Hamidou Sagna
1 Décembre 2008
Il avait défié son père, virtuose du xalam et son maître à l'école élémentaire. Au premier il avait promis de le supplanter dans le jeu des instruments, au second il avait préféré tourné le dos pour s'adonner à sa passion. A l'arrivée, Vieux Kanouté, naguère animateur de baptêmes et de mariages est un koriste heureux. Il vit de son métier et excelle dans le jeu d'un instrument qui lui a valu nombre de croisières.
'J'ai dit, un jour, à mon père que je le dépasserai.' La confidence est de Vieux Kanouté. Koriste célébrissime à Kolda. Il a relevé le défi. Non qu'il soit plus célèbre que son père, mais il joue, à merveille, la kora, un instrument à vingt et une cordes. Alors que son père jouait le xalam, sorte de guitare traditionnelle à cinq cordes. La différence est donc trop grande. Pourtant, tout est parti de ce géniteur, 'merveilleux' instrumentiste. 'Sur le chemin de l'école, je murmurais les notes de musique que j'entendais jouer mon père', se souvient Vieux Kanouté.
Son âge ? L'artiste le situe dans la trentaine. Mais, visiblement, il a franchi ce cap. De taille moyenne, le teint clair, la démarche quasi seigneuriale, ce virtuose de la kora, a hérité son art de son paternel. Les notes de xalam qui égayaient l'ambiance familiale, lui ont inoculé le virus de la musique. Mais, c'est feu Almamy Diébaté du quartier Sikilo, à Kolda, qui guide ses pas dans le maniement de cet instrument. L'enseignement du maître dure trois ans. Pas celui de l'école française. Car, là, Vieux était constamment en conflit avec l'instituteur.
'Je venais en classe avec ma kora. Le maître me disait de choisir de rester en salle sans ma kora ou de sortir avec l'instrument', se remémore-t-il. Rien à faire, telle une mère avec son bébé, il prend le parti de quitter la classe. 'Jamais sans ma kora', s'est-il dit. Et sous les pommiers de l'école Amadou Michel Diop, il arrachait des notes à son instrument. Dans son esprit de jeune écolier, il s'était fait une religion sur son avenir : devenir koriste. Une ambition qui le ramène à l'école des virtuoses de la kora éparpillés en Gambie et au Mali. Dans le tintement harmonieux des vingt et une cordes, il parvient à distinguer le 'tomora', 'le saouta', le 'khardino' et le 'silaba'.
Autant de notes différentes, distillées d'une contrée à une autre. 'Je me suis débrouillé seul', s'enorgueillit-il, comme pour savourer son succès face à des forces, alors hostiles. Son port rappelle celui des artistes flamboyants de la musique sénégalaise, genre Mbaye Dièye Faye. Bottes serrées aux pieds, pantalon moulant, cravate nouée au cou, Vieux affiche une mine de star. Chevelure frisée, des bracelets dorés aux poignets, l'artiste n'en est pas moins simple et généreux. 'Pour jouer de la kora, il faut être généreux et sentimental', confesse-t-il.
Dans la rue, il s'arrête constamment pour saluer les gens, sourire aux lèvres. Sa réputation dans le Fouladou, il l'a bâtie, à partir de 1983, dans l'animation des baptêmes, mariages et autres cérémonies de réjouissance. Flanqué de deux percussionnistes, il animait ces manifestations. La facture par cérémonie, 40 000 à 50 000 francs Cfa, lui permettait d'entretenir sa famille et de voler au secours des amis et des parents. 'Ce que je faisais plaisait aux gens et j'aimais ma kora', avance-t-il. Solliciter son orchestre, plutôt porté vers l'amateurisme, était le signe d'une aisance à Kolda.
Et il arrive que des baptêmes ou des mariages soient reportés, faute d'un calendrier chargé de l'artiste qui parcourait finalement toute la région de Kolda et se rendait même à Ziguinchor (185 km au Sud-est de Kolda). Sa musique ? 'L'afro-manding, mélange de mbalax, de bougueureubou et du koumouta du terroir', explique Vieux qui affirme avoir, entre-temps changé. Lui qui avait bâti son répertoire autour des chants dithyrambiques. 'Parce que Kolda, c'était le sida, le paludisme et la mortalité maternelle et infantile. Faute de personnel sanitaire et d'hôpital, les femmes mouraient au cours des évacuations vers Ziguinchor', tonne l'artiste.
Plutôt engagé, il flagelle les 'députés couchés à l'Assemblée nationale et qui oublient les populations'. Dans un de ses morceaux, Démocratie, il attire l'attention des autorités sur ces fléaux, titille la conscience des Koldois de la diaspora et le titre Kélé man bété lui sert de sonnette d'alarme contre la guerre et les conflits intestines. 'Tu détruis aujourd'hui, mais pour reconstruire sache qu'il te faudra au moins cent ans', avertit le koriste chanteur. Les routes et les réverbères de sa ville natale, il les a vus. Mais, le piteux état du centre culturel a failli lui arracher des larmes.
'Il y a rien dans ce centre !', s'indigne-t-il. Pris dans un torrent de révolte, il éclate de colère : 'Il y a de bons artistes à Kolda, mais on ne les aide pas. Ici, les autorités n'aident personne, ni les femmes, ni les jeunes et les ouvriers', accuse Vieux Kanouté. Cet admirateur du gambien Dialiba Kouyaté et du virtuose Lalo Kéba Dramé a toutefois entre les mains, un gros filon d'espoir. Parti en France sur un coup du hasard, il revient de l'Hexagone avec en poche près de 3,5 millions de francs Cfa. Le pactole est le fruit d'un projet financé dans le cadre du co-développement pour la mise en place, à Kolda, d'un orchestre régional. Mais au début de cette affaire, il y a la kora.
Car, arrivé en Europe par la magie d'un film vidéo pris à Kolda, la chance lui a souri lorsque, posté à un arrêt de bus, une vieille dame, gérante de café, attirée par sa kora engage la discussion avec lui. Le pacte est conclu. Vieux doit jouer tous les soirs au café de la dame. L'histoire s'accélère pour l'animateur des baptêmes de Kolda. Plus tard, une autre rencontre avec la dame Sylvianne Barrier, dans ce café, cimente le bonheur du koriste. La dame lui offre de le loger chez elle, à Pris, dans le 19è et lui propose d'être sa seconde mère Comme au début de la romance de sa vie, tout est parti de la kora.
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