L'Observateur Paalga (Ouagadougou)

Burkina Faso: André Abdoul Karim Traoré de l'IAPM - « Si le prix du riz pouvait continuer à monter... »

Adama Ouédraogo Damiss

13 Novembre 2008


interview

Ces dernières semaines, des informations alarmistes, relayées par des tracts forcément nauséabonds, faisaient état d'une zone de turbulences que traverserait l'Institut africain de professionnalisation en management (IAPM). Nous avons approché son patron, André Abdoul Karim Traoré, qui nous en parle en même temps qu'il dévoile un pan des ambitions qu'il nourrit pour le perfectionnement des ressources humaines au Burkina. Avec la verve habituelle qu'on lui connaît.

L'Enseignement supérieur privé au Burkina a connu un boom extraordinaire depuis ces 10 - 15 dernières années. Mais dans la plupart des cas, on a l'impression que c'est la camelote académique qu'on propose aux étudiants et à leurs parents. Est-ce que c'est aussi votre sentiment ?

(Rires). Pendant de longues années après l'indépendance, l'enseignement supérieur a été le domaine réservé de l'Etat dans la logique de l'Etat providence qui a mis en place une université qui dispensait l'essentiel des formations. Mais à partir d'un certain moment, la demande de formation a explosé et l'offre de l'Etat, malgré les gros investissements publics, n'arrivait plus à y faire face. Dans le même temps, la complexification de l'environnement des entreprises appelait de nouvelles compétences pour des emplois en mutation ou simplement des emplois nouveaux.

Dans ce contexte, le privé a une double vocation : suppléer à la faiblesse de l'offre publique et diversifier les possibilités de formation dans un souci d'adéquation avec les besoins des entreprises et des organisations. Par exemple, dans le contexte d'une économie devenue concurrentielle, les disciplines telles que le marketing, le commercial et la communication gagnent en importance.

Les universités publiques existantes n'avaient alors pas d'offre de formation de 3e cycle dans ces domaines. D'ailleurs, la création de l'IAPM a été de toute évidence envisagée comme une réponse structurée et pertinente à cette situation. Mais comme vous le savez, notre culture entrepreneuriale est très marquée par le mimétisme, la faible créativité et le déficit de réponse par projet. Beaucoup d'opérateurs se sont représenté le caractère lucratif du secteur et s'y sont rués sans fonder leur engagement sur une analyse sérieuse des enjeux qui y gisent.

La camelote académique à laquelle vous faites allusion doit certainement tenir sa source de cette absence de vision exigeante sur le secteur. Je l'ai toujours dit, le secteur public et le secteur privé sont les deux roues d'un même engin. Ils ont tous les deux la lourde mission de relever le défi du développement des ressources humaines de notre pays. En cela, ils sont complémentaires et je plaide pour un partenariat Public/Privé fort dans cette matière.

Cela dit, je ne suis pas sûr qu'on ait réellement compris la nouvelle orientation académique qui doit désormais sous-tendre des programmes de formation capables de produire des ressources humaines compétitives dans un contexte de concurrence exacerbée. Je reste convaincu que dans peu de temps, ceux qui auront un emploi ou qui réussiront dans l'auto-emploi le devront plus à leur attitude qu'à leurs connaissances. Or le mythe de la connaissance consacré par des systèmes académiques conservateurs obstrue l'éclosion du leadership entrepreneurial qui fait la force des nations les plus avancées.

Mais d'une manière générale, y a-t-il toujours le capital humain et le matériel pour que les instituts d'enseignement supérieur privé fonctionnent bien ?

Je vais vous surprendre parce que pour moi, la question de fond n'est pas dans le comment nous formons mais dans le pourquoi. A la formule des têtes bien faites à la place de têtes pleines, je préfère des mentalités bien trempées. Vous convenez avec moi que les plus grands opérateurs économiques de notre pays ne sont pas les plus diplômés ! Ce constat doit amener notre école à faire autre chose plutôt qu'à faire autrement. Cela dit, en comparaison stricte avec les autres pays africains, nous avons tendance à sous-estimer ce qui se fait chez nous.

Pourtant, les preuves sont là : les bacheliers burkinabè qui se sont inscrits dans les universités africaines ou européennes ont toujours été parmi les meilleurs. Cela signifie qu'à la base, notre système éducatif est compétitif sur le strict plan de la délivrance des connaissances. Mais à l'arrivée, vous avez plus d'Ivoiriens et de Sénégalais dans les emplois internationaux qui sont les mieux rémunérés.

Vous convenez donc avec moi qu'en lieu et place d'enseignants, nous avons besoin de formateurs, de donneurs d'envie, de faiseurs de leaders. C'est de ce matériel humain que nous avons besoin. Sinon, j'ai l'habitude de dire que dans une civilisation de l'intelligence et de l'information, mettre en place un institut capable de délivrer des connaissances n'a rien d'extraordinaire. Ce n'est pas de l'enrichissement d'uranium.

L'information, la connaissance, circulent partout et on peut constituer des programmes de toute nature à partir de l'Internet qui regorge des programmes des plus grandes machines à former du monde. On sait aujourd'hui ce qui se passe dans une université américaine comme on sait ce qui se passe dans une université au Bénin. Mais il faut avoir un véritable projet, un concept qui entraîne l'ensemble des acteurs dans la mise en oeuvre de systèmes de fabrication de compétiteurs globaux.

Si on vous suit bien, il n'y a pas de problèmes fondamentaux dans l'enseignement privé alors que de plus en plus certains parlent de «commerçants académiques ». '

Il n'y a pas de problème insurmontable. Le marché c'est l'arbitre le plus intelligent et le plus impartial que je connaisse. Il sait toujours faire la différence entre l'original et la copie, entre le bon produit et la camelote. C'est une barrière nettement plus efficace que toute autre forme de restriction administrative ou bureaucratique. Chaque jour, il se crée des instituts qui ne vont jamais loin. Donc en réalité, ce ne sont pas ces instituts qui forment la grande majorité de nos ressources humaines. 80% des jeunes sont formés par 20% des instituts parce que les gens se détournent de ces « commerçants académiques » comme vous les appelez dont les plus tenaces finissent par se décourager.

Pouvez-vous nous faire la genèse de votre établissement, l'IAPM, qui a maintenant pignon sur rue ?

Tout est parti du projet Perfectum créé en 1994. A l'époque, les gens me tournaient en dérision. On se moquait de moi parce que la gestion des ressources humaines, selon eux, ne pouvait pas marcher. On m'a même surnommé DRH. Quelqu'un est même venu dans mon bureau pour me demander l'autorisation de rire parce qu'il ne comprenait pas ce que j'étais en train de faire. Pour lui, je n'étais pas normal.

Pour tout bureau, j'étais sur une chaise en rotin dont la rudesse était atténuée par des coussins. J'ai l'habitude de dire que j'ai créé cette entreprise avec 10 000 FCFA parce que quand je suis allé voir un ami à la BIB qui n'est plus de ce monde pour lui demander de me fournir un document attestant que j'ai deux millions en banque, il m'a tout de suite dit qu'il allait se faire renvoyer.

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