Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: La Langue Francaise au défi de la diversité - Les dangers de la sacralisation du français

Théodora Sy Sambou

15 Novembre 2008


C'est au Théâtre de Verdure que, dans la soirée de jeudi, le linguiste Bernard Cerquiglini s'entretenait des défis qui s'imposent à la langue française, soumise à l'épreuve de la diversité. L'homme se dit convaincu que les langues ne sont pas comme ces objets coulés dans le marbre, on les bricole.

Nous avons toujours besoin de savoir où nous allons et mettons les pieds, pouvoir sentir que nous faisons erreur ou affirmer sans crainte que nous avons raison.

Or cela n'est possible a priori que s'il existe quelque part une norme, un acquis, quelque chose qui nous rassemble et sur laquelle nous arrivons à nous entendre.

Et c'est cela que le concept de « norme » soumis à diverses fluctuations sans doute, réflexion que le célèbre linguiste Bernard Cerquiglini a voulu partager avec ses auditeurs. Rassemblés dans la soirée du jeudi 13 novembre au Théâtre de Verdure de l'Institut français de Dakar, ils écoutaient le présentateur de l'émission Merci professeur ! s'entretenir avec eux La langue française au défi de la diversité, thème de la conférence qu'il donnait.

S'il faut comprendre la notion de norme associée à la pratique, à l'usage de la langue française, c'est essentiellement en termes de rigidité et de réticences.

Dans le discours de Bernard Cerquiglini, nous nous familiarisons davantage avec un français un peu frileux à l'origine. Pour se faire comprendre, le linguiste utilise in exemple accessible, celui de Léopold Sédar Senghor.

Le président-poète apparaît alors sous les traits d'un homme qui s'exprimait en français et dans ce que la langue avait de plus pur, autrement dit sans variation. Il aimait cette langue qui, dans sa bouche, avait un arrière-goût de « scolaire et académique ».

Signe particulier chez Senghor, « l'amour du subjonctif » pour ce francophile héritier d'un « français diffusé par l'Ecole de la République ». Or ce français-là, explique Bernard Cerquiglini, « est rétif à la diversité ».

Contre l'uniformisation

Ce qui introduit, en fin de compte, une relation hésitante et peu franche entre le français et ses francophones. Preuves à l'appui de ces liens acquis sur fond d'inquiétude, le linguiste cite en exemple les nombreuses demandes qu'il reçoit tous les jours de téléspectateurs « inquiets », dans le cadre de son émission.

Nombreux sont ceux qui l'interpellent sur des questions d'usage, parce qu'ils ne savent pas toujours ce qu'il leur est permis de dire. Son émission s'efforce alors de les tranquilliser, de leur dire qu'ils ont le droit...

Dans la plupart des cas, il s'agit de questions aussi simples que peu banales que la possibilité qu'il y a, pour un Sénégalais, d'utiliser l'adverbe « présentement ».

Dans ce qu'en dit Bernard Cerquiglini, « présentement » mis pour « maintenant » est ce qu'il nomme « un marqueur de la langue au Sénégal ». Autrement dit, il suffit de l'entendre pour savoir que l'on s'adresse à un Sénégalais.

S'établit alors une relation particulière à la langue, faite d'acquis sociologiques ou historiques, et construite sur fond de « variation », qu'elle soit introduite par « un mot nouveau, une forme nouvelle », ou une « variation géographique » tout simplement.

Or comment parler du français en oubliant la Francophonie, « seule organisation fondée sur les langues » et « associée à une géographie » justement ?

Et elle se laisse toujours inspirer et guider par un projet « politique, humaniste », toujours en termes de « solidarité et de diversité culturelle ».

Et cela n'est possible que parce qu'elle est « un espace culturel et linguistique d'échange » et contre l'uniformisation. Dans ce cadre, ce qui unit les francophones les uns aux autres, c'est sans nul doute le souci de la norme que l'on doit « connaître et rechercher ».

Mais cette notion de norme introduit à son tour une forme de « restriction » , de réticences. Bernard Cerquiglini se souvient alors des mots de son professeur Michel Foucault lorsqu'il évoquait « le narcissisme polyglotte du français ».

Mais le disciple lui préfère « l'idée d'une seule langue, d'un seul idiome, d'une seule norme ». Vu comme cela, la conclusion s'impose d'elle-même : « Tout le reste est déviant ».

Et pourtant, la langue française s'ouvre à un peu plus de souplesse, avec « 20 milles métiers féminisés » par exemple, un acquis, un espoir. La conviction que la langue de Molière avance un peu comme elle peut.

En souplesse

S'il faut trouver une explication, il faut oser chercher dans ce que le linguiste appelle « les raisons psychologiques ». Et cela donne que « la langue française est la langue romane la plus éloignée du latin, légèrement celtisée, fortement germanisée ».

Entre le français et le latin, il y a quelque chose que l'on a dénaturée : « Dans les mots français, on retrouve beaucoup de calques latins, on a insufflé du latin dans le français ».

Et au fil du temps, le français s'est construit un piédestal digne d'un « monument » que l'on vénère, « dans la crainte de la variation et du régionalisme ».

Mais il existe aussi des raisons politiques et elle est étroite la relation qui en France unit l'Etat à la langue, un vieux couple. Au 18ème siècle, la langue française, destinée à s'ouvrir, à s'ouvrir, a connu beaucoup de rendez-vous manqués.

« Le plus célèbre d'entre eux est celui de la Révolution française qui a combattu les patois », au rythme d'une politique d'exclusion. Car il fallait parler français, et de façon exclusive.

Aujourd'hui, la langue française est quelque peu métissée, avec « la poussée des langues régionales ». La conviction de Bernard Cerquiglini est que « la France a un patrimoine mais qu'il lui faut savoir s'exprimer dans d'autres langues, être bilingue, dialoguer ».

Petits beignets de français à la sauce exotique

Entre le français et ses langues régionales, c'est tout un nombre d'acquis que l'on ne maîtrise pas forcément, à la manière d'un héritage inespéré. La langue française devient alors quelque chose de libre, qui se mélange et se teint, colorée au fil de ses voyages.

Mais au cours des échanges qui ont suivi la conférence Bernard Cerquiglini, impossible d'ignorer que, dans la relation au français, l'on n'avait pas fini d'être puriste et frileux, peu ouvert aux permissions qui, de l'avis du professeur de français et langues anciennes, Mame Marie Ndiaye, sont la porte ouverte à toutes formes d' « inventions douteuses ».

Elle n'aime pas, c'est le mot, toutes ces féminisations abusives, « réaction esthétique péjorative à la nouveauté », selon Bernard Cerquiglini. Il se souvient qu'à l'époque le mot baladeur, pour remplacer l'anglais walkman, en avait fait rire plus d'un.

Pourtant, il a su s'imposer et survivre. Ce qu'il faut, c'est « laisser à la langue toute sa souplesse » parce que ce qui compte, en définitive, c'est la « syntaxe, chose commune », seule obligation.

Tout le reste n'est qu'une histoire faite d'hommes. Le français cesse d'être un monument, voué à la mort, à l'extinction, « s'il ne dit pas le monde ». Sans cela, il reste une « langue familiale ».

Conviction du professeur, « les langues sont dans les livres, elles n'existent pas dans l'absolu, et il existe seulement des hommes qui communiquent et s'adaptent ».

Sur le même ton savoureux que celui de son émission, léger parce que c'est anecdotique, grave parce qu'il s'agit bien d'un enseignement, Bernard Cerquiglini a su communiquer son amour du français, c'était contagieux.

Avec une pointe de gourmandise dans la voix, salivant sur chaque syllabe, on l'aurait cru évoquant quelques recettes de cuisine du terroir que l'on partagerait entre amis.

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