Sud Quotidien (Dakar)

Afrique: Etat des villes d'Afrique - Le rapport qui dit tout

Mame Aly KONTE

19 Novembre 2008


A quoi devrait ressembler la ville africaine de demain ? Quelles en seront les traits marquants ? Question d'avenir, question vitale, mais l'Afrique et ses autorités municipales et nationales, sont encore dubitatives et ne semblent guère trouver une bonne réponse à ces deux questions majeures. Alors quid de la ville d'aujourd'hui ? Entre ses tares congénitales liées à la dégradation continuelle de l'environnement et le pillage du foncier, la liste est bien longue. Atteinte en leur sein par nombre d'années d'erreurs et de mépris des politiques, la ville africaine est presque impossible à construire. En mal de leaders, elle va dans tous les sens, enfle, menace d'imploser et pue tous les jours de ses immenses bidonvilles, sans foi ni loi.

Des villes en carton. Des villes sans nom. Des villes sans âme. A quoi ressemble véritablement la ville en Afrique ? A tout et à rien, serait-on tenté de dire. Réponse de nul, réponse de peureux. Et pourtant, bonne réponse malgré tout. Il y a quelques jours, à Nanjing, ville du nord-est de la Chine, proche à la fois de Beijing et de Shanghai, alors qu'une fine pluie mêlée de grêle, s'abat sur la petite cité de 7 millions d'habitants, il se passe un évènement peu ordinaire, dans une petite salle de l'immense expocentre qui abrite le Quatrième Forum urbain mondial, organisé par Onu-Habitat du 3 au 6 novembre.

En ce mercredi 5 novembre, l'exercice qui réunit la centaine de spécialistes et d'acteurs de la ville est bien osé au moment où l'on pense le combat pour la ville de demain, perdu. Dans le débat voulu par tous ces acteurs, un petit ouvrage est distribué aux participants sélectionné par pays, pour un partage d'idée. Comme un dernier guide sur le devenir de la cité africaine, le rapport sur les villes d'Afrique a été publié par l'Organisation Nations Unies à travers son agence le Programme des Nations Unies pour les Etablissements humains (Onu/Habitat), pour un ultime plaidoyer auprès des acteurs de la ville.

L'occasion pour les experts et les planificateurs de faire un vaste état des lieux sur les véritables goulots d'étranglement dans la grande ville africaine d'aujourd'hui. Présenté en anglais sous le titre « The state of the african cities 2008 », voici le rapport qui dit tout sur la ville africaine d'aujourd'hui et qui fait des projections pour demain. De Dakar à Dar es Salam en passant par Kampala, Bamako Lubumbashi, le diagnostic de l'agence des Nations Unies n'a soulevé que de grandes questions restées jusqu'ici sans réponse.

Il s'agit entre autres, de la surpopulation des grandes villes, des disparités constantes entre hommes et femmes d'une même cité, de la question majeure des bidonvilles (slums) au Kenya, à Dar es Salam, au Cap, à Kampala etc. Des problèmes récurrents et dangereux auxquels se sont aujourd'hui greffés d'autres soucis encore qui ont nom : l'exode et la pauvreté aux portes des grandes villes. Ce qui fait que dans un continent qui compte à la date d'aujourd'hui, quelque 749 millions d'habitants, selon le rapport, plusieurs villes ont dépassé le million d'habitants. Dans ce lot, la croissance des grandes villes pose un sérieux problème d'organisation. En exemple, il a été remarqué que si en 1950, seules quelques agglomérations comme le Caire, Lagos et Kinshasa comptaient plus d'un million d'habitants, elles sont aujourd'hui plus de 43 villes qui comptent à la date de l'année 2005, plus d'un million d'âmes. On note d'ailleurs une moyenne de 2,56 millions d'habitants pour ces villes parmi lesquelles on pourrait citer les cas de Dakar, Abidjan, Nairobi.

Ce gonflement a eu pour autre conséquence d'accélérer les problèmes au sein des entités urbaines pour déboucher sur la question du partage de la terre. Dans ce lot, les villes situées au sud du Sahara connaissent toute sorte de conflits autour de la terre. La pauvreté qui en est la conséquence a fini par accélérer les inégalités autour des grandes villes entre riches et pauvres. Au Kenya, au Nigeria, les inégalités urbaines ont eu pour conséquence d'avoir aggravé le sort des pauvres. Cela aussi, à la suite des programmes d'ajustement structurels engagés dans ces pays qui ont eu pour autre conséquence d'avoir multiplié les disparités. S'y ajoute la mal gouvernance, les pratiques de corruption, et d'autres facteurs aggravés par la pauvreté. Autant en Afrique centrale que dans l'ouest du continent, le rapport signale que la corruption et la mauvaise gouvernance ont fini par bloquer le véritable décollage des villes comme de Dakar, Abidjan, Lagos, Lomé, Ndjaména etc.

Une seule loi : les bidonvilles

L'autre plaie des villes d'Afrique signalée dans le rapport, porte sur la forte multiplication des huttes et taudis autour des grandes agglomérations. Nous voici au centre de la question lancinante de la bidonvilisation. En Afrique subsaharienne, il s'agit de cas qui ont été étudiés dans des pays comme le Benin, le Burkina Faso, le Burundi, le Cameroun, le Gabon, le Kenya, le Ghana, le Sénégal. Dans ces pays, souligne le rapport, la majorité de la population vit dans des quartiers flottants non assainis, confinés à des bidonvilles. Des espaces où différentes expériences de prise en charges ont été tentées en vain. Ainsi, même si l'Afrique du nord n'est pas épargnée, le mouvement y est plus lent selon les auteurs du rapport.

Entre autres grandes conséquence de cette urbanisation incontrôlées dont la marque de fabrique reste le bidonville, l'aggravation du risque climatique. Il s'agit dans ces zones de non droit, de la multiplication des risques liés aux inondations et autres catastrophes naturelles. Des éruptions volcaniques et de leurs conséquences que sont les tremblements de terre, comme c'est le cas dans des villes comme Alger, Goma en République démocratique du Congo. Ainsi, de nombreuses villes d'Afrique sont exposées à ces phénomènes cités plus haut : il s'agit de ville à situation à gros risques comme le Alexandrie, Bangui, Dar es Salam, Libreville, rabat, Abidjan, Addis Abéba, Tunis, Tripoli et encore...

Face aux changements climatiques, certaines grandes villes africaines sont aujourd'hui bien vulnérables. Les cas plus graves sont ceux de villes situées au bord des océans. Ils ont noms : Accra, Dakar, Dar es Salam, Durban, Freetown, Lagos, Lomé, Luanda, Maputo et encore... Le rapport n'oublie pas tous les autres risques liés au crime et la violence urbaine. Tout comme d'autres types de risques nouveaux : les accidents industriels et technologiques, l'instabilité politique, le terrorisme, les conflits armés, les guerres civiles...

A côté des phénomènes naturels et politiques, se greffent les dangers liés aux mauvaises pratiques de l'homme et de la femme africaine. La planification hasardeuse et à tâtons des villes restent une véritable énigme. Dans ce contexte, souligne le rapport, deux voies s'offrent à la grande ville africaine de demain : - un bon management des villes autour de la meilleure gestion des risques-un renforcement de la capacité des élus de ces villes en matière d'élaboration de codes et autres outils destinés à réguler et à mieux organiser les espaces urbains.

Ibadan-Lagos-Cotonou

L'ère des corridors urbains

Pour répondre aux questions du futur, les planificateurs et autres acteurs de la ville en Afrique, tentent aujourd'hui avec l'appui des experts des Nations Unies, de se lancer dans une nouvelle et non moins exaltante aventure, celle des nouveaux réseaux urbains, communément appelés par le rapport : les méga-régions urbaines ou les corridors du développement urbain.

Défi immense, mais dernier défi avant la fin. Parce que si tout n'a pas été tenté en Afrique pour moderniser et rendre respirable la ville africaine, il semble que les solutions pour demain, sont rares, malgré leur caractère urgent. Dans une large mesure, le constat des urbanistes, autres architectes et observateurs de la ville, est que la ville africaine n'a pas arrêté de changer depuis la fin des années 1950. Et dans ce contexte, de nombreuses conurbations urbaines se sont mises à émerger dans toutes les régions d'Afrique, sans qu'on ait pensé à faire un état des lieux sur la question.

Les exemples cités dans le rapport sont les corridors qui existent aujourd'hui dans le centre comme le nord de l'Afrique avec le cas le plus visible pour l'Egypte du Caire, d'Alexandrie, Port Saïd, Ismaïlia et Suez. Ce vaste corridor est constitué autour de la grande métropole du Caire, avec une population estimée en 2007 pour l'ensemble à quelque 77 millions d'habitants. L'autre vaste réseau de villes se situe dans le sud du continent. Il s'agit de la région urbaine du sud de l'Afrique comprise entre Johannesburg qui en est le centre, Tshwane-Pretoria-Emfule/Vereeniging, estimée à plus de 10 millions d'habitants. Entre les deux, se situe un autre corridor qui va de la côte sud-ouest du Nigeria avec Ibadan-Lagos-Cotonou-Lomé-Accra, pour une population estimée aujourd'hui à plus de 25 millions d'habitants. Ces trois exemples cités dans le rapport, ne sont pas les seuls. Dans le nord comme dans l'est, l'ouest et le sud du continent, il en existe aujourd'hui d'autres.

Pour démontrer que le véritable défi est par conséquent de cultiver dans ces espaces, les notions d'un bon management et des modèles de leadership. Car au-delà des idées, il reste autant de questions sensibles liées à la nature transfrontalières de ces entités qu'il faudrait prendre en charge. Une exigence et une urgence. Cette manière de concevoir l'urbain, dans les sociétés africaines (autant politique et civile), soulève aussi beaucoup d'autres questions liées à celle de l'autorité qui devrait assurer la gestion du potentiels économique et encore au rôle des populations et des citoyens etc.

Parce que la vision de la ville sous-régionale ou transfrontalière en Afrique est nouvelle ; elle demande une autre manière de comprendre et d'appréhender la problématique foncière. En augmentant la taille des villes, on voit par conséquent croître leur potentialités économiques. Toutes choses que devraient essayer d'apprendre et de comprendre les municipalités d'aujourd'hui, mais surtout de demain et leurs élus. Or pour sauver l'Afrique du désastre né de la complexification des espaces urbains, il semble que l'on soit là à l'étape de la renaissance, sinon, de la mort programmée. Le temps est désormais compté et chaque erreur devrait se payer cash, avertissent les spécialistes parmi lesquels, de nombreux acteurs.

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