Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Balade dans la Vallée du Rift au Kenya - Au pays de l'exotisme et de la rigueur

Mame Aly Konté

13 Décembre 2008


Loin dans l'Afrique profonde, la Rift Valley. Terroir des Akambas, des Kikuyus, de quelques Massaï en transit, cette partie du sud-est kenyan situé à près de 200 kilomètres des deux plus grandes villes Kenyanes : Nairobi et Mombassa, est une zone d'agriculture et d'élevage par excellence.

Etablies sur les versants des collines qui bordent l'immense mont Kenya, les joyeuses populations, ne se résignent sur le sort imposé par un climat rigoureux symbolisé par des années de sécheresse. Elles vivent un peu à part dans les confins de la plus grande vallée du continent qui commence dès qu'on finit de franchir les derniers habitats de la périphérie de Nairobi.

En ce mercredi 26 novembre, nombreuses parmi la soixantaine de personnes candidates à cette visite de terrain, n'avaient vu la terre de la vallée du Rift que sur des clichés de photo. Sur le nouveau chantier de cette immense route qui devrait relier prochainement Nairobi à la ville de Kinshasa en République démocratique du Congo, des travailleurs s'activent.

La police exerce un contrôle strict des petits comme des grands véhicules qui viennent de Dar Es Salam et d'Arusha, acheter ou convoyer des produits dans la ville de Nairobi. Une cité loin de la mer, sans port, qui ne compte aujourd'hui que sur les transits venus de Mombassa et de la Tanzanie située juste à quelque dizaines de kilomètres, un peu plus au sud.

Vu du Kenya et la Tanzanie qui fait voir au loin, le sommet du Kilimandjaro, l'Afrique est un continent très beau. Impressionnant. Démesuré. Presque crée par Dieu sur un brin de folie. De Génie surtout. Dans ce décor, la vallée du Rift est toute autre chose.

Elle gigantesque et petite à la fois. Un vrai terroir de paradoxe. Bienvenue dans le paradis des paysans acrobates. Etablies sur les bords de collines hautes de 2000 à 300 mètres, les paysans-pasteurs de Mamoudi, Nanundi, sur le chemin de Machakos et Makueni, sont des gens ingénieux, débrouillards qui ont refusé de se résigner à leur sort de personnes oubliées des politiques.

Ils ne survivent pas, mais ont plutôt choisi de se battre. Autour de leur champ de maïs, chacun se contente d'exploiter un petit lopin de terre pour y faire pousser quelques mètres carré de maïs, de haricots, de patate.

En ville comme dans les campagnes, la nourriture de base du Kenyan reste et demeure la viande et la galette de maïs. Le haricot aussi occupe une place dans la nourriture de ces gens ordinaires. Sur la route sinueuse, difficile au bord du praticable, pour l'essentiel en chantier, les paysages font un peu oublier à chaque les douleurs et les souffrances du voyage.

Il fait beau. « Nous sommes dans la petite saison des pluies, souffle le professeur Richard Odingo, climatologue à l'Igad climate prediction and applications centre der Nairobi (Icpac), malgré la verdure que vous voyez ici. Mais, un peu plus à l'est, vous allez être étonné de tomber sur des poches de sécheresse sans herbe. »

Oui, mais comment se demande encore certains qui découvrent le sud-est du Kenya. Qui peut parler de sécheresse dans un pays qui compte dans nombre de ces régions, au moins deux saisons pluvieuses ?

Dans ces vastes vallées, ce qui fascine encore, ce sont les immenses champs de maïs, creusés sous la grotte faite de granit, une pierre assez rugueuse.

On se demande comment ils font ces hommes et femmes, qui s'activent sous le chaud soleil de dix heures du matin. Histoire de ne pas dépendre de leur sort ou des rigueurs du climat.

Terre de paradoxes, au Kenya, le soleil se lève déjà à six heures du matin comme pour pousser les hommes à aller se battre dès le lever du jour au lieu de se résigner.

« Oui, répète encore, le professeur Odingo, avec les poches d'humidité qui se réduisent un peu plus chaque année, les paysans ont choisi d'intensifier leurs efforts, dans les zones restées humides.

Ce qui fait qu'elles exploitent même les parties de la roche les plus molles. » La preuve sur cet espace traversé, est que les premières poches sèches apparaissent au loin au détour d'une colline. Tout juste après, une aire d'humidité est là sous les yeux avec un immense champ de maïs.

Oui encore le maïs. On voit de moins en moins de grands arbres, pour l'essentiel des acacias, arbre de la forêt dégradée au Kenya, des figuiers et autres espèces reliques.

Point de baobab, aucun arbre fruitier, c'est aussi une spécialité de cette région. Après Nanundi et avant la localité de Machakos, les premiers manguiers sont devant nos yeux. Ils servent comme vivres de soudure aux populations pendant les périodes de vaches maigres.

Une terre nourricière

A quelques encablures, au loin encore, le vert reprend une vaste plaine peuplée de grands acacias où se nourrissent en ce début de journée, quelques zèbres et girafes égarées avec leurs petits. Le parc national de Nakuru, proche de Nairobi n'est pas loin.

Surprenante vallée du Rift. Terre de montagne, de collines et de vallée qui ont vu passer les premiers hominidés. Terre de contrastes qui semble réunir en sein, au moment où l'on parle de changements climatiques, tous les microclimats connus ailleurs, en Afrique.

Nourriture des pauvres, dans cette vaste vallée, la banane aussi est dans son terroir. Dans cet univers surréaliste, la nourriture a son importance.

La route et les voies de communications aussi. Imposée à la nature, la route ressemble à un serpent qui fait le tour de la montagne plusieurs fois dans le temps.

A côté, l'habitat est encore plus exotique avec des maisons en paille ou en dur, accrochées sur un bout de roche où survivent une population éparpillée dont on ne connaît pas grand-chose des modes et moyens de communication.

Les gens vivent encore comme hier, au début de l'humanité. Chacun semble se méfier de l'autre. Ils connaissent leur différence et semblent avoir des difficultés à lever les barrières...

La route longue et épuisante se prolonge encore dans cette ambiance qui voit se balancer à chaque fois le bus autour des cercles granitiques creusés dans la roche pour frayer un chemin aux hommes et aux braves femmes souvent lourdement chargées de tubercules et de feuilles de manioc, pour la nourriture. Voici le village d'Ukia un peu plus sud vers la Tanzanie.

Cette petite bourgade est peuplée de paysans. A peine arrivé sur les lieux, le ciel se couvre. Dans le bus, après deux heures d'épreuve à travers la montagne, le grand nombre est plongé dans son sommeil. Certains curieux comme votre serviteur, refuse de voir lui filer sous les yeux la moindre image.

Plus de voix dans le véhicule. Ougandais, Tanzaniens, sud-africains, Kenyans, animent de moins en moins. L'ambiance est au calme. La fatigue se fait sentir. Il fait chaud. Très chaud.

La roche, l'humidité mêlée au coup de soleil ont eu raison des plus téméraires. Le professeur R. Odongo, qui jouait le rôle de guide est quasiment au bord de « l'abîme ». Il ne supporte plus les contorsions imposées par le minuscule bus mis à notre disposition par les organisateurs de la visite.

Devant, le téméraire Cromwell Lokerito qui courait à tout va pour l'organisation de la mission, initiateur de cette visite dans le sud-est kenyan, est au bout de ses forces.

Le safari épuise. Patricia, la belle athlète kenyane, professeur de sciences politiques à l'université de Nairobi, qui a joué aussi l'animatrice un moment, a rejoint le rang des « dormeurs ». La faim aussi y est pour quelque chose.

Un voyage au bout de l'envie

Le voyage se poursuit et soudain, apparaît une immense colline d'où émerge le socle fait de granit. Le bus tourne comme dans un cirque. Une autre colline plus haute est devant nous. Avec les détours, tout le monde se réveille. Le paysage est encore plus hallucinant avec les vaches au bas, qui broutent tranquillement l'herbe d'une belle prairie.

Ici, on est encore dans la petite saison des pluies avec la différence comparée aux zones traversées avant, qu'il pleut plus. Il fait beau.

Nous voici à Kilala. Autre étape de cette ballade. Une camionnette chargée d'oignons, est la preuve qu'ici, on est dans une vaste zone de production de légumes, mais aussi de céréales. Encore le maïs. Mais aussi du manioc. Cette fois accompagnée dans les systèmes d'agriculture par le mil sorgho.

Il est 12 H 45 mn. Sur le bord de la route, de jeunes filles reviennent de l'école. Elles jouent et sourient. Ces jeunes enfants habitués à la rigueur du climat, la chaleur et l'humidité, ont l'habitude. Un regard furtif et un salut de la main, les voilà derrière nous.

Des bà "ufs encore sur la plaine en bas eux se soucient plus de se remplir le ventre. Ils sont raison. Signe de richesse, ces animaux charment l'univers et l'imaginaire kenyan chez les Massaïs surtout mais finalement partout ailleurs.

La vache donne le lait et le beurre. Le taureau, la viande et la peau. Mais, aussi la femme en mariage. Sans un bà "uf de qualité, point de mariage.

Makueni est encore loin. Et comme si la fatigue ne suffisait plus, voici que passe le cortège du président Mwai Kibaki, qui part inopiné en visite sur un chantier routier du côté de Machakos. Le cortège n'est pas impressionnant. Seuls quelques véhicules auxquels, il faut laisser le passage. Les Kenyans vivent encore ce qu'il qualifie « d'Obama Factor ».

Il faut le sursaut attendu des populations mais surtout des populations. Et cet effet Obama, cela se vit un peut partout, depuis le lancement à Nanjing en Chine du « Metropolitan Project » de Nairobi par le premier ministre Raila Odinga.

Ici, dans la vallée du Rift, on ne parle pas de métro, mais encore de route d'intégration entre Nairobi et Kinshasa. Le président sans avertir, vient voir ; histoire de se faire une idée. La preuve que l'Afrique travaille.

Une station sert de halte, une fois franchie la ville de Machakos, à la délégation. Les deux bus s'arrêtent un peu pour faire souffler les visiteurs.

La fatigue aidant, certains descendent, mais sont loin de penser qu'ici l'on aborde la partie la pus difficile de la route parce que presque rattrapée sur la roche et la montagne. Machakos, dans l'imaginaire kenyan, est une ville particulière. C'est l'une des premières cités modernes du pays. Belle, est aussi très propre.

L'ampleur de l'église montre qu'il s'agit d'une ville essentiellement peuplée de chrétiens. Quelques minutes de halte passée devant un bâtiment imposant, nous mène vers Makueni.

De contournement et contournement, nous voici en partance pour Makueni. Une cité pas loin de Machakos, mais bien difficile à franchir. Le bus plonge dans un territoire de plateaux, de collines et de gorges profondes.

Les Akambas

Ces hommes et femmes qui défient les changements climatiques

Et après une trentaine de minutes d'épreuves, la cité de Makueni, dernière grande ville avant d'aller vers la Tanzanie.

Une énième halte permet à d'autres de descendre et de prendre quelque chose à boire ou à manger. Nous sommes dans le Makueni headquarter district, domaine des grandes administrations. Un bâtiment imposant est devant une sorte de néant.

L'édifice est imposant et semble abriter des services importants au vu des véhicules conduits par les personnes qui en sortent.

Quelques instants, après en sort, une jeune dame, que Lokerito est allé « dénicher » dans le fond de ce labyrinthe. C'est notre guide pour le reste du voyage. Et voilà que le chemin se dégage en direction de Mamuni et Kambiyi Mawe. Une des régions les plus arides du Kenya en direction de l'est.

Les premiers baobabs apparaissent depuis le départ de Nairobi. La végétation est plus clairsemée par ici. L'habitat aussi. Une faible densité de populations. Quelques cases en pailles dominent. Plus de bâtiments en dur. On a l'impression d'être quelque part dans le centre sénégalais.

Et, au bout de moult souffrances, apparaît enfin le village de Kaomini, première vraie étape de contacts avec les populations. Dans ce bled oublié aux fins fond d'une Afrique qui se bat avec ses moyens, nous sommes chez les Akamba, me souffle le professeur Odingo, enfin réveillé.

La pauvreté est visible dans le difficile accès à l'eau. Peuplé pour l'essentiel de femmes, de vieux et de petits enfants, e village ne compte sur quelques puits de fortune pour boire et un petit bassin de rétention, pour arroser les pauvres plantes d'aubergine, de maïs, de melons.

« L'histoire des Akambas, précise encore le professeur Richard Odingo, est liée à leur forte capacité à avoir résisté aux différents changements du climat depuis plusieurs siècles. » Une vieille dame aujourd'hui âgée selon certains, à près de 120 ans, est un des symboles du village.

De petite taille, elle a encore tous ses esprits. Derrière les pas de danses des femmes du village qui reçoivent la délégation, elle fait preuve de sagesse.

« Je ne connais pas mon âge, parce que je n'ai pas de papier de naissance, lance-t-elle aux personnes qu'elle voit pour la première fois, mais, je peux vous affirmer que j'ai fait partie de ceux qui ont posé les rails du chemin de fer allant de Nairobi à Mombassa, à la fin du 20 ème siècle.

Le premier train, d'ailleurs, je me rappelle de son passage ici », souligne la vieille dame à la bouche sans dents et dont les traits du visage sont la marque même de la rudesse du climat sur les lieux.

Fascinés, certains visiteurs qui se plaignaient de la longueur du trajet, commencent à saliver. Ils l'ont d'ailleurs été avec l'accueil en chanson que leur ont réservé des femmes dont la plus jeune devait avoir au moins 70 ans. « Oui, ici, vit longtemps, ajoute encore la vieille maman.

Parce qu'on boit du lait de vache, mais surtout on boit du sang de vache. » Pour résister aux changements et vaincre les facteurs de vulnérabilité qui en sont les conséquences, ici, on a trouvé un remède, celui de s'adapter en donnant les réponses de terroir.

Chez les Akambas, un autre homme joue le rôle de héros. Il s'appelle Joshua Mutsiga. L'homme est un ancien membre du prolétariat urbain du côté de Nairobi. Il connaissait la misère des grandes villes. A un moment de sa vie, il a décidé de s'investir dans autre chose.

Il s'engouffre dans cette vaste zone de terroir et aménage l'un des plus beaux projets de culture fruitière du Kenya. Manguiers, orangers, citronniers, peuplent aujourd'hui son vaste domaine, dans une zone presqu'inaccessible dans le sud-est du pays.

Avec un petit forage, l'homme puise l'eau du sol pour arroser ses plants, en attendant que les maigres pluies qui s'abattent dans cette partie du sud-est Kenya ne fassent le reste.

A l'aide d'un petit bidon, il a fabriqué un robinet de fortune, qui lui sert lui et ses visiteurs à s'alimenter. La preuve qu'on pourrait faire face aujourd'hui au péril climatique au lieu de se lamenter sur son sort.

Aujourd'hui, dans un continent en proie au doute, c'est aussi la preuve que quelque chose de bien peut être fait. Et sur ce chemin tortueux où l'impossible ne peut être de mise, c'est aussi la preuve que les citoyens et les peuples d'Afrique, à travers ce modèle kenyan, sont bien en avance sur leurs hommes politiques et les décideurs.

l faut penser donc à corriger rapidement cette anomalie en donnant plus de pouvoir aux hommes et aux femmes des terroirs qui se battent.

Dans leurs questions faites de regret et d'une certaine amertume, les visiteurs du jour, ont sans doute plus appris que ceux qui les ont reçus. Ce fut la principale leçon à tirer de cette mission au bout de l'envie et de l'épuisement.

L'occasion de faire comprendre qu'il ne peut exister qu'une seule Afrique : celle des peuples qui ont décidé de refuser leur sort, face à la crise alimentaire et qui ne veulent d'abord vivre qu'avec le produit de leur effort de travail. Les Akambas en sont l'exemple vivant, dans la région de la vallée du Rift.

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