Nord-Sud (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Côte d'Ivoire - Rwanda - La Justice française se rapproche de Simone Gbagbo

Touré Moussa

11 Décembre 2008


Simone Ehivet-Gbagbo risque-t-elle de connaître le sort de Rose Kabuye, cette diplomate rwandaise inculpée et détenue en France ? L'affaire Guy André Kieffer pourrait-elle être le missile contre celle qui apparaît comme un roc indestructible ?

Simone Ehivet-Gbagbo pourrait-elle un jour connaître le funeste destin de Rose Kanyange épouse Kabuye ? Cette dame de 47 ans, Directrice générale du protocole d'Etat au Rwanda, malgré son rang élevé, a été arrêtée le 9 novembre 2008 à Francfort en Allemagne, puis extradée en France.

Ce, conformément à un mandat d'arrêt international lancé contre elle et huit autres personnalités rwandaises par le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière, pour les «chefs d'assassinats en relation avec une entreprise terroriste, de complicité d'assassinats en relation avec une entreprise terroriste et d'association de malfaiteurs en vue de préparer des actes terroristes ». Les histoires se ressemblent tellement !

A l'origine, un drame dans lequel des français sont atteints. Au Rwanda, en 1994, l'avion du président Habyarimana est abattu en plein vol et ses 12 passagers, dont 3 français périssent.

En Côte d'Ivoire, un journaliste franco-canadien disparaît. Les faits sont reconstitués assez rapidement. En gros, le 16 avril 2004, aux environs de 13h15, le nommé Guy-André Kieffer est enlevé sur le parking du supermarché Prima, à Abidjan, à quelques minutes d'un rendez-vous avec M. Michel Legré, le beau-frère de Simone Gbagbo.

Une liste de 17 suspects

La police ivoirienne qui enquête sur cette disparition, arrive rapidement à des résultats époustouflants. Les limiers mettent en cause Michel Legré et Jean-Tony Oulaï, ancien membre des services de renseignement ivoiriens, qui se dit patron du Département des opérations nationales clandestines et secrètes (DONCS) depuis le 7 mai 2003.

D'ailleurs l'ordinateur portable du journaliste est retrouvé au domicile de M. Legré. Dans les deux cas, les familles de ces ressortissants français réclament justice et saisissent les tribunaux de leur pays. Ainsi, Rose Kabuye et ses 8 camarades sont inculpés en avril 2006 par le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière.

Et le juge Patrick Ramaël est lui, sur la piste de ceux dont il pense qu'ils pourraient avoir un lien avec la disparition du journaliste Guy André Kieffer: Paul Antoine Bohoun Bouabré et Simone Ehivet-Gbagbo, entre autres.

Qu'est-ce qui implique Simone Gbagbo, une parlementaire, dans cette sombre affaire de barbouze où l'on parle d'enlèvement puis de « mitraillage » de G.A.K dans une certaine « ferme des poulets » appartenant à Tony Oulaï, par deux éléments du FLGO ?

Un témoin : Berté Seydou, chauffeur du commando qui a conduit G.A.K à sa destination ultime. Il affirme avoir entendu Tony Oulaï prendre des instructions téléphoniques auprès de Simone Gbagbo sur la conduite à tenir maintenant qu'ils avaient le journaliste en main.

C'est après ce coup de fil que le destin du prisonnier aurait été scellé. Vrai ou faux, l'enquête française suit son cours tandis qu'en Côte d'Ivoire même tous les suspects ont été relâchés.

Il est cependant établi que le juge Ramaël a désormais en sa possession une liste de 17 personnes impliquées dans l'affaire Kieffer. Cinq d'entre elles, qu'il n'a pas eu l'autorisation d'interroger, appartiennent à l'armée régulière ivoirienne.

Concernant le ministre Bohoun Bouabré qui était aux Finances, le juge Ramaël estime disposer d'éléments indiquant que Michel Legré aurait perçu une rétribution de ce département, où il s'est rendu dans l'après-midi du 16 avril 2004, pour avoir servi d'appât dans l'enlèvement de Guy-André Kieffer.

Pour faire le point sur tous ces sujets, la justice française veut entendre Simone Gbagbo et Bohoun Bouabré, en tant que témoins.

Les deux personnalités affirment n'avoir reçu aucune des deux convocations que l'on leur aurait prétendument envoyées, et refusent d'envisager la possibilité même de se rendre dans l'Hexagone pour être entendues.

Avec ou sans Simone, le procès aura lieu

Pourtant les médias français nourris aux informations des couloirs du tribunal de grande instance de Paris persistent et signent : deux convocations sont bel et bien parties, le 10 juillet et en novembre 2008, en direction d'Abidjan.

Le procureur Tchimou Féhou Raymond monte au créneau et met les points sur les « i » : la camarade Simone n'ira nulle part. Point-barre. Et insiste sur les risques "d'incidents diplomatiques" que pourrait créer une demande d'audition non conforme à la procédure de "hautes personnalités d'un Etat indépendant".

Et comme réponse du berger à la bergère, il tente de constituer un bouclier judiciaire autour de la Première dame en multipliant les contrefeux.

D'abord, il inculpe quatre français -Eric Latham, Stéphane de Vaucelles, Aron Brunetière et Robert Dulas - "comme auteurs ou complices de l'enlèvement, de la séquestration ou de l'assassinat de Kieffer.

Ensuite, il lance un mandat d'arrêt international contre Berté Seydou, le principal témoin à charge, le contraignant à demander l'asile politique en France.

Simone Gbagbo pourrait-elle connaître un sort à la Rose Kabuye ? Se voir mettre sur un mandat d'arrêt international et connaître le « shame factor » de voir son nom apparaître dans la black list des aéroports du monde entier ?

Le risque est là et il est grand. En effet, selon un spécialiste de la question que nous avons interrogé, après plusieurs convocations infructueuses, si le juge estime qu'il dispose de suffisamment d'éléments, il peut procéder à une mise en examen c'est-à-dire à une inculpation.

Dans ce cas, elle passe automatiquement de témoins à suspecte. Son refus de déférer valant aveu implicite. Et si elle est considérée comme suspecte, le juge a un éventail de moyens de coercition plus étendu. Il peut délivrer contre elle, un mandat d'amener simple.

Ainsi, si elle met les pieds en France, le premier policier qui la voit, peut se saisir d'elle et la conduire dans un commissariat. Ou alors, il peut choisir de délivrer contre elle, un mandat international comme ce fut le cas pour Rose Kabuye.

Et comme il existe des accords bilatéraux d'entraide judiciaire entre la France et un certain nombre de pays et notamment la totalité des pays de l'Union européenne, elle devient une forme de prisonnière en sursis.

L'immunité parlementaire dont elle jouit ne la protège aucunement en-dehors de la Côte d'Ivoire. Aujourd'hui des personnalités ayant rang de ministres peuvent être poursuivies et arrêtées par la justice d'un pays étranger.

Le cas Abdoulaye Yerodia en RDC. En 2000, un avocat belge, Me Himpler, dépose une plainte pour « crime de droit international » - l'équivalent du crime contre l'humanité ou crime de génocide contre Abdoulaye Yerodia Ndombasi ministre des Affaires étrangères de la RDC.

Le juge d'instruction belge Damien Vandermeersch a jugé la plainte recevable et a émis un mandat d'arrêt international contre le chef de la diplomatie congolaise.

Ce dernier ne quittera plus son pays jusqu'à sa mort. Paradoxal, non, pour un ministre des Affaires étrangères. Même les chefs d'Etat en fonction sont aujourd'hui inculpés et poursuivis par des mandats d'arrêts internationaux émis par la Cour pénale internationale.

C'est le cas actuellement du Soudanais Omar El Béchir. Alors à plus forte raison, un simple député Dans tous les cas, une chose est certaine : avec ou sans l'audition de Simone Gbagbo, il y aura le procès de la disparition de Guy André Kieffer.

Le chef de l'Etat français, Nicolas Sarkozy, l'a promis et réaffirmé à la famille du disparu, qu'il a reçue. Il a déclaré que ce dossier était une « priorité » et qu'il allait s'entretenir avec son homologue ivoirien à ce sujet.

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