'ici à 2015 devraient être poursuivis, que la Tanzanie coopère ou non.
"Les dirigeants de la Tanzanie soutiennent que le peuple tanzanien n'est pas prêt pour l'intégration envisagée car ses structures politiques et économiques ne sont pas en mesure de faire face aux exigences de l'intégration, qui demandent l'élimination de toutes les barrières douanières, pour permettre la libre circulation des biens et des services, et enfin la création d'une fédération politique.
"De façon informelle, les Tanzaniens avoueront que leur principal problème est l'économie dominante du Kenya et les tendances agressives de ses entrepreneurs. On craint que des professionnels kenyans soient injustement avantagés par rapport aux Tanzaniens", a martelé Mshindi.
De la même manière, Museveni, dont le pays est enclavé, a habilement indexé la Tanzanie l'année dernière, étalant publiquement son exaspération. Son message sévère était : Avançons avec les objectifs de l'EAC avec ou sans l'implication de la Tanzanie.
Celui qui crée davantage de suspicions au sujet des accords de Bujumbura est le ministre ougandais en charge de l'EAC, Eriya Kategaya, tel que cité par le 'Daily Monitor', le principal quotidien indépendant de ce pays : "Chaque Etat partenaire de l'EAC a ses besoins prioritaires dans le processus d'intégration régionale. Il a le droit d'accepter ou de rejeter certaines décisions".
Presque unanimement, la Tanzanie est perçue par le reste de l'EAC comme étant plus disposée à travailler avec la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) dont elle également membre, ce qui met plus à mal les accords de Bujumbura. Tout ceci pose la véritable question de savoir si l'accord de Bujumbura, qu'il a fallu huit jours pour arrêter, va pouvoir tenir.
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