Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Reed BRODY, Human rights watch - 'Ce serait une humiliation pour l'Afrique et pour le Sénégal que de renoncer à un jugement d'Hissène Habré'

Y. Massaly

27 Novembre 2008


interview

Les dernières déclarations du président de la République laissent planer le doute quant aux bonnes dispositions du Sénégal à juger Habré. Juriste de l'Ong Human Rights Watch et très actif dans le combat pour le jugement de Habré livre ici ses impressions par rapport à ce qui ressemblerait à un revirement du Sénégal. Non sans prendre le soin de prévenir contre les conséquences que ce déni de justice pourrait occasionner pour l'image du Sénégal et de l'Afrique.

Le facteur bloquant dans l'affaire Habré serait, selon certaines sources, le fait que le Sénégal demande, d'avoir la totalité du financement avant de procéder au moindre acte. Qu'en est-il exactement ?

Je ne pense pas que ce soit la position du Sénégal. Mais si le Sénégal demande, effectivement, d'avoir la totalité du financement avant de procéder au moindre acte, ce serait vraiment de la mauvaise foi. Parce que même les tribunaux d'Arusha et de La Haye sont financés année après année. On ne peut que procéder par tranche de financement. Le Tchad qui n'est pas un pays riche a déjà offert 2 millions d'euros, le Sénégal n'a pas fait le moindre geste pour recevoir ces 2 millions d'euros. Le ministre de la Justice Tchadien vient de nous confirmer qu'il est prêt à donner ces 2 millions dès qu'il a le numéro de compte. Avec cet argent et celui que le Sénégal dit être prêt à investir, on peut déjà commencer le travail. Je rappelle que le plus important pour les bailleurs de fonds, c'est de voir un budget raisonnable.

 A combien estimez-vous ce budget 'raisonnable' ?

Je pense que ça va être un procès complexe et coûteux parce qu'il ne faut pas sous-estimer la difficulté d'enquêter et de juger des crimes commis dans un pays lointain, il y a vingt ans. Surtout des crimes de masse. Donc, cela ne me choquerait pas que ce soit 10 ou 20 millions d'euros. Seulement, il faut un budget. Et avant de présenter un budget, il faut savoir comment on entend juger. Est-ce qu'il s'agira par exemple d'un procès-fleuve où tous les crimes d'Hissène Habré sur huit ans seront examinés ? Cela n'est pas faisable. Je pense qu'il faut cibler des crimes exemplaires et très représentatifs qui pourraient donner lieu à un procès beaucoup moins cher. En ce moment-là, le coût sera réduit sans que la gravité des crimes ne soit minimisée.

Le Sénégal a une des lois de compétence universelle les plus larges du monde. L'arsenal judiciaire est là. Il a les meilleurs juristes et juges en Afrique, très capables et très indépendants. Donc, il n'y a pas de raison pour que le Sénégal ne puisse pas faire ce procès. On ne peut pas se plaindre de ce triste spectacle de voir des dirigeants africains jugés en Europe ou ailleurs, si l'Afrique elle-même ne montre pas sa capacité de juger en Afrique ses propres criminels. C'est pourquoi l'affaire Hissène Habré est une occasion de montrer sa capacité de régler ses problèmes sans l'intervention d'une justice extérieure.

Avez-vous réellement espoir que le procès va se tenir ?

Nous espérons que le procès aura lieu. La question, c'est la volonté politique du Sénégal. Les victimes ont porté plainte, il y a déjà deux mois, mais on ne voit pas de progrès dans le traitement de cette plainte. Les autorités sénégalaises disent qu'elles ne traiteront pas les dossiers tant qu'il n'y a pas d'argent. Mais en fait, l'argent est là. Les bailleurs de fonds, en commençant par l'Union européenne, ont déjà saisi le Sénégal avec un paquet allant jusqu'à 2 millions d'euros pour les premières démarches. Mais à condition que le Sénégal présente un budget raisonnable basé sur une stratégie de poursuite avec un calendrier. Donc, la balle est dans le camp du Sénégal. Maintenant, on ne doit pas s'attendre à ce que tout le procès soit financé pour commencer les toutes premières démarches. Que le procureur fasse son réquisitoire et puis, qu'on démarre.

Les victimes menacent de porter l'affaire devant les tribunaux belges si le Sénégal refuse de juger Habré. Qu'en pensez-vous ?

C'est normal et cela exprime le désarroi des victimes qui ont porté plainte ici au Sénégal, il y a huit ans. Ce serait une humiliation pour l'Afrique et pour le Sénégal que de renoncer à un jugement d'Hissen Habré et de devoir l'envoyer ailleurs. Mais, il faudrait que le Sénégal se montre capable d'abord de le juger. Parce que, ce qui compte pour les victimes c'est cette justice. Elles luttent depuis dix-huit ans pour une justice à laquelle elles ont un droit le plus absolu. On va au Sénégal puis on va en Belgique pour revenir encore au Sénégal. Ce n'est pas sérieux ! Les victimes ont été torturées, maltraitées et maintenant, elles sont de nouveau malmenées par la justice.

Si le Sénégal renonce à juger Habré, quelle serait la solution ?

La Belgique est aujourd'hui le plan 'B'. Mais, pour que Habré y soit jugé, il faut que le Sénégal l'extrade. Le Sénégal a déjà indiqué qu'il ne veut pas l'extrader en Belgique et nous, nous voulons qu'il soit jugé ici au Sénégal. Je pense que le symbole serait d'autant plus important qu'il soit jugé en Afrique. Mais si le Sénégal renonce à le juger, il faudrait trouver un pays qui le juge et la Belgique est déjà très avancée dans le dossier. Le juge belge a passé quatre ans à préparer ce dossier. Il a fait des enquêtes sur le terrain et a déjà inculpé Hissène Habré de crimes contre l'humanité et de torture. Si Habré était envoyé en Belgique, il pourrait avoir un procès équitable dans quelque temps.

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