12 Décembre 2008
Contrairement aux innombrables personnes emmenées par les milices de Mohamed Bacar pour être passées à tabac sur les accusations d'informateurs payés, Laidine Abdullah a été trahi par une petite photographie de Moussa Toybou, candidat de l'opposition à la présidentielle, accrochée au mur et presque invisible au beau milieu du fouillis, dans son magasin. Cette photographie était une « preuve de sédition » contre l'homme fort d'Anjouan.
Le magasin de M. Abdullah est situé dans un labyrinthe de petites allées étroites, dans le quartier de Barakani, sur les pentes raides et luxuriantes d'Anjouan - la moins développée des trois îles qui composent l'Union des Comores : la Grande Comore, Mohéli et Anjouan. La boutique se trouve à quelques centaines de mètres de la villa de M. Bacar, un édifice qui se dresse au beau milieu d'un océan de pauvreté, et dont l'architecture rappelle plus celle d'un bunker en béton que celle d'une résidence de luxe.
« Vers quatre heures de l'après-midi, huit soldats de Bacar sont venus avec leurs fusils et m'ont arrêté. Ils m'ont emmené au domicile de Bacar et ont commencé à me rouer de coups avec des bâtons de bois dans la cour », a raconté M. Abdullah à IRIN. « Ils m'ont attaché, m'ont mis dans une voiture et m'ont emmené à la résidence [officielle] du président, où ils ont continué à me battre. J'ai perdu connaissance. Au petit matin, ils m'ont jeté à la lisière d'un village. Je pense qu'ils devaient me croire mort ».
M. Bacar avait refusé de quitter ses fonctions de président d'Anjouan, en juin 2007, à la suite d'élections controversées. La situation avait abouti à une impasse à la fois face au gouvernement de l'Union des Comores, pendant près d'un an, et avec l'Union africaine (UA), et n'avait été résolue qu'avec l'arrivée des soldats de l'UA sur l'île, en mars 2008.
L'UA avait imposé des sanctions en octobre 2007, bien que les habitants d'Anjouan eussent déclaré apercevoir régulièrement des navires, sud-africains, dit-on, amarrés au large de l'île. Isolé, M. Bacar avait quant à lui imposé un couvre-feu et stationné ses miliciens à l'entrée des hôpitaux et des cliniques ; quiconque portait les marques d'un passage à tabac se voyait refuser tous soins.
M. Abdullah a passé 24 jours en convalescence, chez lui, avant de se rendre clandestinement à Mohéli à bord d'une petite embarcation. Il est ensuite allé à l'hôpital, sur l'île de la Grande Comore, où il a passé un mois de plus sous traitement pour soigner ses blessures.
Le temps que M. Abdullah retourne à Anjouan, M. Bacar avait fui avec une trentaine de ses miliciens, quelques jours avant l'arrivée des soldats de l'UA. Il se serait apparemment enfui à bord d'un bateau à moteur à grande vitesse, parti du village de Moya. M. Bacar, fils d'un ancien soldat français de l'armée régulière, a trouvé refuge en Afrique de l'Ouest, après un passage sur l'île française de Mayotte, puis à la Réunion, autre île française, située dans l'océan indien, avant de s'installer au Bénin, ancienne colonie française.
Le territoire de Mayotte est revendiqué par les Comores, mais selon les autorités françaises, la plupart des habitants de l'île ont choisi de rester sous souveraineté française, à l'issue d'un referendum organisé juste avant l'indépendance, en 1975. Il est prévu qu'un referendum soit organisé en mars 2009 pour déterminer si Mayotte devrait obtenir le statut de département d'outre-mer, dont les citoyens jouiraient des mêmes droits que ceux des Français de la métropole.
Vengeance
M. Abdullah a dit savoir que certains des soldats de M. Bacar qui l'avaient torturé se trouvaient à Mayotte, et a dit qu'il voulait « se venger », ou au moins être dédommagé de ses frais médicaux, qu'il a payés avec de l'argent emprunté à des amis et à sa famille. Lorsque les soldats de l'UA ont mis fin au régime de M. Bacar, le président des Comores, Ahmed Abdallah Sambi, « nous a dit de ne pas chercher à nous venger, que le gouvernement résoudrait la situation, mais rien ne s'est passé », s'est plaint M. Abdullah.
Abdoulrahime Said Bacar, porte-parole du gouvernement de l'Union, a déclaré à IRIN que le gouvernement cherchait activement à obtenir l'extradition de Mohamed Bacar auprès des autorités béninoises. « Nous ne voulons pas que ses crimes soient oubliés, ni pris pour acquis. Il doit payer et nous voulons qu'il soit jugé devant une cour pénale internationale », a-t-il indiqué.
La plante des pieds de M. Abdullah a été lacérée et tout son corps le fait encore souffrir, près d'un an après son passage à tabac. « Tout ce que je peux faire, c'est me lever. Je n'ai pas la force de travailler, ni d'entretenir mon potager ».
Tandis que M. Bacar subissait une pression croissante, face à des sanctions et à la menace d'un déploiement militaire, les membres de sa famille ont été nommés à des postes importants, au sein du gouvernement. La sà "ur de M. Bacar, Fatima, ancienne enseignante, a été nommée directrice de l'éducation ; son frère Abdou, médecin, est devenu colonel et chef de la Force de gendarmerie d'Anjouan ; son autre frère, Ibrahim, instituteur, est devenu directeur des services publics. Tous se seraient enfuis à Mayotte.
Anjouan a été le catalyseur de la création du système électoral complexe en vigueur aux Comores, et négocié en 2001 par l'Organisation de l'unité africaine, prédécesseur de l'UA, dans le sillage de la sécession de Mohéli et d'Anjouan par rapport à la Grande Comore, en 1997.
Les Comores ont quatre gouvernements, qui absorbent environ 80 pour cent du Produit intérieur brut du pays ; chaque île est dotée de son propre gouvernement semi-autonome et d'un président, et un système de présidence tournante a été prévu pour le gouvernement fédéral de l'Union.
Cette structure avait été conçue pour mettre un terme à plusieurs années d'instabilité et de conflit politique, marquées par les invasions de mercenaires, les assassinats et plus de 20 coups d'Etat et tentatives de coups d'Etat, depuis l'indépendance de l'archipel par rapport à la France, en 1975.
L'aéroport, un camp de torture
La piste d'atterrissage d'Anjouan, qui s'étend sur 1 400 mètres, en saillie dans la mer, d'un côté, et jusqu'au pied d'une montagne, de l'autre, est la hantise des pilotes. Au cours de la dernière année du régime illégitime de M. Bacar, l'aéroport effrayait pour d'autres raisons : des passages à tabac y étaient régulièrement perpétrés sur la piste, jonchée de gros rochers, placés là pour bloquer le trafic aérien.
Zouhari Bacar (aucun lien de parenté), un petit éleveur de 45 ans, ne sait toujours pas pourquoi, une nuit, à une heure tardive, lui et cinq autres personnes ont été enlevés chez eux, au village de Nyatanga, situé dans les hauteurs de l'île, au-dessus de l'aéroport, par une quinzaine de soldats.
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