Mademba Ndiaye
19 Novembre 2008
Les élections en Guinée-Bissau ont été un moment d'expression reconnu par tous les observateurs indépendants. Reste à savoir si les politiques sauront mesurer leurs responsabilités dans ce pays où n'existe qu'un seul risque : la disparition de l'Etat.
Parmi les millions d'Africains de l'Ouest qui ont suivi, haletants, les élections présidentielles américaines du 4 novembre, combien se sont vraiment préoccupés des élections législatives bissau-guinéennes ? Sans doute une infime minorité. Il est vrai qu'entre les millions d'électeurs qui varient le choix entre Obama et McCain et les 600 000 électeurs compatriotes de Joao Bernardo Viera, qu'entre Bombolom Fm et Cnn, la raison sait de quel côté pencher.
Pourtant, ce qui s'est passé dimanche dernier au pays d'Amical Cabral est raisonnablement plus important pour la stabilité sous-régionale que l'élection de Barack Obama : dans le calme, les Bissau-Guinéens ont eu le choix les candidats présentés par 19 partis politiques et deux coalitions. Et ce n'était pas gagné d'avance !
La Guinée-Bissau est devenue un pays 'négativement' stratégique en ce qu'il est perçu comme un 'pays à guerre' continue et surtout, en ce qu'elle est considérée, depuis quelques années, comme la plaque tournante du trafic international de la drogue, passage obligé entre l'Amérique du Sud exportatrice et l'Europe consommatrice de cocaïne. De la guerre, le pays porte les stigmates jusques dans les relations sociales puisque chaque Bissau-Guinéen s'arrange pour figurer dans la liste des 'vétérans de guerre' depuis celle de l'indépendance dirigée contre les Portugais jusqu'à la civile de 1999.
Résultat, dans ce pays, ce sont des anciens combattants à peine sortis de l'adolescence qui exhibent leurs 'blessures' de guerre pour prétendre à la discrimination positive créée par la possession des armes. Stigmates aussi dans les infrastructures inexistantes, ou alors non fonctionnelles comme cette centrale avec ses trois générateurs loués à une société sénégalaise sur financement des bailleurs et qui ne fournit que 2,5 mégawatts sur des besoins d'au moins de 20 mégawatts.
Du trafic de la drogue, le pays est 'socialement' reconnaissant même si, à terme, la finalisation de la déstructuration de l'Etat est annoncée. La ruée vers le trafic de la cocaïne est telle que les cargaisons de plus de 500 kg saisies ont pu disparaître, entraînant des luttes au plus haut sommet de l'armée. Les petits dealers, derniers maillons de la puissante chaîne sud-américano-européenne, se pavanent et se font admirer par leurs largesses, puisque redistribuant aux populations pauvres une partie des miettes gagnées grâce au trafic qui rapporte des millions de dollars à leurs commanditaires.
Paradoxalement, c'est ce trafic qui a remis la Guinée-Bissau dans la 'mondialisation'. Avec ces centaines d'îles devenues autant de plate-formes, difficiles d'accès pour l'armée nationale, où atterrissent les avions et où accostent les bateaux chargés de la poudre blanche, avec un Etat qui fait semblant d'exister, une instabilité politique chronique, une armée minée par la corruption, le pays est un paradis pour les trafiquants qui créent l'enfer dans les banlieues européennes, destinations finales de leur marchandise. Le pouvoir économique créé par ce trafic en Amérique du Sud au profit de potentats souvent antiyankees et capables de contrôler les pouvoirs politiques, représente une menace pour l'Occident presque au même titre que le terrorisme.
De fait, la solidité des institutions bissau-guinéennes est devenue un enjeu pour permettre à ce pays de faire face, d'abord, au trafic qui menace les intérêts économiques établis en Amérique latine et la frange juvénile de la société européenne. Tout le monde y est allé de son discours sur la nécessité d'aider le pays à retrouver une stabilité politique et économique, discours qu'on entendait rarement quand le pays faisant face à des tueries entre 'vétérans' et l'appauvrissement continu de la population qui, soit dit en passant, a le taux de croissance le plus élevé en Afrique !
Alors que le pays lui-même n'est pas pauvre avec ses mimerais (bauxite, phosphates, etc.), sa riziculture capable potentiellement capable de nourrir la sous-région. Sans compter sa mer poissonneuse et son unique produit d'exportation, les noix de cajou qui lui rapportent une soixantaine de millions de dollars par an, dont on ne sait pas trop où cela atterrit.
Dans ce contexte et à peine sortis d'une épidémie de choléra qui a tué plus de deux cents personnes, les électeurs bissau-guinéens ont fait preuve d'un grand civisme en allant massivement voter. De l'Uemoa à l'Onu, en passant par l'Union africaine et l'Union européenne, tout le monde a salué la très bonne tenue des élections marquées par la transparence.
Reste maintenant le plus dur : trouver des dirigeants imitant Mc Cain en acceptant une défaite ! Et déjà, le président du Parti de la rénovation sociale (PRS), et ancien président du pays, Koumba Yala, devenu Mohammed après sa conversion à l'islam au Maroc (la nième conversion, disent ses détracteurs !) refuse d'emblée tout résultat sorti des urnes qui donnerait la victoire au Parti africain pour l'Indépendence de la Guinée et Cap-Vert (Paigc) ou au Parti républicain pour l'indépendance et le développement (Prid, créé par des proches de 'Nino' Vieira). Tactique de négociation dans ce pays où le président est officiellement sans parti ou stratégie de blocage pouvant mener à une autre guerre civile ?
La bonne nouvelle est que l'armée semble avoir désormais un patron assez fort, en la personne du chef d'Etat-major des forces armées, Tagmé Na Waié, capable de tenir la promesse faite d'une neutralité entre les partis politiques. En assénant un 'Je veux que cela soit clair pour les civils aussi qui courtisent les militaires pour se hisser au pouvoir, l'armée ne sera plus un tremplin', il met les politiques devant les responsabilités de devoir s'accommoder d'un système politique qui a pu engendrer les élections démocratiques de dimanche dernier.
Mohamed Koumba Yala comme 'Nino' Vieira ou comme les nouveaux venus issus de la société civile doivent se rendre à l'évidence : ces élections sont une chance pour eux pour ne pas devenir les obligés des narcotrafiquants. Mais aussi, pour une rare fois, ils ont entre leurs mains le destin de toute la région ouest-africaine dont la stabilité, à commencer par notre pays, sera fortement menacée avec une évanescence de l'Etat bissau-guinéen.
Si ce risque devenait réel, il se trouverait des malins et même des chefs d'Etats ouest-africains assez lucides pour pousser Tagmé Na Waié à faire de l'armée 'un tremplin' pour le hisser au pouvoir. Après tout, ce ne serait que le nième coup d'Etat en Guinée-Bissau ! Et peut-être que Tagmé Na Waié sera même, dans la sous-région, aussi populaire que Barack Obama. La démocratie en moins.
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