Le Soleil (Dakar)

Soudan: Maintien de la paix au Darfour - Le général Balla Keïta explique les défis du contingent sénégalais

Babacar Bachir Sane

5 Décembre 2008


interview

Depuis bientôt 9 mois, le général balla keita est à la tête du contingent sénégalais de la force mixte de lunion africaine et des nations unies pour le maintien de la paix au soudan. Il sest confié à notre envoyé spécial sur plusieurs aspects de la crise au darfour et sur le rôle du religieux dans la recherche de solutions à ce conflit à louest du soudan.

Général, vous dirigez le contingent sénégalais au Darfour. La vie, c'est comment ici ? Avez-vous la nostalgie du pays ?

La nostalgie, nous l'avons comme tous nos compatriotes qui vivent hors du pays. Mais nous sommes opérationnels. En ce qui me concerne par exemple, quand je pense à ma carrière militaire, 20 sur les 34 années, je les ai passées loin du Sénégal (les stages et les missions à l'extérieur). Pour le moment nous avons fait ici 9 mois alors qu'au Liberia nous avions passé 18 mois, bref, disons que nous avons toujours la nostalgie du pays.

Mais votre présence ramène un peu du pays. Notre mission est exaltante. Cela nous donne la force de continuer. Quand on voit les gens souffrir autour de nous, on se dit que l'on doit servir à quelque chose. Quand on s'occupe des gens déplacés et que le Cheikh aussi se lance dans la même direction, il y a un rayon d'espoir. La mission est difficile, nous faisons de notre mieux. Nous sentons que la vie revient. Cette année, ils ont cultivé. Les années passées, personne n'osait cultiver. Autour de certains camps dans les villages, les populations s'adonnent aujourd'hui à l'agriculture, ce qui est réconfortant. Bientôt la période des récoltes. Il paraît que l'on danse durant ces moments. On attend pour voir. Si l'on parvient à sécuriser les populations afin qu'elles puissent mener des activités sans se faire tuer, je pense que l'on aura le temps de bien ficeler cette négociation et de la mener dans toute sa dimension et trouver à l'arrivée, la paix.

Exaltante est donc la mission du contingent. Quels sont alors les défis ?

Le seul défi que j'ai personnellement est ma tâche. Dans mon secteur, j'essaie de faire le maximum pour qu'ils n'existent plus de personnes déplacées tuées ; que les femmes puissent sortir aller chercher de l'eau, du bois pour faire la cuisine et revenir. Cela est donc, en étant très humble, notre mission. Notre rêve est de voir, avant de quitter, la paix revenir.

Nous ferons notre part du travail et laisserons aux autres la leur. Mais ce que je voudrai, c'est de m'assurer que ma fondation est suffisamment solide pour que celui qui viendra me remplacer puisse trouver quelque chose sur quoi capitaliser. Il ne faut pas rêver, il faut encore au moins cinq ans pour régler ce problème.

Mon général, certains parlent de crise, d'autres de véritable guerre au Darfour. La situation semble confuse. Quelle véritable terminologie utiliser pour décrire la situation exacte au Darfour ?

Ce n'est pas ce niveau de la sémantique qui est important. Voici la situation : il y a quatre ans, on pouvait dire que c'est une situation de guerre ; car il y avait beaucoup de personnes qui mourraient. Nous sommes en 2008 et je crois que le terme le plus adéquat est celui de crise. Le niveau de personnes qui perdent la vie est de loin peu comparable avec les évènements avant 2004. Donc, actuellement, nous sommes en train de gérer une crise multidimensionnelle. Peut-être que nous allons y revenir prochainement. Il y a aussi la dimension multinationale et la dimension interne. C'est en somme une crise compliquée et une crise multidimensionnelle.

Justement, par rapport à cette crise, quelle est la situation actuelle ?

Actuellement, l'Union africaine (Ua) avait déployé des forces ici au Darfour. Ces forces ont réussi à gérer la situation. Mais avant le déploiement des forces de l'Ua, il y avait beaucoup de victimes chez les femmes, les enfants, les hommes...Ces forces ont réussi à diminuer l'intensité du conflit.

Actuellement, une force hybride de l'Ua et des Nations unies (Un) est sur place. Tant bien que mal, elle est en train de gérer et de capitaliser ce que l'Uz avait réussi à établir sur le terrain. La force interafricaine est aujourd'hui à un peu plus d'un tiers de ses effectifs et de ses moyens. Mais par la pro-activité et l'engagement des soldats sur le terrain, la situation s'est réellement stabilisée.

De temps en temps, il y a des actions qui se terminent par des pertes en vies humaines. Mais globalement, la situation est plus ou moins stable. Il y a des foyers de tensions et nous devons maintenant nous déployer très rapidement pour gérer le futur pour que la situation ne dégénère pas. Il nous faut donc beaucoup plus de monde pour gérer cette stabilité apparente, puisque cela bout en dessous. Vous savez, les camps de déplacés sont toujours là avec des millions de personnes (plus de 2 millions) dans des camps.

Ce n'est pas agréable de vivre dans des camps de déplacés. Il y a donc la frustration des populations. Il y a leurs attentes par rapport à la force internationale. Les factions aussi ont des ambitions et des objectifs. A un certain moment, elles peuvent changer de stratégie. Pour le moment, elles n'ont pas opté pour la guerre. Il va falloir très rapidement trouver des réponses, disons à cette attitude positive qu'elles ont adopté par rapport à la gestion de la crise. Je pense que globalement tout le monde s'y investit.

Quels sont les foyers de tension dans cette crise du Darfour ?

Les foyers de tension sont localisés, tout dernièrement au niveau du secteur Nord. La mission est divisée en trois grands secteurs. Le secteur Nord est dirigé par un général rwandais, le secteur Sud par un général nigérian et le secteur Ouest que je commande. Au niveau du secteur Nord, les milices et le gouvernement se sont affrontés aux mois de juillet et août derniers. Le ministre issu du camp des milices Mini Arco Manavi avait quitté le gouvernement car il se plaignait que l'accord de paix qui avait été signé n'évoluait pas. En signe de protestation, ce ministre a quitté le gouvernement et a essayé de mettre la pression de son côté. Ce qui s'est soldé par des combats. Dans mon secteur (Ouest) au niveau du Diabalmoune, il y a périodiquement des combats entre le Gem et le gouvernement.

Les montagnes du Diabalmoune sont les lieux stratégiques de ce mouvement. De temps à autre, des actions sont menées de part et d'autre.

Au niveau du Diabalmarra où il y a les partisans d'Abdul Wahid Mouhamed Nour qui est à Paris, de temps en temps, il y a des frictions avec les populations. Les Idt sont des partisans de ces leaders. Ils font partie des tribus, disons africaines, (les Fours dans la région de Nyala, les Massalites vers Al Geniena, les Zagawas dans la région d'Al Facher). Par rapport à cette crise, ces populations sont sympathisantes. Le gouvernement le sachant, essaie de mettre la pression sur elles. Ajoutons à cela les bandits... Une situation confuse de guerre comme celle-ci est délicate car il n'est pas facile de pêcher en eaux troubles.

Quels sont les moyens utilisés par la mission conjointe de l'Ua et de l'Un ?

La mission principale de l'Unamid est de protéger les personnes déplacées. Il y a beaucoup de camps de déplacés. Dans mon secteur j'en dénombre plusieurs. Il y a un peu plus de 150 camps de réfugiés à travers tout le Darfour. Puisque ces populations faisaient l'objet d'attaques de la part des « Djanjawids » et de certaines autres fractions, la mission première sur notre feuille de route est de protéger ces personnes des camps de déplacés. Il s'agit aussi pour nous d'assurer une sécurité de l'environnement par des patrouilles à travers toute la zone et de fournir des escortes aux humanitaires. Vous savez que ces 2,5 millions de déplacés dépendent de l'aide humanitaire. Nous sommes obligés de leur fournir l'escorte pour trouver les réfugiés dans les coins les plus reculés. Pour ce qui est des effectifs, en ce qui me concerne, je me retrouverai avec six Bataillons quand nous nous déplacerons. Mais pour le moment, nous n'avons que trois Bataillons (sénégalais, nigérian et rwandais) et un demi-Bataillon éthiopien. Nous espérons que d'ici 2009 nos troupes vont arriver et que tous les secteurs vont se retrouver avec les six Bataillons.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières dans l'exercice de votre mission ?

Oui des difficultés !...Disons les moyens. L'insuffisance des moyens est la première difficulté. C'est une mission qui a été calibrée à 26.000 hommes (les troupes, les civils et les policiers). Nous nous retrouvons actuellement à 10.000 hommes. Il y a donc là un gap énorme en ce qui concerne les moyens. Par exemple, les hélicoptères sont importants puisque nous sommes en terrain difficile.

Pendant toute la saison des pluies nous étions un peu coincés. C'est dur ! Vous traversez souvent des cours d'eau. La voie est sablonneuse. Sur le plan terrestre, nous n'avons pas suffisamment de véhicules. Les moyens commencent à venir. L'Onu est une grande machine.

Concernant les fractions on en dénombre plus d'une quarantaine. Donc trouver une unité chez les interlocuteurs pour parler de paix est très difficile. C'est aussi une dimension de cette crise que l'on doit prendre en compte dans ce conflit. Il y a aussi la dimension du Tchad et du Soudan. Il y a d'une part le conflit interne et d'autre part le conflit entre les deux pays. Par rapport à mon secteur qui est frontalier, je sens les deux dimensions du conflit car il y a dans ma zone des centaines de rebelles tchadiens qui se replient dans la région d'Al Geniena et qui, de temps en temps, mènent des offensives au Tchad et reviennent. Ils sont poursuivis par l'armée tchadienne. C'est ce qui fait la complexité de la question, même si le problème de la logistique se pose.

Par rapport à cette complexité, pourquoi autant d'intérêt au Darfour ?

Disons tout le monde s'intéresse au Darfour parce qu'en un certain moment, les gens ont suivi à travers les médiats la souffrance des populations. Les Américains ont déclaré à un certain moment qu'un génocide était en train de s'opérer au Darfour. Tout le monde s'est rendu compte qu'il fallait faire quelque chose pour cette région. Cela explique l'engagement des Etats. Ce qu'il faut reconnaître aujourd'hui est que rien n'est gratuit. L'humanisme pur et dur n'est qu'une simple vue de l'esprit. Il y a toujours des intérêts qui sont derrière. Parler de la Chine, c'est reconnaître que ce pays est le plus grand partenaire économique du Soudan.

Ils exploitent le pétrole qui est l'une des principales ressources de ce pays. Par rapport à cela, la Chine mène quelques actions diplomatiques et politiques en faveur du gouvernement soudanais qui est son partenaire. Il y a les autres fractions qui ont des sponsors. C'est cela qui fait la complexité du problème. Certains disent qu'il y a des ressources non révélées au niveau du Darfour. Pour les Américains, il y a le pétrole. Il faut reconnaître que ce sont eux qui ont effectué les recherches et trouvé le pétrole. En cette période, ils n'étaient pas prêts à investir pour exploiter car jusque-là, cela allait bien entre les deux pays. Quand les Américains ont marqué le pas, les Soudanais sont allés voir les Chinois qui ont commencé à exploiter le pétrole. Il y a aussi au niveau économique, ce petit ressentiment. C'est dire qu'il y a toujours des intérêts. Il y a la dimension humaine, mais il y a aussi la dimension intérêt des Etats. Tous les Etats ont des intérêts ici. Le Soudan est un pays qui a des ressources ; et quand un pays a des ressources, c'est malheureusement toujours comme cela en Afrique ; que ce soit au Congo, que ce soit dans un autre pays vous avez des problèmes.

Vous êtes un homme de terrain. Quelles sont les solutions durables que vous envisagez réellement pour une issue pacifique dans cette crise du Darfour ?

Comme je viens de le dire, il faut que l'on attaque cette question sur tous ces points que je viens de souligner tout à l'heure. Il faut que l'on intègre toutes les dimensions. Si on essaie de régler cette question du Darfour entre les populations du Darfour et du Soudan, cela ne marchera pas. Je dis que forcément, il y a cet aspect du Tchad qui est impliqué forcément dans le conflit. Il faut que la dimension géostratégique soit prise en compte dans cette crise. Au niveau des Nations unies, il faut que l'on se rende compte que l'on ne peut régler la crise soudanaise sans régler la crise entre le Soudan et le Tchad. Maintenant que l'on est en train de mettre en place ces structures, il s'agira aussi de travailler au niveau le plus bas et essayer d'unifier ces nombreuses fractions rebelles et mettre un nombre qui puisse prendre place autour d'une table. Il faut donc une stratégie globale qui intègre l'ensemble de ces dimensions.

Est-ce que l'aspect religieux ne devrait-il pas être pris en compte, si l'on sait que la majorité des belligérants est constituée de musulmans ?

La dimension religieuse de la crise au Soudan n'est pas si évidente, quand c'était entre le gouvernement et le Sud du pays. Le Sud-Soudan, c'est la région chrétienne contre un gouvernement musulman. Au Darfour, c'est presque 100% de musulmans. C'est la région la mieux islamisée. Vous avez vu le Cheikh est venu ici et il a été bien accueilli. Les écoles coraniques, les érudits de ce pays viennent de cette région du Darfour. Donc ce n'est pas une affaire religieuse entre un gouvernement islamique et une région qui est fondamentalement islamique. Mais plutôt une affaire entre les Soudanais de culture arabe et les ethnies purement africaines. C'est un problème identitaire. Les Anglais ont aussi joué sur cette fibre ethnique et ont capitalisé sur cette rivalité. Les chefs des tribus avaient une certaine autorité, c'est pourquoi la colonisation anglaise a dirigé les populations en se basant sur ces chefs de tribus. Il va falloir qu'on les intègre eux dans la recherche de solutions finales.

Vous avez reçu la visite du marabout et vice-président du Sénat Mouhamadou Mamoune Niasse, qui est venu prêcher pour la paix dans le Darfour. Quelle appréciation faites-vous de cette action ?

Moi à mon niveau en tant que Sénégalais, j'étais aux anges. Quand je suis parti à l'aéroport accueillir le nouveau chef des opérations de maintien de la paix, il y avait une marée humaine en chants religieux. Je me suis posé des questions et en demandant l'hôte qui était attendu, ces derniers m'ont dit qu'ils attendaient un Sénégalais chef religieux qui appartient à la famille des Niassènes. Je dis qu'actuellement c'est le moment idéal car tout le monde est en train de s'orienter vers une solution à la crise. Une solution négociée à la crise. Actuellement, la situation d'ensemble est stable et le gouvernement tout comme les rebelles pensent qu'il faut laisser une chance à la négociation. Et s'il y a maintenant des bonnes volontés qui viennent pour jouer sur cet aspect fondamental qui est la religion, surtout que dans cette zone, ils sont tous des musulmans, je pense là que c'est le meilleur moyen pour parler aux coeurs des populations du Darfour.

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