Brice R. Mbodiam
13 Novembre 2008
interview
Depuis le déclenchement de la crise financière internationale, combien de Camerounais sont-ils capables de dire de quoi il s'agit concrètement ?
Certainement très peu, si l'on s'en tient à l'abondance des termes techniques usités par les spécialistes généralement sollicités par les médias pour expliquer ce phénomène, dont la majorité retient simplement qu'elle a eu des répercussions directes très graves sur les banques, les sociétés d'assurances européennes et américaines...
Et dont l'extension à d'autres activités économiques frappe de plein fouet l'économie mondiale à des degrés divers, si tant est que les Etats-Unis, déclencheur de ce phénomène, sont le régulateur de l'économie planétaire.
Le mérite de cet entretien avec Alexandre Gandou, président de la Commission de surveillance du marché financier d'Afrique centrale (Cosumaf), est d'expliquer en des termes simples et compréhensibles par tous, ce que c'est que ce phénomène qui est désormais sur toutes les lèvres.
D'où vient cette crise ? Quelles sont ses manifestations. Comment a-t-elle quitté les Etats-Unis pour se propager dans d'autres pays ? L'Afrique en est-elle épargnée ? Telles sont quelques interrogations auxquelles cet économiste plus soucieux de se faire comprendre que de se faire voir à travers un jargon hermétique, apporte des réponses dans cet entretien avec Mutations.
La crise des crédits "subprime" est devenue une crise financière mondiale ; l'humanité redoute qu'elle ne se transforme en crise économique. Pouvez-vous nous éclairer sur ses causes ?
D'abord, le terme "subprime" veut dire prêts immobiliers accordés à des ménages américains aux revenus modestes. La crise financière actuelle a démarré aux États-Unis sur le marché immobilier, notamment sur un de ces secteurs à haut risque où les établissements financiers et les banques ont accordé des crédits à une catégorie de population à bas revenus.
Ces crédits bénéficiaient de taux d'intérêt bas et fixes les premières années, pour devenir par la suite variables et s'ajustant au taux du marché.
En raison des conditions d'octroi de ces crédits et de la fragilité financière des ménages, ceux-ci se sont retrouvés dans la situation de ne plus pouvoir rembourser lorsque les taux d'intérêt ont connu des relèvements successifs par la Banque centrale américaine. Le drame s'est alors produit avec l'éclatement de la bulle immobilière.
Cette hausse des taux d'intérêt directeurs de la Réserve fédérale a entraîné celle des taux des crédits immobiliers. Ainsi, confrontées à un coût de l'argent plus élevé pour financer leurs besoins de liquidité, les banques américaines ont-elles répercuté ces conditions plus sévères sur leur clientèle.
Par conséquent, du fait de la cherté du crédit et de la hausse de frais financiers, les ménages américains aux revenus modestes n'ont plus été en mesure de rembourser leur crédit. Leurs maisons ont alors été saisies pour être revendues. Ces ventes massives tirent les prix vers le bas.
Leur valeur, qui constituait la garantie de ces crédits hypothécaires s'étiole. Le marché immobilier américain s'est trouvé rapidement inondé par une offre abondante de maisons, alors que la demande est moindre, d'où l'effondrement du marché immobilier et l'aggravation des difficultés financières des banques américaines.
Comment cette crise locale a-t-elle éclaté aux États-Unis ?
C'est la défaillance à une grande échelle des ménages américains bénéficiaires de ces crédits qui a provoqué la crise financière actuelle.
Les banques ont voulu se débarrasser de leur risque. C'est à cause d'une innovation importante, mise en oeuvre par les banques américaines et appelée titrisation, que les banques sont en mesure de sortir de leur bilan les crédits qu'elles ont accordés, pour les revendre à une autre banque ou un autre investisseur.
Ce nouvel acquéreur sera content de les détenir puisqu'il s'agit des produits à rendement élevé. Par le biais de la technique de la titrisation, les banques ont transféré les actifs ou les risques de crédits à des investisseurs tiers.
Or, cette technique donne lieu à une émission de titres sur les marchés de capitaux, adossés aux actifs sous-jacents (crédits hypothécaires, par exemple) et regroupés par tranches. Certaines de ces tranches incluaient des crédits touchés par des défaillances ou défauts de paiement de ménages.
A partir de quelle date cette crise s'est-elle propagée ?
Dans le courant des premiers mois de 2007, la Banque centrale américaine décide de relever son taux d'intérêt directeur pour contenir l'envolée des prix et juguler une création monétaire jugée excessive, consécutive à une offre de crédit importante.
Cette décision de rendre le crédit plus cher a eu un impact immédiat sur les ménages au bas de l'échelle qui s'étaient endettés à taux variable. Ces ménages n'étaient plus en mesure de faire face à leurs charges financières. Ainsi, les défauts de paiement se sont-ils amoncelés.
Pour contrer cet effet, les investisseurs et autres banques, qui avaient acheté ces produits titrisés, ont tenté de rentrer dans leurs fonds en vendant ces biens ayant servi de garantie à ces crédits.
Les investisseurs se sont alors retirés de ces produits qu'ils considéraient comme trop risqués. La défiance vis-à-vis des produits de titrisation s'est alors propagée à d'autres segments de marché.
Les investisseurs, n'ayant plus confiance dans ces actifs, se sont retirés pour se reporter sur des instruments qu'ils jugeaient plus sûrs. La conséquence est que cette chute de la demande a entraîné un assèchement de la liquidité sur les marchés.
Voilà pourquoi la crise se généralise et s'internationalise avec l'implosion de la bulle immobilière et du nombre croissant de ménages insolvables.
Ces créances, qui correspondaient à des prêts, ont alors perdu de la valeur. Or, ces crédits ont été vendus à des banques étrangères et autres investisseurs. Ajoutons que cette crise vient de l'opacité de l'information, d'un manque d'informations.
Donnez-nous quelques illustrations de cette propagation...
À titre d'exemple, la plus grande banque américaine a perdu dix millions de dollars [environ 4,5 milliards de Fcfa] du fait de ces crédits "subprime".
En Europe, la Bnp annonce qu'un de ses fonds ne peut plus être coté à cause de la même crise. En Allemagne, deux banques étaient en situation de faillite et ont été rachetées par celles qui étaient en meilleure forme pour essayer de les relancer.
En Grande-Bretagne, une banque a été victime de ce qu'on appelle la "panique bancaire", lorsque les clients, pris de peur, se précipitent dans leur banque pour se faire rembourser leurs dépôts, en pensant que les premiers arrivés seront les premiers servis et que les autres n'auront rien : cette banque s'est trouvée en situation de faillite et a été rachetée par une autre.
On assiste donc à une propagation de la crise américaine en Europe et en Asie par ce phénomène de titrisation qui consiste à transférer vers autrui des risques que l'on avait soi-même pris au départ.
La crise de "subprime" crée actuellement un climat d'incertitude entre les banques. Celles-ci ne se font plus confiance et cela se traduit par un taux d'intérêt en forte augmentation sur le marché interbancaire. Les banques se retrouvent en assèchement de liquidité et se retournent vers les banques centrales.
Quelles sont les mesures prises par les banques centrales pour arrêter ce danger?
Pour faire face à cette crise financière qui se caractérise par un déficit de liquidité, les banques centrales de différents pays ont recouru à deux mesures à leur disposition : injecter de l'argent dans les établissements bancaires en difficulté et agir sur les taux d'intérêt.
Elles décident également d'intervenir afin de jouer leur rôle de prêteur en dernier ressort. Elles décident aussi d'apporter des liquidités aux banques pour qu'elles ne s'effondrent pas et pour éviter de provoquer une crise systémique.
En effet, à cette crise des liquidités, s'est ajoutée une crise d'insolvabilité des établissements bancaires. Eu égard à l'ampleur de la crise, il me paraît fondamental de rétablir, dans toute la mesure du possible, la confiance. Et la confiance dépend essentiellement des banques centrales et de l'effort de transparence qui est fait.
Quel impact cette crise aura-t-elle sur l'économie réelle ?
Dans beaucoup de pays industrialisés, en effet, la crise financière se manifeste déjà. Cette contraction du crédit risque de restreindre la consommation et le financement des investissements aux entreprises.
Si les banques rechignent à prêter aux Petites et moyennes entreprises, la production des biens et services baissera. Le pire scénario est le chômage massif, la paupérisation d'une partie croissante de la population et la déflation.
Cette crise financière va-t-elle frapper l'Afrique ?
Les effets de cette crise sont déjà palpables dans beaucoup de continents. Pour l'instant, il semblerait que le continent africain résiste tant bien que mal.
Car, dans les médias le même discours est tenu : "l'Afrique n'est pas concernée par cette crise parce que les banques africaines ne portent pas les subprimes". Elles sont protégées des turbulences par le simple fait qu'elles ne se financent pas entre elles : il n'y a pas de crédit interbancaire, donc moins de risque si l'une d'entre elles est touchée.
Et puis, elles sont moins dépendantes de l'extérieur, car les connexions avec les bourses occidentales restent limitées. Mais, on peut craindre que la crise vienne compromettre la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement. La majorité des pays africains sont des importateurs nets de produits alimentaires et d'hydrocarbures.
Par conséquent, il est à craindre un impact de la crise financière, doublée des effets de la crise alimentaire et pétrolière. L'effet de contagion peut donc atteindre des États comme l'Égypte, l'Afrique du Sud ou le Maroc, dont les systèmes financiers sont plus intégrés au système international, étant donné que les fonds occidentaux en quête de diversification de leurs investissements ont injecté beaucoup d'argent sur ces marchés.
Quelles peuvent être les vraies répercussions de cette crise pour l'Afrique ?
Cet impact se traduira par une baisse de l'aide, la chute du dollar, un recul des demandes des matières premières [les exploitants forestiers du Cameroun on subi de ce fait une annulation de 30% de leurs commandes par les partenaires européens et américains, Ndlr] et par une baisse des revenus d'exportation qui pourra entraîner la diminution de la production.
L'aide au développement pourra diminuer et on assistera à un déclin de l'investissement extérieur direct, car la plupart des gros projets en Afrique sont financés par des fonds étrangers.
Quelles sont les solutions pour l'Afrique dans ces conditions ?
Il est difficile de prendre des mesures, quand on est dans cette situation, d'autant que les pays africains n'ont pas les moyens de changer le cours des évènements en Occident.
Les solutions qui peuvent être mises en oeuvre pour amortir les effets de cette crise en Afrique seront essentiellement structurelles.
À cet effet, il est urgent que les pays africains revoient leurs politiques agricoles, non seulement pour être à même de nourrir leurs populations, mais aussi pour être en position d'entrer effectivement en compétition sur le marché international.
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