Fraternité Matin (Abidjan)
Jean-Baptiste Béhi
29 Novembre 2008
interview
Abidjan — Thierno Seydi, agent FIFA, manager de Drogba, était récemment à Bamako pour assister à la 2e édition du Tournoi de l'Uemoa.
Au terme du tournoi, quels enseignements tirez-vous?
Nous avons pu remarquer quelques talents qui émergent. Mais, avouons que le niveau d'ensemble n'est pas très relevé. Cependant, un pays comme le Niger, m'a agréablement surpris. Son niveau a été très intéressant.
La Côte d'Ivoire, avec l'organisation mise en place, continue de séduire. Il y a un suivi réel à tous les niveaux. Le Mali s'est toujours montré intéressant au niveau des petites catégories. Le championnat malien, tout comme celui de la Côte d'Ivoire, est très régulier. Ce sont les deux championnats réguliers de la sous-région.
Il y a quelques équipes comme le Sénégal qui sont une déception. Cela ne me surprend pas dans la mesure où il y a beaucoup de choses à faire.
Quand tu diriges un football qui, depuis deux ans, n'organise pas de compétition de jeunes, c'est évident qu'il régresse. Le niveau d'ensemble des Lions de la Téranga ne me surprend donc pas.
Par ailleurs, nous avons vu des valeurs montantes comme le Burkina Faso. La Guinée Bissau n'a pas été ridicule.
Vous vivez en Europe. De loin, comment avez-vous vécu l'élimination du Sénégal (pourtant constellé de joueurs professionnels), des éliminatoires combinées de la CAN et du Mondial 2010?
C'est un énorme gâchis. C'est toute une génération qui est en train d'être sacrifiée. C'est la rançon d'une crise profonde dans les instances du football sénégalais. Depuis deux ans, il y a une guéguerre entre le ministère de tutelle et la fédération sortante. Ensuite un Comité de normalisation a été installé.
Bref, il y a trop de maladresses qu'on a payées et qu'on continue de payer. Si cette élimination face à la Gambie peut faire revenir à la raison tous les dirigeants du football sénégalais, si elle peut faire taire toutes les querelles pour ne privilégier que l'intérêt général, il n'y a pas de raison que le football sénégalais ne reparte pas d'un bon pied.
Le potentiel (pros et locaux) existe. Il faut seulement réorganiser, de manière sérieuse, le football sénégalais. Mais, je le répète, si le ballon continue de ne plus rouler, si l'improvisation continue, ce sera la catastrophe.
Que répondez-vous à ceux qui soutiennent que le Sénégal, c'est tout simplement une constellation de vedettes et non une équipe?
Je ne partage pas cet avis. Le Sénégal a une équipe. Si ce n'était pas le cas, il ne serait pas finaliste de la Can et quart-finaliste du Mondial, en 2002.
Le mal du football africain, c'est qu'on s'embourgeoise trop vite. Et beaucoup se sont embourgeoisés. Alors, il y a eu cette remise en question permanente qu'un sportif doit avoir.
Puis, nos dirigeants se sont endormis sur leurs lauriers, les effets positifs du Mondial n'ont pas servi. Bref, au Sénégal, beaucoup de choses se font à l'envers.
A part le stade de l'Amitié et celui de Demba Diop, il n' y a plus de terrain de compétition. Le gouvernement a mis en place une politique d'infrastructures. Tant mieux si l'on joint l'acte à la parole.
On accuse également certains Sénefs (pros) de tricher quand ils endossent le maillot national
Je ne crois pas. C'est simplement un raccourci et je n'entre pas dans ce débat de bas âge. Tout footballeur qui entre sur le terrain a envie de gagner. Le mal au sein des Lions, ce sont les problèmes relationnels entre les joueurs. Comme c'est le cas au sein de la sélection nationale ivoirienne (J'en sais quelque chose).
Ces problèmes ont miné les Lions. C'est une des raisons de leur élimination. L'existence de clans est très dangereuse. Après l'élimination des Lions, les joueurs s'insultent par presse interposée. Je crois que la Côte d'Ivoire est mature et ne tombera pas dans ce piège. Que Dieu épargne les Eléphants de Didier Drogba de cela. Que les dirigeants ivoiriens anticipent tous ces effets.
N'avez-vous pas parlé de ces problèmes relationnels avec Didier Drogba?
Nous parlons de tout, mais Didier, c'est un garçon qui se met au-dessus de tout. C'est un rassembleur qui sait se mettre au-dessus de la mêlée. Lui, il pense qu'il n'a pas d'ennemi.
Mais, quand on dit qu'il y a trois ou quatre joueurs qui ne s'entendent pas au sein de la sélection, Didier se sent interpellé. Parce qu'il est le capitaine.
Je le vois prendre son téléphone, échanger avec ses partenaires, prodiguer de sages conseils surtout aux plus jeunes. Partout où Didier est passé, il a séduit par sa sagesse à telle enseigne qu'il est devenu si important. Il tient toujours un discours rassembleur.
N'êtes-vous pas inquiet pour son avenir, vu qu'il est souvent blessé?
Je ne suis pas inquiet. Si Didier a été régulièrement blessé ces derniers temps, c'est parce qu'il a accumulé les matches. Il a accusé la fatigue et il y a surtout l'opération de l'année dernière. Avec du recul, il a reconnu avoir commis une erreur. Vouloir jouer la Can en mettant sa santé et sa carrière en jeu, c'était dangereux.
Je n'étais pas pour, mais comme il tenait à gagner la Can avec son pays, je l'ai laissé se sacrifier. D'où son courroux vis-à-vis de certaines personnes qui l'ont attaqué. Didier a été très affecté par ces critiques acerbes.
Il m'a dit: «Pour la patrie, je suis allé à l'encontre des décisions des dirigeants de Chelsea Je me suis battu pour participer à la phase finale de la Can.
Je reviens et parce que la sélection a perdu un match, on tire à boulets rouges sur moi, qui suis le premier à être affecté. On est allé même au-delà en attaquant mes parents. Cela m'a beaucoup fait mal.».
Au point qu'il s'est demandé si cela valait la peine de se battre pour son pays. Bref, après avoir avalé la pilule, Didier est revenu à de meilleurs sentiments.
Vous êtes le manager du joueur. Quand le nouveau sélectionneur de la Côte d'Ivoire, Vahid Halilhodzic, a échangé avec Drogba pour la première fois, étiez-vous présent?
Pas du tout. L'entraîneur Vahid a d'autres moyens d'approcher Didier. Je crois que le contact s'est bien passé même s'il y eu un antécédent entre les deux hommes.
A l'époque, quand il était question que Didier signe au PSG et qu'il a opté pour Marseille, Vahid l'avait traité de bon joueur, mais pas un grand joueur pour le PSG. Didier en parle dans son livre et je pense que c'est devenu anecdotique parce que Vahid a eu l'humilité de reconnaître qu'il s'était trompé. Tant mieux!
Comment entrevoyez-vous l'avenir de votre poulain avec les Eléphants et Chelsea ?
La Côte d'Ivoire a une chance inouïe de participer, pour la deuxième fois, à la phase finale des seniors. Si l'unité se fait autour de l'équipe et qu'elle revienne à son meilleur niveau, il n'y a pas de raison qu'elle ne soit pas au grand rendez-vous planétaire.
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