Nord-Sud (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Tracasserie policière, humiliation - Le drame des naturalisés et des métis ivoiriens

Nomel Essis

28 Novembre 2008


Victimes d'une discrimination qui commence avec les traits des documents qui leur sont fournis, les étrangers devenus citoyens ivoiriens sont l'objet de tracasseries policières multiples à cause de leur patronyme qui ne «sonne pas ivoirien», dit-on. Avec eux, les métis. Ils sont victimes de leur patronyme. Leur tort : ils portent des noms qui «n'existent nulle part » en Côte d'Ivoire et pourtant, ils détiennent des pièces d'identité ivoirienne. Des ressortissants étrangers, bien que devenus citoyens ivoiriens par une naturalisation régulière, mais dont les noms ne luisent pas dans le miroir de « l'ivoirité », ont eu maille à partir avec les forces de l'ordre qui les soupçonnent de frauder sur la nationalité.

Au plus fort de la crise qui a éclaté le 19 septembre 2002, les tracasseries contre ces nouveaux citoyens ivoiriens ont repris de plus belle. Ouedraogo M, une Burkinabé de naissance, en a fait les frais au cours d'un contrôle de police à Treichville. Des éléments des Forces de défense et de sécurité (Fds) ont arraché à cette septuagénaire sa carte d'identité « verte » malgré ses supplications. Cette citoyenne ivoirienne a beau expliquer aux flics qu'elle n'a pas fraudé, rien n'y fit. N'ayant pas son décret de naturalisation dans ses affaires, elle ne pouvait prouver son ivoirité à ces agents décidés à lutter contre « la fraude ».

Mme Ouedraogo a été obligée de se faire établir une carte consulaire burkinabé puis la carte de séjour au commissariat que les policiers se sont arrangés à lui délivrer bien que la production de cette pièce ait été suspendue depuis un certain temps. « Si cette dame va se faire enrôler, on va la dénoncer comme une fraudeuse alors qu'elle possède un décret de naturalisation », a déploré le beau-fils de la victime. Loin d'être un cas isolé, de nombreux naturalisés Ivoiriens ont eu à subir ces tracasseries policières. C'est le cas de Touré A.

Né à Abidjan de parents étrangers, il obtient en 1972 après quatre ans de démarche, sa déclaration acquisitive de nationalité ivoirienne comme le prévoit la loi n° 61-415 du 14 décembre 1961. Les articles 17 à 23 donnent la possibilité aux enfants nés en Côte d'Ivoire de parents étrangers d'obtenir la nationalité ivoirienne à la majorité s'ils en font la demande auprès du ministère de la Justice. Quand il décide d'établir sa carte d'identité en 1993, il fournit tous les papiers exigés en plus de sa déclaration acquisitive de nationalité ivoirienne.

L'officier refuse son dossier, arguant qu'issu de parents étrangers, il doit fournir un décret de naturalisation. Il a fallu que M. Touré explique durant de longues heures à l'officier que dans son cas, la naturalisation n'était pas nécessaire en raison des dispositions de la loi du 14 décembre 1961. Le policier, qui ignorait cette disposition légale, a fini par signer les papiers du pétitionnaire. Pour les naturalisés qui veulent obtenir une attestation d'identité, ils doivent fournir un certificat de nationalité de couleur différente de celui « des Ivoiriens de père et de mère Ivoiriens ». A ceux-là, l'Office ivoirien d'identification exige la couleur blanche en plus du décret de naturalisation et de l'extrait de naissance.

Il n'y a pas que les naturalisés qui sont victimes du délit de patronyme. Dans leur sillage, il y a aussi les citoyens Ivoiriens de par leur mère et dont le patronyme n'est pas « typiquement ivoirien ». Fall M, en partance pour Daloa, est prié de descendre du car de transport au corridor de Yopougon-Gesco où il est reçu dans un box en compagnie d'autres passagers disposant de pièces d'identité étrangères. Le policier qui tient entre ses mains la carte d'identité « verte » de Fall, le roue de questions pour savoir comment son interlocuteur a pu obtenir une carte d'identité ivoirienne alors « qu'il est Sénégalais ».

Et Fall de répondre que sa mère étant Ivoirienne, il est aussi Ivoirien en vertu du Code de la nationalité. Il montre son passeport et tente de raisonner l'élément des Fds. « On est ivoirien quand on a un des parents qui est Ivoirien. La nationalité n'a rien à avoir avec le patronyme. Je peux m'appeler Fall et être un Ivoirien ». Cette réplique n'est pas du goût du policier. « Depuis quand il y a des Fall en Côte d'Ivoire ? Quel est ton village ? C'est comme cela que vous fraudez », accuse l'agent des forces de l'ordre en colère. Ne voulant pas rater son voyage, Fall M. a dû soudoyer l'agent avec la somme de 2.000 Fcfa pour se libérer de ses griffes.

Même sort pour Ouedraogo D. qui voulait s'établir un passeport. De père d'origine burkinabé et de mère Baoulé, il est convoqué à la sûreté pour être auditionné. Un policier parlant la langue baoulé l'interroge pour tester sa capacité de maîtrise de ce dialecte. Il a dû faire déplacer ses oncles maternels pour venir témoigner en sa faveur. Peut-être que l'appel lancé par le ministre de la Réconciliation le 8 novembre à Bouaflé fera bouger les choses.

« Les Burkinabé naturalisés de manière légale ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que les Ivoiriens », a fait remarquer Sébastien Dano Djédjé devant une foule composée de ressortissants de la sous-région. Cet appel va sûrement rassurer les naturalisés et faire cesser la présomption de fraude sur ces citoyens.

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