Jean N'Saka wa N'Saka
17 Décembre 2008
Le prélude des négociations entre le Pouvoir dont la délégation est conduite par Raymond Tshibanda, ministre de la Coopération internationale et régionale, et le CNDP dont la délégation a à sa tête Bertrand Bisimwa, porte-parole de ce mouvement rebelle de Laurent Nkunda, sous la médiation de l'ancien Président nigérian Olusegun Obasanjo, piétine depuis son amorce voilà plus d'une semaine.
Le médiateur a incroyablement du mal à arrondir les angles entre les deux délégations qui ne semblent pas se mesurer à armes égales. La pierre d'achoppement vient de la délégation du CNDP qui, imbue de morgue et d'assurance, tient à étendre les matières de discussion et à y imposer un cadre national, au lieu de les restreindre particulièrement à la situation du Kivu concernant les points de divergence entre le Pouvoir et le CNDP, qui font perdurer les hostilités et empêchent le retour de la paix.
L'impasse est si totale que certains humoristes ont titré « Obassanjo essoufflé », puisqu'on a vu Louis Michel sollicité d'aller à sa rescousse. Le Commissaire européen au Développement et à l'aide humanitaire a rencontré successivement Obasanjo mercredi, le Président rwandais Paul Kagamé et Laurent Nkunda jeudi et le Président congolais Joseph Kabila vendredi.
Mais qu'est-ce qu'il apporte au médiateur nigérian de l'ONU ? Est-ce une planche pourrie ou un ballon d'oxygène pour lui permettre de reprendre haleine, comme il est supposé essoufflé ? On peut retenir des contacts de Louis Michel, qu'il a conseillé à Nkunda de faire « preuve de souplesse, d'abandonner ses revendications nationales pour se concentrer sur les causes profondes du conflit dans l'Est, de ne pas généraliser les débats, de se pencher sur les causes qui font qu'il n'y a pas de stabilité politique à l'Est, le Président Kagamé l'a autorisé à dire à Nkunda que son exigence d'une négociation globale sur tous les problèmes de la RDC est inadéquate, que ses revendications sont légitimes tant qu'elles portent sur les préoccupations de la population de l'Est ».
Il n'y a pas de ballon d'oxygène, sinon une planche pourrie qu'il apporte à Obasanjo. Mobilisateur de l'opinion internationale pour le financement de la transition et des élections en RDC, directeur de conscience des dirigeants de la formule 1+4, homme-orchestre de tout le processus politique et électoral, Louis Michel élude le fond de la cause première réelle de la situation du Kivu, qui est la partie la plus émergée de l'iceberg.
Organisé après plusieurs années de troubles et regroupant tous les belligérants majeurs et mineurs, le processus politique et électoral conjointement piloté par l'Onu et l'Union européenne, avait pour objectif de ramener la paix partout en RDC, en dotant ce pays d'un ordre institutionnel qualifié de chef-d'oeuvre de démocratie et d'Etat de droit pour servir de modèle partout en Afrique. A quoi peut-on attribuer l'apparition de la situation dramatique chronique postélectorale su ce n'est à l'échec patent de ce processus ?
Nul autre que Louis Michel n'est mieux placé pour rendre des comptes. Karel de Gucht est l'un des rares Occidentaux qui savent discerner lucidement la cause et la responsabilité de la situation de l'Est de la RDC. Aussi a-t-il appelé dernièrement les choses par leur nom à propos justement de cette situation de l'Est. Taire d'autres problèmes à caractère national et particulariser la situation du Kivu, c'est soutenir astucieusement la balkanisation graduelle de la RDC. Fort de l'appui de la même Communauté internationale, le C NDP a transformé sa zone d'influence en principauté qu'il est en train d'agrandir et de consolider.
Difficile de s'y prendre sans cohésion nationale
Peu après la fin du processus électoral tant vanté, suivie de l'installation de nouvelles institutions et leurs animateurs, le pays est devenu très affaibli et plus vulnérable comme si de rien n'était. Des pans entiers de son territoire sont occupés, envahis ou annexés. Frustrations, rancoeurs et ressentiments couvent dans des coeurs inconsolables faute de réconciliation nationale. L'indépendance du pays et la souveraineté de l'Etat sont précaires. Toutes ces équations et le drame de Kivu que représente le CNDP de Laurent Nkunda, sont la résultante logique de la faillite du processus politique et électoral.
La solution éventuelle de l'équation de Nkunda n'implique pas celle de toutes les autres. La Communauté internationale - en l'occurrence l'Onu et l'Union européenne - donne l'impression d'avoir financé et parrainé. Il appartient désormais aux dirigeants congolais de savoir comment s'y prendre pour sauver le pays. Le premier atout majeur est le ciment de la cohésion nationale, c'est-à-dire la mobilisation de toutes les forces vives, de toutes les couches socioprofessionnelles dans un élan patriotique collectif pour déjouer les desseins machiavéliques de balkanisation du pays.
Néanmoins, cet atout majeur qu'est le ciment de la cohésion nationale, le pouvoir se l'aliène alors qu'il est à sa portée. Des frustrations, déceptions et rancoeurs refoulées sont comme des ronces qui ne peuvent favoriser la croissance des graines de la sève de patriotisme dans les coeurs meurtris. A la fois étonné et inquiet de la carence de ce ciment de la cohésion nationale en ce moment si grave, Le Phare s'y est appesanti dans une longue analyse de deux pages, parue dans son édition n° 3473 du mardi 09 décembre dernier.
L'analyste reproche au gouvernement de sembler faire croire que la crise de l'Est est son affaire seulement et non un problème national de tous les Congolais. Il ne se souvient pas que les dirigeants aient jugé nécessaire d'expliquer au pays profond les tenants et les aboutissants de ces hostilités chroniques de l'Est, donnant ainsi l'impression de minimiser l'impact d'une mobilisation générale à cet effet. Mais cette mobilisation générale de l'opinion nationale, souligne Le Phare, ne devrait pas être confondue avec un chèque en blanc que le peuple signerait les yeux fermés, au profit de l'Establishment.
Conséquence d'un chef-d'oeuvre de démocratie
Le journal en arrive à évoquer les stigmates des frustrations, déceptions et rancoeurs, après avoir souligné la nécessité d'un vaste dialogue des forces politiques et sociales dressées comme un seul homme pour isoler le CNDP en faisant ressortir les souffrances que son aventure de guerre inflige à la population, au lieu d'adopter l'approche pacifique, politique et démocratique.
L'attitude adoptée jusqu'ici n'est pas loin de frustrer ceux du Bas-Congo qui ont besoin d'être aidés à panser les blessures encore saignantes dues aux événements Bundu dia Kongo ; ceux de l'Equateur qui ont le sentiment que leurs enfants sont dans le collimateur des services, que leur fils Jean-Pierre Bemba est gratuitement dans l'oeil du cyclone de la CPI ; ceux des deux Kasaï qui se croient mis aux oubliettes des « Cinq chantiers ».
Ce que Le Phare vient de rappeler est un échantillon de flétrissures sociales qui hypothèquent la solidification du ciment de la cohésion nationale, et privent le régime d'un atout indispensable en ce moment très critique. En dépit des propos mielleux qu'il tient à l'issue de ses contacts à Nairobi, Kigali, Goma et Kinshasa, Louis Michel ne saurait être fâché de la situation tragique que la RDC « chef-d'oeuvre » de démocratie et d'Etat de droit dont il était l'architecte.
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