La Presse (Tunis)

Tunisie: Architecture et urbanisme - « La ville demande aujourd'hui un assemblage des compétences »

Olfa BELHASSINE

18 Décembre 2008


Professeur d'architecture à l'Ecole de Bordeaux et architecte au sein de l'agence BLP architecture, Olivier Brochet a été invité jeudi dernier par l'Institut français de coopération pour commenter l'exposition d'architecture intitulée : «La ville projetée»*. Le musée de l'Orangerie, une conception d'Olivier Brochet

Un DVD de 18 mn présentant en boucle 64 projets français de différentes échelles : des plus monumentaux et spectaculaires, aux plus intimistes et discrets, à ceux émanant d'un esprit écologique qui se fondent dans les différentes strates du paysage. Il a également intervenu samedi dernier au Collège international de Tunis sur le thème: «La ville à l'épreuve de l'urbain». Nous l'avons rencontré.

Auteur de plusieurs médiathèques en France, des rénovations du musée de l'Orangerie à Paris, des aménagements urbains du nouveau tramway de Bordeaux, il vient de remporter le concours visant à restructurer le musée de l'Homme à Paris. Olivier Brochet, qui fait partie des architectes français les plus en vue actuellement, prône «l'assemblage des compétences» pour créer une ville plus équilibrée, vivante et évolutive.

Il s'inscrit également parmi ces concepteurs de l'espace urbain qui acceptent la stratification de l'histoire du lieu prêtant une attention particulière au contexte. Ceux-là dont la réflexion et le travail théorique accompagnent l'exercice d'un métier qui connaît de vrais bouleversements aujourd'hui. D'autant plus que l'interdisciplinarité que prêche Olivier Brochet ouvre plusieurs pistes de lecture de la ville.

«Je crois que la ville n'est pas la seule propriété de l'urbaniste ou de l'architecte. D'abord, d'autres professionnels ont leur mot à dire là-dessus. Ensuite, lors d'une intervention dans un quartier ou un paysage, des questions posées à des sociologues, des auteurs de théâtre, des cinéastes et des peintres peuvent nous aider dans la recherche d'une identité du projet.

Personnellement, je partage des échanges utiles avec un sculpteur comme Nicolas Alquin. Il s'appuie sur moi pour implanter son oeuvre dans l'espace urbain. Et moi, je suis à chaque fois bouleversé par sa façon de regarder un bâtiment, un quartier ou d'y entrer avec une perception très particulière de la ville.

Des collaborations de ce type m'ouvrent des portes. M'enrichissent. Je crois que cet assemblage des compétences s'inscrit dans la façon contemporaine de pratiquer l'architecture. On n'est plus du tout dans la démarche de l'urbaniste des années 70, qui planifiait et passait la main à l'architecte et aux ingénieurs. Au-delà, cette logique de partage et de pluridisciplinarité peut paraître aussi plus dilettante et plus légère par rapport à une responsabilité progressive de la planification jusqu'à la réalisation».

Des bâtiments qui installent un lien social, une urbanité Olivier Brochet a conçu quatre médiathèques en France. Il aime l'idée de «faire rentrer le flux urbain» dans ces lieux de culture qui ont essaimé dans les villes de l'Hexagone à partir des années 80. Et aussi que l'architecte, en pensant de tels espaces, leurs circulations, leurs transparences et leur lumière, s'occupe d'urbanité et de lien social. Mais comment les médiathèques peuvent-elles absorber les vibrations de la rue ?

Olivier Brochet répond : «Il ne faut pas que ces bâtiments renvoient à une esthétique d'édifice public classique et imposant mais plutôt à cette logique d'abri. Autrefois, dans les villages français, il y avait toujours la halle du marché. Eh bien, la médiathèque c'est ça : une halle de marché sous laquelle les gens se glissent pour rencontrer à l'intérieur des objets du savoir et une offre culturelle bien calibrés. Pour moi, une médiathèque incarne l'anti-bâtiment, une dématérialisation de la façade pour permettre au flux urbain de rentrer».

Autre sujet sur lequel réfléchit beaucoup l'architecte français : toutes ces questions d'actualité, y compris chez nous, liées au patrimoine et à l'histoire. Comment rénover aujourd'hui des bâtiments anciens ? Comment éviter le pastiche ? Jusqu'où peut aller l'intervention de l'architecte ?

Olivier Brochet a été amené à traiter de toutes ces problématiques avec ses étudiants de l'Université de Bordeaux. Les accompagnant en Chine lors d'un voyage d'études, il s'est rendu compte que les Chinois ne ressentaient aucunement le patrimoine comme une présence nécessairement immuable et inchangée. Quand un vieux temple est endommagé, on le démolit et on le refait à l'identique. Si sa conception du patrimoine n'a rien de comparable avec celle des Chinois, l'architecte est loin de prêcher une démarche qui sacralise les édifices hérités du passé.

Il explique : «Le patrimoine, à mon avis, n'est pas à respecter en tant que tel. Il n'est intéressant qu'en devenant un moteur pour une nouvelle intelligence du site. Personnellement, je suis pour le retournement des situations, pour l'acceptation des bâtiments "impurs". C'est-à-dire ne pas chercher, coûte que coûte, l'état originel d'un édifice, mais accepter qu'il ait existé au XVIIIe siècle, subi des transformations au XIXe siècle et redevenu autre chose au XXe siècle».

Pour illustrer ce point de vue, Olivier Brochet présente son intervention au musée de l'Orangerie. Un musée dominé par une magnifique oeuvre, les Nymphéas de Claude Monet. Pour redonner toute sa splendeur à cette peinture, il a fallu la baigner de lumière naturelle. L'équipe de l'architecte décide alors de démolir un mur en épais béton, aménagé dans les années 60, qui cachait une toiture en verre.

Il ajoute encore : «J'adore ce projet parce que les gens ont l'impression que le lieu a toujours existé de cette manière. Alors que rien n'est comme avant : deux murs vitrés sont venus remplacer au nord un mur plein et au sud un mur partiellement transparent. La toiture est redevenue en verre et le jardin et la Seine sont devenus visibles à partir du bâtiment. Si on n'apparaît pas et si notre architecture disparaît, cela veut dire pour nous que le projet est réussi et qu'au fond nous avons révélé l'identité profonde de cet endroit».

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