Wal Fadjri (Dakar)

Nigeria: La censure des religieux n'est pas du cinéma au nord du Nigéria

8 Décembre 2008


A Kano, dans le nord du Nigeria, l'application stricte de la charia empêche de nombreux jeunes vidéastes de tourner librement depuis plus d'un an. Dans l'ex-Hollywood nigérian, des milliers d'emplois ont ainsi été perdus, et les films, qui montraient certains faits et travers de la société, se font rares, au grand dam d'une majorité de spectateurs.

'Influencés par la mode occidentale, nos propres enfants diffusent des films qui détériorent la culture islamique', déplore Mallam Farouk, rencontré avec d'autres 'sages' à Kano, au nord du Nigeria, deuxième plus grande ville du pays avec quatre millions environ d'habitants.

Ce marabout sexagénaire dénonce la liberté de ton des films dandali soyyéya ('arène des amoureux' en Haoussa, ethnie majoritaire dans cette ville), dont raffolent les jeunes et les femmes de tous âges.

Ces films vidéo, produits par une centaine de jeunes vidéastes, abordent des sujets de société plus ou moins légers : histoires sentimentales, mariages, polygamie, escroqueries, sorcellerie, corruption

Depuis l'instauration de la charia dans l'Etat de Kano en 2001, les relations entre les autorités locales (qui appliquent désormais la loi islamique) et les vidéastes se sont détériorées.

Une commission de censure, composée de leaders religieux, a été créée en 2005, afin de veiller à ce que les films tournés respectent strictement la charia.

'Ce qui déplaît le plus et qui est contraire à l'Islam, c'est le fait que dans ces films, les femmes flirtent et dansent avec des hommes', résume Ibrahim Abdoulaye, chargé des relations publiques de cette commission.

Jusqu'en 2007, la commission s'était contentée d'interpeller les vidéastes quand elle jugeait qu'ils passaient les bornes, sans pour autant interdire leurs films.

Elle est passée à la vitesse supérieure, après que les ébats sexuels d'une actrice populaire avec son petit ami aient été filmés par ce dernier à l'aide de son téléphone portable. Des images qui ont fait le tour de l'Etat...

'Les vidéastes produisent des films pornographiques', en ont conclu les censeurs. La production de films a été suspendue en 2007 pour un an et un comité de diagnostic des pratiques contraires à l'Islam dans les films mis en place : dorénavant, mini-jupes, tee-shirts, tenues transparentes, chansons et danses y sont interdits. De même que les tournages de nuit, sous prétexte de contrôler les relations entre actrices et acteurs. Enfin, tout scénario est désormais soumis à la commission de censure.

Avant ces mesures draconiennes, plus de 200 films étaient réalisés chaque année à Kano, devenue en une dizaine d'années une sorte d"Hollywood nigérian'.

Dans cette ville vitrine des films Haoussa, des jeunes, passionnés de cinéma, tournaient et produisaient des films sur cassettes ou Dvd, diffusés à des millions d'exemplaires.

Depuis le début de l'année 2008, à peine une dizaine ont été produits... Des milliers de producteurs, acteurs, managers, qui vivaient de cette industrie, sont maintenant au chômage.

Le virus de la division a atteint les artisans de la jeune industrie cinématographique. Certains, regroupés en association des professionnels du cinéma, ont accepté de se plier aux nouvelles règles. Les autres sont partis, découragés.

Par dizaines, les vidéastes ont quitté l'Etat de Kano pour s'installer à Kaduna, Lagos ou Abuja. D'autres se sont réfugiés au Niger.

'Je me suis installé dans l'Etat de Kaduna. Là-bas au moins, c'est un peu plus souple ! (dans cet autre Etat du nord du pays, la charia est en vigueur, mais il n'existe pas de commission de censure, Ndlr)', explique Adamou A. Zango, acteur et producteur de dandali, tellement populaire qu'il ne peut pas faire un pas dans la rue sans qu'on le reconnaisse.

Beaucoup d'amateurs regrettent de ne plus avoir aussi facilement accès aux films made in Nigeria. Les plus grands fans de Kano arrivent tout de même à se procurer les dandali, tournés ailleurs... 'Ils montrent l'évolution de la culture Haoussa. La jeune génération souhaite fonder une société plus libre', explique un enseignant.

'Ils préparent les jeunes filles, car beaucoup d'entre elles ne savent pas ce qui les attend après le mariage ', précise un autre habitant de Kano.

Un avis que partage une jeune commerçante célibataire : 'A travers ces films, on découvre tout ce que nos aînés ne nous racontent pas. Aujourd'hui, je sais comment séduire un homme et comment me comporter pour garder mon futur mari à la maison', assure-t-elle.

Certains traditionalistes ont, eux, une opinion radicalement différente. 'Ces vidéastes dénaturent notre culture, tempête Salissou Tassiou, un vieux revendeur de chaussures.

La question de l'amour ne doit pas être publique. Le vrai amour est basé sur le choix de la famille et non sur les sentiments personnels comme ces films veulent nous le faire croire'.

Be the first to Write a Comment!

Copyright © 2008 Wal Fadjri. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.


SELECT
SELECT

Le top des actualités: Arts

Ask Obama a Question