Nord-Sud (Abidjan)
Raphaël Tanoh (stagiaire)
21 Novembre 2008
Dans un contexte où la laïcité est encore passive et où l'Education nationale, engorgée, cherche ses marques, les écoles confessionnelles islamiques, qui revendiquent environ deux millions d'élèves, tendent la main à l'Etat pour la reconnaissance de leurs diplômes.
«Salaf-Saleh» se situe dans un petit quartier d'Abobo-BC. Aucune pancarte n'indique l'emplacement de cette école confessionnelle islamique enfouie dans un pâté de maisons. Elle n'est cependant pas difficile à se retrouver. C'est la seule école islamique des lieux, il suffit de se renseigner auprès d'un des habitants de ce secteur pour y être orienté.
Mais aussi, le bruit fait par les apprenants est perceptible sur la ruelle non bitumée qui mène à l'établissement. Ce n'est qu'à l'intérieur qu'on peut lire sur une plaque : «Groupe scolaire Salaf-Saleh». La pancarte se trouve au-dessus du mur d'un immeuble qui fait face un second bâtiment bas. La cour ressemble à celle de bon nombre d'écoles primaires de l'enseignement général. Seulement, ici, les bâtiments, quelque peu vieillots, font penser à une cour commune.
Les élèves, vêtus pour la plupart de boubous blancs et coiffés de bonnets, ont entre 6 et 15 ans. Ils bavardent bruyamment ou se restaurent : c'est la récréation. Les «mwalims» (instituteurs), en boubou eux aussi, prennent le repos sous des préaux. On parle le français, le dioula et l'arabe, mais beaucoup plus l'arabe. L'administration est au bout de la petite cour, sur la droite. Un hall divisé par des meubles verts (comme des petits box d'appel téléphonique) qui forment des allées de trois bureaux restreints : celui du chargé des finances, celui du secrétariat général et celui du directeur des études.
Primaire et secondaire
A l'entrée il y a une banquette où les parents d'élèves ou d'autres visiteurs attendent. Un parent d'élève venu voir le chargé des finances, Séri Oumar, vient de sortir d'un bureau. Son hôte l'accompagne. Le responsable financier revient le sourire aux lèvres, signe que le visiteur était là pour un versement. Séri Oumar est l'une des rares personnes de cette cour qui ne porte pas de boubou. Son collègue, l'imam Diallo Ali, responsable des élèves est dans son bureau en compagnie d'un autre visiteur. Dehors, un troisième visiteur attend sur une banquette. Un coup de sifflet retentit. Il est 10h 30 mn. C'est la fin de la récréation pour les tout petits du primaire. Un mwalim ordonne à ses élèves de rejoindre la classe. Les apprenants s'exécutent. Mais quelques uns, distraits, semblent n'avoir pas entendu le signal. Ils continuent de courir devant les classes et dans la cour. Apparemment, il faut d'autres moyens pour les ramener à l'ordre.
On le comprend à travers le geste de l'enseignant visiblement habitué à ce genre de situation. Muni d'une chicotte, il marche discrètement vers les récalcitrants et hop ! Un coup de fouet est parti. C'est la débandade. Les petits têtus courent à grandes enjambées vers leurs classes. Les élèves du secondaire logés au 1er étage peuvent sortir pour leur récréation qui s'achève à 11h. Ils ont entre 15 et 20 ans. Ils sont plus sages. Comme les cadets, ils portent eux-aussi le boubou et le bonnet. Les plus âgés arborent une barbichette. Le responsable des élèves a fini son entretien. Il peut maintenant nous recevoir.
C'est un homme de la quarantaine avec une mine flegmatique, mais vertueuse. Son boubou blanc, un peu trop long, traine à ses chevilles. Un petit sourire réservé suffit à l'imam Diallo Ali pour afficher son ambition pour son établissement, et pour l'ensemble des écoles confessionnelles islamiques. Crée en 1989, le groupe scolaire Salaf-Saleh, dit-il, n'a démarré qu'avec deux classes: le Cp1 et le Cp2. Puis, avec la détermination des responsables, l'établissement a accueilli successivement les élèves de CE1, CE2, CM1, CM2. Le secondaire a ensuite vu le jour avec la construction d'un bâtiment à étage qui donne plus de lumière à l'école.
«Nous sommes cette année à la 5ème promotion de bacheliers», affirme-t-il. Comme le Bac, le Bepc et le Cep constituent également des diplômes prestigieux pour Salaf-Saleh. Ils sont aussi bien préparés que les autres diplômes de l'enseignement général. « Les élèves apprennent, en plus de l'arabe, les mêmes disciplines qu'un élève de l'enseignement général : le français, les sciences physiques, sciences naturelles, mathématiques, etc.
Un enseignement rigoureux
Ils sont tout autant aguerris que ces élèves des lycées de l'enseignement général. Pour preuve, l'année dernier, 22 de nos candidats ont passé le Cep au niveau de l'enseignement général et 21 ont été admis », ajoute Diallo Ali. Tout ceci, estime-il, n'est qu'une partie du talent de ses apprenants qu'il dit assidus et rigoureux. En ce qui concerne leur avenir, l'imam rassure : « Les bacheliers qui sortent de l'établissement passent des concours pour poursuivre leurs études dans des pays tels que l'Arabie Saoudite, l'Egypte ou le Maroc. La plupart de ceux qui étudient la charia (Droit islamique), sont retenus dans des institutions des pays d'accueil», signale-t-il. Les autres reviennent en Côte d'Ivoire pour intégrer le milieu des affaires, devenir imam ou enseignant dans les écoles de ce genre.» Notre interlocuteur admet toutefois que l'élève de Salaf-Saleh à moins de chance d'avoir un «job conséquent» qu'un diplômé de l'enseignement général.
La preuve, malgré son Dea en droit et politique, lui-même n'a pas eu d'emploi ailleurs. Sa modeste rémunération d'enseignant est en deçà de la formation harassante qu'il a endurée durant l5 ans voire 17 ans. Mais il ne regrette pas. Pour lui, cette vocation est plus un principe qu'une ambition lucrative. On en sort toujours bénéficiaire, selon lui. Car, «en plus des connaissances académiques, l'enseignement gratifie l'élève de l'humilité, de la souplesse, de la tolérance envers son prochain. Et, comme le dit Kanvaly Fadiga, professeur titulaire des sciences de l'éducation à l'Ecole normale supérieure d'Abidjan, «elle contribue à la formation du citoyen ivoirien moderne, ouvert aux valeurs universelles des droits de l'Homme, sans pour autant renier sa foi et ses convictions religieuses». Des qualités importantes à intégrer dans nos sociétés avec la dégradation générale des valeurs morales et civiques dans les écoles.
Des écoles ouvertes à tous
Ainsi, au groupe scolaire Salaf-Saleh, avec un effectif de 315 élèves du Cp1 à la terminale, pour 44 encadreurs (18 professeurs et 26 instituteurs) le salaire ne parait pas la motivation principale. Le coût de la scolarité le démontre bien: 25.000 Fcfa du Cp1 au CM2, 31.500 Fcfa de la 6ème à la 3ème et 40.000 Fcfa de la 3ème à la terminale. Des prix sociaux. Avec ces ressources maigres, l'imam Bounladji Camara, fondateur et directeur de l'établissement n'a presque rien comme revenu. «Ce qu'on gagne dans les frais de scolarisation part dans le salaire des enseignants. C'est insuffisant. L'Etat doit nous donner un coup de main» souhaite-t-il. Du coté des enseignants, le salaire est tout aussi insignifiant «Nous faisons du bénévolat», affirme un mwalim. L'air modeste avec un barbe blanche ébouriffée l'imam n'attend qu'une chose: la reconnaissance de leurs efforts à travers la prise en compte de leurs diplômés par l'Etat. «C'est notre plus grand souhait. Cette reconnaissance serait pour nous une bouffée d'oxygène», espère-t-il.
Il est 11h, les élèves du secondaire doivent retourner en classe. C'est la fin de la récréation. La cour de l'école redevient calme. On n'entend que les voix des élèves du primaire qui répètent en choeur des phrases arabes prononcées par leurs maîtres. Le responsable des élèves, très respecté dans l'établissement fait un tour rapide dans les classes du bas. «A assalam alekoum», lance-t-il à l'entrée de la classe de Cm2. En arabe cela signifie : «Que la paix et le salut de Dieu soient sur toi» «Assalam alekoum ramatoulaye wabaraka touho», répondent ensemble les élèves en se levant. Le mwalim, Ouattara Hamed enseigne les mathématiques en arabe sur un tableau vert dans une pièce sombre et humide d'une vingtaine d'élèves. La trentaine, il garde une barbichette auguste. Dans sa classe, l'imam Diallo Ali présente un élève peu ordinaire. Il se nomme Koffi Koffi Amadou, c'est un petit Baoulé qui a intégré l'établissement depuis l'âge de 6 ans. «Notre école est ouverte à tous les enfants sans distinction de religion ou d'ethnie.» Il y a aussi des jeunes Dida, tel que Bredji Fatou, en classe de Ce2, et son frère Brédji Djibril au Cp2. Le responsable des élèves pense qu'il y aura toutes les ethnies dans cette école avec le temps.
Le centre de Williamsville, le modèle
Le temps, justement, joue pour le Centre culturel islamique de Williamsville situé non loin du pont piéton. Bâtie sur trois étages et peinte en jaune, cette école s'impose par son allure d'un lycée public. Du Cp1 à la terminale, les salles de classe sont soignées. Avec un effectif de 630 élèves pour le primaire et 118 élèves pour le secondaire, l'établissement reflète le développement auquel aspirent les responsables de l'enseignement confessionnel islamique. A l'administration, les bureaux sont équipés d'ordinateurs et d'imprimantes. L'école est également dotée de salles spécialisées pour la formation en l'informatique. «L'établissement a été crée en 1976 et le cycle secondaire, seulement en 2003. Nous voulons aller plus loin. Beaucoup de parents ont fini par comprendre que nous éduquons mieux leurs enfants. Les effectifs ne font qu'augmenter » se réjouit Oumar Sanogo, responsable du primaire et fils du fondateur, Mahamoud Sanogo. Le nombre de salles de Cp1 et de Cp2 est passé à 3. Il y a deux salles de Ce2. «Que l'Etat autorise mes élèves à passer leurs diplômes au même titre que les autres élèves de l'enseignement général, au lieu qu'ils restent des candidats libres n'ayant pas droit à l'orientation». Diakité Isiaka, le responsable de l'enseignement secondaire pense qu'il faut également permettre aux enseignants d'être formés dans les mêmes écoles que ceux du public. Mais le plus urgent semble l'aide financière.
Des salles d'informatique
En dehors du coup de main de l'Organisation des écoles d'enseignement confessionnel islamique en Côte d' Ivoire et celle de quelques frères musulmans, le centre ne vit que de ses propres ressources, celles de la famille Sanogo, fondatrice de l'école. En attendant la reconnaissance de leurs diplômes, l'un des combats majeurs de ces écoles, les responsables continuent de cultiver la bonne image de l'enseignement islamique : «Après la création d'une salle informatique en 2006, nous avons accru notre rythme de travail.» Nous faisons en deux semaines ce que nous faisions en 2 mois », indique l'imam Oumar. Dans les classes du primaire, les élèves sont vêtus de la tenue kaki, pour les garçons, et de robes carrelées pour les filles. Au secondaire, les filles sont en bleu et blanc. Seuls les mwalims en boubou et les écritures arabes au tableau font penser à l'islam. La cloche sonne. Il est midi. Il faut permettre aux élèves et aux enseignants d'aller se restaurer.
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