Shanda Tonme
13 Novembre 2008
La décision de former un nouveau parti politique, prise par plus de quatre mille membres de l'Anc à l'issue d'un congrès en ce mois d'octobre 2008, a certainement créé une onde de choc à travers le monde. Pour la première fois, des anciens combattants, d'anciens libérateurs, comme on les appelle, d'anciens membres du gouvernement de Mandela et de Mbéki, engagent publiquement un schisme au sein du parti historique. Cette orientation n'a pas été possible, sans une longue réflexion, et surtout sans l'existence de motifs suffisants.
Il importe de souligner, en premier lieu, que l'Afrique du Sud n'est pas un Etat comme les autres. L'Afrique du Sud est un Etat singulier, à la fois sur le continent et dans le monde. L'Afrique du Sud réunit trop d'histoire et trop de paramètres sensibles qui en font pour l'humanité, un champ d'expérimentation de la coexistence des peuples, des différences, et des cultures. La longue souffrance sous le régime d'apartheid n'a pas seulement imposé à ce pays une responsabilité particulière que symbolisent l'immense charisme et le respect dont jouit Nelson Mandela, elle a aussi indiqué implicitement au monde qu'il y avait lieu de se référer à ce pays pour la valorisation d'un modèle de société apaisée. Le taux de criminalité très élevé qui y sévit ne change rien à ce destin extraordinaire.
Malheureusement, le pays a glissé très vite vers une rupture de tous ces paramètres et la mise en cause des fondements de sa spécificité, du fait de la lutte pour le pouvoir au sein de l'Anc, parti dominant qui l'avait conduit à la reconnaissance internationale. Cette lutte était, jusqu'à une date récente, moins virulente, parce qu'à travers les institutions publiques et administratives, il restait possible de tenir tous les bouts ensemble. C'est l'éviction brutale de Thabo Mbéki de la tête de l'Anc et de la présidence de la République, qui a donc mis le feu aux poudres.
La réalité va plus loin et commande des enjeux plus profonds et menaçants pour l'avenir du modèle sud-africain. Ce qui est en cause, c'est la tentation de gérer le pouvoir de façon absolutiste, sectaire et extrémiste par une fraction radicale voire obscurantiste de l'Anc dont Jacob Zuma est le chef de file. Certes, personne ne conteste la légitimité du nouveau président de l'Anc qui a été élu régulièrement par les militants du parti à l'issue d'une consultation libre et démocratique.
Mais, les méthodes de Zuma, son histoire trouble, ses moeurs clairement douteuses et parsemées de faits inacceptables pour un dirigeant de ce niveau, ne permettent pas de lui accorder toute crédibilité. L'on a pu dire et écrire, que le problème au sein de l'Anc résidait dans les contradictions entre une fraction plus intellectuelle et trop occidentalisée dirigée par Mbéki d'une part, et une autre fraction plus proche du peuple tenue par Zuma. Il ne s'agit en fait que d'une mauvaise interprétation des choses à des fins de justification de l'extrémisme.
La vérité c'est qu'au lendemain de l'accession des Noirs au pouvoir, les dirigeants de l'Anc avaient le choix entre préserver l'essentiel des acquis d'une longue construction d'une société industrielle solide, bien que raciste, et une république tournée vers la recherche de vengeance et de règlements de comptes. [ ]
Les Africains qui ont l'art de l'hypocrisie et de la passion aveugle, n'ont pas cru devoir se prononcer dès à présent sur les dangers qui guettent l'Afrique du Sud. Pourtant, au regard de l'expérience du Zimbabwe, il n'est pas permis de douter sur l'issue de la crise au sein de l'Anc si la partie la plus réaliste ne met pas en place une contre-force pour neutraliser ou affaiblir les extrémistes de Jacob Zuma. Les enjeux sont d'une importance telle, que les intellectuels africains, la société civile partout sur le continent, devraient prendre position dans ce dossier. La création d'un nouveau parti est une véritable bénédiction dans le contexte actuel, et aucun argument ni aucune précaution, ne sera en mesure de nous convaincre du contraire.
Il faut souligner que le parallèle avec le Zimbabwe se situe au niveau des acteurs et de leurs prétentions. Ce sont les mêmes arguments, accusant une élite trop proche des blancs, des réformes trop lentes, des gains trop petits et pas assez consistants pour les noirs, des anciens combattants qui ne sont ni reconnus ni récompensés En réalité, quelques individus, habiles manipulateurs, ont fait de leur passé de combattant un fonds de commerce pour promouvoir un modèle dictatorial. Mugabe ne se gêne pas pour déclarer que les appels à une alternance démocratique et pacifique sont l'oeuvre de mercenaires à la solde de l'ancienne puissance coloniale. Nous ne sommes pas loin des Sékou Touré, Mobutu, Bongo, et Eyadema, dont les stratégies d'instauration des dictatures se sont articulées sur les mêmes discours idiots et malhonnêtes.
De même, il est important de ne pas confondre une prise de position en faveur d'une Afrique du Sud stable et effectivement démocratique, avec le soutien à une personne ou à une partisane. L'on ne saurait nous opposer qu'il s'agit de querelles de personnes, pour masquer le vrai débat, à un moment où l'arrivée d'Obama à la Maison Blanche exprime plus que toutes les prophéties : l'incontournable métissage du monde dont Léopold Sédar Senghor avait déjà fait la source de son inspiration poétique et politique.
Ce qui est en cause, c'est l'avenir de la première puissance économique et même morale du continent, la survie d'un modèle de coexistence et de gestion multiculturelle africaine qui est devenu un modèle respecté sur la scène internationale. Si l'Afrique du Sud sombre dans la barbarie et l'obscurantisme, il ne restera plus rien de la tentative de représentation et de crédibilité que ce pays apporte depuis la fin de l'apartheid sur la scène internationale au nom de toute l'Afrique.
C'est maintenant, que les cohortes de gens des sciences et des lettres qui ont cru s'émouvoir tant des déclarations de Sarkozy à Dakar devraient faire irruption dans le jeu pour préserver une des expériences les plus créatrices, les plus enviables, et les plus charismatiques de développement humain après des siècles d'injustices. N'attendons pas qu'un Américain ou qu'un Européen en parle demain, pour lever les boucliers de la dignité de l'homme noir. Le nouveau parti qui naîtra de la scission de l'Anc est plus que salutaire, et ses auteurs entreront dans l'histoire comme ceux qui ont évité à l'Afrique du Sud de sombrer dans l'univers perturbé et sauvage des dictatures sans âme.
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