Babacar Bachir Sané
4 Décembre 2008
Le Darfour, cette partie occidentale du Soudan, grande comme la France, n'a pas encore fini de défrayer la chronique. C'est le triste constat qui pourrait être fait au sortir d'un séjour d'un mois au Darfour durant lequel toutes les trois régions issues d'un découpage effectué en 1994 ont été visitées.
Misère et désolation sont le dénominateur commun chez les personnes déplacées et les réfugiés dans les camps administrés par les forces mixtes de l'Union africaine et des Nations-unies. Par contre, dans les villes du Darfour et dans les communautés rurales, la vie continue comme si rien ne s'était passé. Les agriculteurs et éleveurs bravent toutes les intempéries qui découlent du conflit pour mener leurs activités.
Aller au Darfour pour des touristes ou des fonctionnaires étrangers qui séjournent au Soudan n'est pas si aisé. Il vous faudra une autorisation du ministère chargé de la sécurité intérieure après avoir donné toutes les informations sur l'objet de votre voyage au Darfour.
Le confrère de Radio France Internationale (RFI), qui a voulu participer à notre mission, s'est vu refuser le sésame pour ce séjour dans cette zone sahélienne de l'Ouest du Soudan.
Avec beaucoup plus de chance, puisque nous étions accompagnés d'une autorité religieuse, en l'occurrence Serigne Mamoune Niasse, porte-parole de la famille Tidjane de Médina Baye et vice-président du Sénat au Sénégal, il nous a fallu nous armer de patience pendant une vingtaine de jours pour obtenir le visa des autorités.
Le voyage via la route n'est pas envisageable pour nombre de personnes ressortissantes de cette localité du Darfour. Seuls des transporteurs téméraires prennent le risque de tenter l'aventure.
Rallier Khartoum à Al Geneina, une région à l'Ouest du Darfour, qui partage la frontière avec le Tchad, exige le parcours d'un trajet de plus de 1.200 kilomètres de routes accidentées et sablonneuses. Un tel voyage nécessite le déplacement d'un convoi de véhicules encadré par une escorte de milices bien armées et dure...deux semaines.
La mise en convoi de véhicules qui peut prendre une semaine et les risques qui découlent du voyage font que la plupart des candidats au voyage optent pour l'avion qui effectue le trajet en trois heures.
Al Geneina, une ville paisible
C'est à bord d'un avion de fabrication russe que nous sommes descendus à l'aérodrome d'Al Geneina, chef-lieu de la région du même nom. Loin de la chaleur d'étuve de Khartoum et de ses environs, le thermomètre affichait en cette matinée du 10 octobre 2008, 25 degrés.
Al Geneina est une ville de 250.000 habitants située dans un point bas qui possède un cours d'eau et une très riche vallée qui occupe les populations de la localité à travers des activités agricoles. A partir de cette localité d'Al Geneina, il est facile de joindre la première grande ville tchadienne Adere à 35 kilomètres de route, soit le trajet d'une demi-heure à bord d'un véhicule à quatre roues motrices.
L'aérodrome de la localité est entouré par des champs de mil, d'arachide, de haricot et d'oseille qui constituent, en dehors des cultures maraîchères, l'essentiel des espèces hâtives qui sont cultivées dans la zone. Vers l'Est et l'Ouest et tout autour de l'aérodrome, des tentes de réfugiés et de militaires, des abris de fortune sont aussi montés, très certainement par des victimes de la crise.
De l'armement lourd est installé sur des points jugés stratégiques tout autour de la ville pour parer à toute attaque rebelle. Ces images dénotent l'instabilité ambiante de la zone, en proie à une rébellion armée, mais aussi à des attaques de bandes armées en direction du Soudan ou du Tchad.
Ici, il y a des avions des forces des Nations-unies, les camions et autres véhicules de terrain. L'immense camp fait de tentes blanches de la force mixte d'interposition de l'Union africaine et des Nations-unies (Unamid) laisse présager un drame qui se déroule dans certains coins de cette partie ouest et des deux côtés de la frontière entre les deux pays, qui servent de base arrière aux bandes armées.
Dans Al Geneina, comme dans toute ville moyenne africaine, l'on y mène une vie austère avec la mise en place progressive d'infrastructures telles que les télécommunications (le réseau téléphonique est en parfait état, sécurité oblige), une voirie intérieure goudronnée et de l'électricité quotidienne pour au plus 12 heures d'horloge. L'emplacement de Geneina est tel que les forces de l'Ua et de l'Un ont choisi ce site pour y installer leur état-major.
Les activités des organisations de la Société civile sécurisées par la force mixte d'interposition d'une part et d'autre part les nombreux mouvements de l'Armée et de la Police soudanaises rappellent quotidiennement la situation d'instabilité en cours. Lors de la visite effectuée au siège de l'Unamid, le général Balla Keïta, commandant du contingent sénégalais au Darfour, nous a un peu rassurés sur la situation d'ensemble.
« Une situation de ni paix, ni guerre, qui contraste d'avec la période de 2004. Elle est faite d'exactions sporadiques de bandes armées pour le contrôle des points d'eau et des sommets de montagnes qui sont stratégiques dans ce genre de conflit », note-t-il.
A Al Geneina où nous avons effectué un séjour d'une semaine, les populations étaient bien sécurisées notamment avec la présence du siège des forces d'interposition, de l'armée locale et de la milice armée. Mieux, dans la campagne environnante, les agriculteurs étaient en pleine récolte.
Une activité que l'on n'oserait pas mener durant les temps forts du conflit (2003-2006) où l'on avait affaire, nous signale-t-on, à des affrontements entre bandes sponsorisées par le Tchad, le Soudan et leurs alliés.
Dans cette ville comme dans les localités visitées, la Kalachnikov tout comme le poignard sont devenus par la force des évènements, des armes ordinaires. Si le port du poignard répond à une tradition bien ancrée chez les tribus arabes et berbères, au Soudan surtout dans le monde rural, les agriculteurs et les éleveurs ne peuvent pas s'en séparer.
A mesure que nous côtoyons nos hôtes du Darfour, nous avons appris à nous familiariser avec cet engin de la mort célèbre à travers le monde.
Quand les bandes armées marquent leur territoire
La visite des localités de Woustany (à une centaine de kilomètres de Al Geneina) et Gar'ra à plus de 150 kilomètres de Al Geneina allait nous donner une idée exacte du vécu des populations des couches rurales.
Dans un convoi d'une dizaine de véhicules encadré par une escorte de « véhicules légers de l'armée », il aura fallu cinq heures pour atteindre le village de Woustany fondé par un marabout qui a fait ses études coraniques à Kaolack, au Sénégal.
Cinq heures de route pour cent kilomètres de pistes ! C'est le calvaire enduré pour arriver dans un hameau perdu sur les plaines du Darfour. Cinq heures durant lesquelles le paysage environnant s'est mué en terre rocailleuse avec des formations de collines, puis en savane arbustive entrecoupée de vallées riches et verdoyantes.
Dans les zones semi-arides, il est loisible de constater la richesse du cheptel soudanais (le 2e d'Afrique) composé pour l'essentiel de chameaux, de boeufs, de moutons, de chèvres et d'ânes. Mais la nouveauté demeure dans l'abondance de « check points » de l'armée et de milices armées pour marquer leur territoire.
Dans cette partie du Darfour, les bandes armées dictent leur loi dans les territoires qu'elles contrôlent. Et comme nous nous retrouvons dans une zone essentiellement composée de musulmans tidjanes qui se réclament du guide de Kaolack, notre cortège a été ignoré par certains postes de contrôle. Par contre dans d'autres postes, les éléments armés ont demandé la bénédiction du marabout.
Plusieurs patrouilles d'éléments armés rencontrées sur des Pick-up souvent taillés manuellement ont accepté de prendre des photos pour la postérité. On sentait qu'un accord tacite était noué entre les différents belligérants pour permettre à notre mission d'atteindre ses objectifs, car on ne pouvait pas expliquer la facilité avec laquelle toutes les barrières nous étaient ouvertes.
Les différents accueils à Woustany (sur trois kilomètres) et à Gar'ra (sur une vingtaine de kilomètres) par des Pick-up d'éléments armés et près de 500 cavaliers armés sur des dos de chameaux ou de cheveux (Djanjawids) sont des clichés de la parfaite complicité et de l'organisation des populations rurales.
La misère des camps de réfugiés
Nyala à plus de 300 kilomètres plus au sud d'Al Geneina est le chef-lieu d'une des régions du Darfour. La ville de Nyala compte à elle seule plus de 2 millions d'habitants. Comme la région d'Al Geneina, elle a aussi beaucoup souffert du conflit. La visite du camp de réfugiés situé à la sortie sud de la ville donne une idée de l'ampleur de la crise.
Sur ce site dénommé « Seref » 13.680 hommes, femmes et enfants de 21 ethnies locales vivent dans des conditions inhumaines.
Ces réfugiés dorment sur des nattes et dans des abris de fortune. Ce site, qui a été ouvert en 2004, est l'un des 7 ouverts à la sortie de la ville pour rassembler les personnes qui ont fuit les zones de combat sous la contrainte ou qui ont été prises entre deux feux.
Pour ce qui est du site « Seref », ce sont 2.400 familles qui vivent ensemble et qui n'ont pour ressource que l'aide alimentaire des organisations humanitaires. Pour visiter ces camps de réfugiés, il faut une autorisation auprès de la force d'interposition des Nations-unies et de l'Union africaine.
Selon les chiffres fournis par les éléments du Programme alimentaire mondial (Pam), 2,5 millions de personnes ont été déplacées par le conflit et 4 millions de personnes ont besoin d'assistance alimentaire pour avoir tout perdu.
La dotation de 91 tonnes de céréales par mois de la part du Pam a été réduite de moitié en 2008. De Nyala, à Al Geneina en passant par Al Fasher (capitale du Darfour et chef-lieu de la troisième région), ce sont près de 17.000 travailleurs humanitaires dont 9.000 nationaux qui assistent les réfugiés et les populations du Darfour.
A Nyala comme à Al Fasher, les forces soudanaises sont constamment en alerte car les agressions ne manquent pas. Elles se produisent même en plein jour compte tenu du fait que la majorité des populations est armée.
Le couvre-feu est quotidien à partir de 21 heures à Al Fasher et à 23 heures à Nyala pour minimiser les cas d'agressions ; des heures qui sont respectées puisque tout mouvement suspect d'un individu ou d'un groupe d'individus conduit à des tirs nourris à l'arme automatique, qui sont monnaie courante au Darfour.
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