Babacar Bachir Sane
5 Décembre 2008
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Avez-vous rencontré des difficultés particulières dans l'exercice de votre mission ?
Oui des difficultés !...Disons les moyens. L'insuffisance des moyens est la première difficulté. C'est une mission qui a été calibrée à 26.000 hommes (les troupes, les civils et les policiers). Nous nous retrouvons actuellement à 10.000 hommes. Il y a donc là un gap énorme en ce qui concerne les moyens. Par exemple, les hélicoptères sont importants puisque nous sommes en terrain difficile.
Pendant toute la saison des pluies nous étions un peu coincés. C'est dur ! Vous traversez souvent des cours d'eau. La voie est sablonneuse. Sur le plan terrestre, nous n'avons pas suffisamment de véhicules. Les moyens commencent à venir. L'Onu est une grande machine.
Concernant les fractions on en dénombre plus d'une quarantaine. Donc trouver une unité chez les interlocuteurs pour parler de paix est très difficile. C'est aussi une dimension de cette crise que l'on doit prendre en compte dans ce conflit. Il y a aussi la dimension du Tchad et du Soudan. Il y a d'une part le conflit interne et d'autre part le conflit entre les deux pays. Par rapport à mon secteur qui est frontalier, je sens les deux dimensions du conflit car il y a dans ma zone des centaines de rebelles tchadiens qui se replient dans la région d'Al Geniena et qui, de temps en temps, mènent des offensives au Tchad et reviennent. Ils sont poursuivis par l'armée tchadienne. C'est ce qui fait la complexité de la question, même si le problème de la logistique se pose.
Par rapport à cette complexité, pourquoi autant d'intérêt au Darfour ?
Disons tout le monde s'intéresse au Darfour parce qu'en un certain moment, les gens ont suivi à travers les médiats la souffrance des populations. Les Américains ont déclaré à un certain moment qu'un génocide était en train de s'opérer au Darfour. Tout le monde s'est rendu compte qu'il fallait faire quelque chose pour cette région. Cela explique l'engagement des Etats. Ce qu'il faut reconnaître aujourd'hui est que rien n'est gratuit. L'humanisme pur et dur n'est qu'une simple vue de l'esprit. Il y a toujours des intérêts qui sont derrière. Parler de la Chine, c'est reconnaître que ce pays est le plus grand partenaire économique du Soudan.
Ils exploitent le pétrole qui est l'une des principales ressources de ce pays. Par rapport à cela, la Chine mène quelques actions diplomatiques et politiques en faveur du gouvernement soudanais qui est son partenaire. Il y a les autres fractions qui ont des sponsors. C'est cela qui fait la complexité du problème. Certains disent qu'il y a des ressources non révélées au niveau du Darfour. Pour les Américains, il y a le pétrole. Il faut reconnaître que ce sont eux qui ont effectué les recherches et trouvé le pétrole. En cette période, ils n'étaient pas prêts à investir pour exploiter car jusque-là, cela allait bien entre les deux pays. Quand les Américains ont marqué le pas, les Soudanais sont allés voir les Chinois qui ont commencé à exploiter le pétrole. Il y a aussi au niveau économique, ce petit ressentiment. C'est dire qu'il y a toujours des intérêts. Il y a la dimension humaine, mais il y a aussi la dimension intérêt des Etats. Tous les Etats ont des intérêts ici. Le Soudan est un pays qui a des ressources ; et quand un pays a des ressources, c'est malheureusement toujours comme cela en Afrique ; que ce soit au Congo, que ce soit dans un autre pays vous avez des problèmes.
Vous êtes un homme de terrain. Quelles sont les solutions durables que vous envisagez réellement pour une issue pacifique dans cette crise du Darfour ?
Comme je viens de le dire, il faut que l'on attaque cette question sur tous ces points que je viens de souligner tout à l'heure. Il faut que l'on intègre toutes les dimensions. Si on essaie de régler cette question du Darfour entre les populations du Darfour et du Soudan, cela ne marchera pas. Je dis que forcément, il y a cet aspect du Tchad qui est impliqué forcément dans le conflit. Il faut que la dimension géostratégique soit prise en compte dans cette crise. Au niveau des Nations unies, il faut que l'on se rende compte que l'on ne peut régler la crise soudanaise sans régler la crise entre le Soudan et le Tchad. Maintenant que l'on est en train de mettre en place ces structures, il s'agira aussi de travailler au niveau le plus bas et essayer d'unifier ces nombreuses fractions rebelles et mettre un nombre qui puisse prendre place autour d'une table. Il faut donc une stratégie globale qui intègre l'ensemble de ces dimensions.
Est-ce que l'aspect religieux ne devrait-il pas être pris en compte, si l'on sait que la majorité des belligérants est constituée de musulmans ?
La dimension religieuse de la crise au Soudan n'est pas si évidente, quand c'était entre le gouvernement et le Sud du pays. Le Sud-Soudan, c'est la région chrétienne contre un gouvernement musulman. Au Darfour, c'est presque 100% de musulmans. C'est la région la mieux islamisée. Vous avez vu le Cheikh est venu ici et il a été bien accueilli. Les écoles coraniques, les érudits de ce pays viennent de cette région du Darfour. Donc ce n'est pas une affaire religieuse entre un gouvernement islamique et une région qui est fondamentalement islamique. Mais plutôt une affaire entre les Soudanais de culture arabe et les ethnies purement africaines. C'est un problème identitaire. Les Anglais ont aussi joué sur cette fibre ethnique et ont capitalisé sur cette rivalité. Les chefs des tribus avaient une certaine autorité, c'est pourquoi la colonisation anglaise a dirigé les populations en se basant sur ces chefs de tribus. Il va falloir qu'on les intègre eux dans la recherche de solutions finales.
Vous avez reçu la visite du marabout et vice-président du Sénat Mouhamadou Mamoune Niasse, qui est venu prêcher pour la paix dans le Darfour. Quelle appréciation faites-vous de cette action ?
Moi à mon niveau en tant que Sénégalais, j'étais aux anges. Quand je suis parti à l'aéroport accueillir le nouveau chef des opérations de maintien de la paix, il y avait une marée humaine en chants religieux. Je me suis posé des questions et en demandant l'hôte qui était attendu, ces derniers m'ont dit qu'ils attendaient un Sénégalais chef religieux qui appartient à la famille des Niassènes. Je dis qu'actuellement c'est le moment idéal car tout le monde est en train de s'orienter vers une solution à la crise. Une solution négociée à la crise. Actuellement, la situation d'ensemble est stable et le gouvernement tout comme les rebelles pensent qu'il faut laisser une chance à la négociation. Et s'il y a maintenant des bonnes volontés qui viennent pour jouer sur cet aspect fondamental qui est la religion, surtout que dans cette zone, ils sont tous des musulmans, je pense là que c'est le meilleur moyen pour parler aux coeurs des populations du Darfour.
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