Abdoulaye Villard Sanogo et Paul D. Tayoro
18 Décembre 2008
interview
Les médias occidentaux et leurs mandants ont dit tout ou presque sur la crise au Zimbabwe. Sauf qu'ils n'ont même pas effleuré l'essentiel : l'origine de la crise qui secoue cet important pays de l'Afrique australe. Le professeur Biaka Zasséli, professeur de philosophie, doyen de l'URF des Sciences de l'homme et de la société de l'Université d'Abidjan, lui, ne se fait pas tirer les oreilles pour rappeler ces faits, têtus, dont les confrères étrangers se gardent de parler. La guerre de libération, la proclamation de l'indépendance, la prise des armes par le MDC (parti des Blancs), les accords signés entre Mugabe, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour le rachat des terres et qui n'ont jamais été respectés... le professeur Biaka passe tous ces sujets au peigne fin. Des révélations à vous couper le souffle mais qui vous aideront à comprendre le bien-fondé des pressions diverses exercées sur le vétéran Mugabe.
Professeur, vous êtes un spécialiste des conflits et vous connaissez bien le Zimbabwe. Que se passe-t-il exactement dans ce pays ?
Il se passe que les forces internationales ont décidé de liquider ce pays. Voilà un pays qui était parmi les plus occidentalisés de l'Afrique. Le Zimbabwe, c'est la Rhodésie. C'était un pays dirigé par des Européens, à l'image de l'Afrique du sud. Le mouvement de libération arrive à terme. Mugabe prend le pouvoir, il refuse de le céder aux Européens et d'être un homme de paille. Conséquence, il doit faire face à une rébellion armée conduite par le MDC, le parti des Blancs, pendant 10 ans. Puis, on signe des accords. Mugabe ne voulait pas arracher les terres aux Blancs, il voulait les racheter, ce qui est moralement juste. Le MDC revient comme parti politique après avoir abandonné la rébellion. Il se donne un dirigeant noir, Morgan Tswangirai, pour partir à l'assaut du pouvoir après avoir, par les ajustements structurels, affaibli complètement le pays et le gouvernement. C'est comme ça qu'on va aux élections et que des problèmes se posent.
Vous ne parlez pas de cette affaire de choléra qui tue les populations sans que le gouvernement ne semble ému
Le choléra est une autre dimension de la crise du Zimbabwe. C'est une autre arme utilisée contre le Zimbabwe pour dégrader son image du Zimbabwe et l'affaiblir. Le choléra, en tant que tel, est-il un problème ? C'est une maladie ! Cette épidémie, la Côte d'Ivoire l'a connue, le Burkina l'a connue ! Et au Zimbabwe, on proclame que c'est un homme qui en serait responsable parce qu'il est le président. C'est l'amplification d'un événement pour discréditer un peu plus le président des Zimbabwéens. L'objectif est de faire croire qu'il y a péril en la demeure pour justifier l'assaut, afin que le Zimbabwe soit pris par le bloc qui dirige le monde. C'est tout !
Vous avez dit que le MDC s'est donné un dirigeant noir. Parlez-nous un peu de ce parti.
Le MDC est un parti de Blancs. Il a été créé au lendemain de l'indépendance en 1980. De 1980 à 1990, le MDC a mené une rébellion armée contre Mugabe, avec l'appui de l'Afrique du sud de l'Apartheid et des Etats-Unis. A l'indépendance, le MDC qui ne représente que 10% de la population accepte de rentrer dans la République et utilise son pouvoir financier pour recruter des militants. Mais comme la politique européenne est toujours basée sur la division ethno-tribale, ils se sont appuyés sur les groupes ethniques opposés à l'ethnie de Mugabe pour arriver à faire du MDC, un parti politique. Aujourd'hui, pour la campagne électorale, ils ont reçu de l'argent des Etats-Unis. Résultat : Tswangirai a pensé qu'il a gagné. Le MDC est un parti de Blancs, un parti rebelle, un parti de connivence avec les intérêts internationaux. Le MDC est un parti qui utilise un Noir pour se donner une couleur locale, autochtone, une couleur de la majorité avec laquelle il lui devient possible de prendre le pouvoir.
Le MDC est comme tous ces partis qui sont nés à partir de 1990, en Afrique, et dont le but était de remplacer les partis uniques. Des partis dirigés la plupart du temps par des technocrates venus de la Banque mondiale, du FMI, de la jet set économique. Ceux qui ont créé de nouveaux partis partout dans le tiers monde, ont créé des problèmes socio politiques. Même la Côte d'Ivoire se trouve dans ce cas. Ces nouveaux partis sont nés avec une seule visée : s'emparer du pouvoir pour permettre la mise en application d'un No man's land économique qui irait de l'Asie à l'Amérique du sud, où il n'y aurait ni loi, ni règle et où les investisseurs occidentaux pourraient investir tous les capitaux sales de la mafia. Voilà !
Vous semblez dédouaner Mugabe sur toute la ligne. N'y a-t-il rien à lui reprocher ?
Si ! C'est d'avoir cru que les Européens pouvaient oeuvrer à l'indépendance réelle d'un Etat africain. Cela a été sa grande erreur. C'est l'erreur innocente de tous les leaders africains d'avoir cru en l'Europe, et de n'avoir pas compris que les Occidentaux, par les indépendances, mettaient en place de nouvelles stratégies de domination qui leur revenaient moins chères. Parce que dominer avec des hommes sur le terrain coûte plus cher que dominer par des structures internationales. La preuve, lorsqu'en Côte d'Ivoire, le président Houphouët que tout le monde sait pro occidental, dit que le prix des matières premières n'est pas bon, la Côte d'Ivoire est immédiatement asphyxiée, vous comprenez !
Moi, je ne parle pas des hommes. J'ai affaire à un système qui fonctionne et dont le but est de maintenir toute l'Afrique, toute l'Amérique du sud, toute l'Asie, sous le contrôle de l'Occident ( )
Ce sont des techniques politiques mises en oeuvre comme celle qui commence en 2003 en Côte d'Ivoire. Ici, c'est le lieu d'expérimentation du «power share», c'est-à-dire un gouvernement qui ne bouge pas, qui ne marche pas, qui ne fait rien, qui laisse le pays tel qu'il est et qui permet son exploitation à moindre coût. Ce qu'on a appliqué en Côte d'Ivoire, on a voulu l'appliquer au Cameroun, en Guinée. Qu'a-t-on demandé au Zimbabwe ? On a demandé au Zimbabwe d'appliquer la même politique qu'en Côte d'Ivoire. Un gouvernement de transition qui serait un gouvernement d'union et dont le seul but est de ne pas fonctionner. Voilà !
Vous êtes excessif contre les gouvernements d'union
Non, pas du tout. Le gouvernement d'union est un gouvernement non gouvernemental. Son but est d'empêcher le fonctionnement de l'Etat. Et quand l'Etat ne fonctionne pas, chacun peut faire ce qu'il veut puisqu'il appartient à un parti. Et tous les vols, toutes les escroqueries deviennent possibles. Le gouvernement d'union nationale est la foire à la dislocation de l'Etat. C'est la braderie comme il y en a à Belleville, à Kouté, à Koumassi. On vend ce qu'on veut comme on peut, à moindre coût, parce que le pays est considéré comme étant en fin de cycle.
Vous comparez la Côte d'Ivoire au Zimbabwe.
Oui ! Pour comprendre la crise du Zimbabwe, prenez le schéma ivoirien et vous verrez que, point par point, étape par étape, c'est le même. Ils sont là où nous étions en 2003. Premier point, le "power share", le gouvernement d'union. Deuxième point, nous avions la crise des enfants qui travaillent dans les plantations, eux, ils ont le choléra. Nous avons eu la crise du président qui n'avait que des partisans traités de voyous et de délinquants. Là-bas, il a ses vétérans eux aussi traités de voyous et de délinquants.
Vous parlez de gouvernement d'union que vous maudissez. Mais il y a quand même la réforme agraire qui est le point de départ de la crise !
La réforme agraire, c'est ce qu'il ne fallait pas faire. Pour la simple raison qu'elle mettait en péril les grandes sociétés agro-alimentaires d'Angleterre. Toutes ces terres appartiennent aux Anglais, aux grandes sociétés anglaises. Engager la réforme agraire, c'est leur arracher les terres, les mettre en valeur pour les nationaux, les Zimbabwéens eux-mêmes.
Il y a quand même eu des accords passés entre Mugabe, la Grande Bretagne et les Etats-Unis
Oui, il y a eu les accords de Lancaster house. Pendant la signature de ces accords, il a été dit que les Etats-Unis et l'Angleterre accompagneraient la réforme agraire en prêtant de l'argent au Zimbabwe pour que le président Mugabe qui, sur ce point, a été un homme très moral, fasse bien son travail. Il a dit : "On ne peut pas arracher des terres qui ont appartenu à des pères et à des grands pères, à leurs descendants. On ne peut que les racheter pour que nous puissions aboutir à un pays vraiment libre, pour ne pas accumuler les rancoeurs". Ce qui a été accepté. Mais lorsqu'on arrive à la période de financement et que le Zimbabwe demande que les Etats-Unis tiennent leur engagement, la Secrétaire d'Etat américaine qui était d'origine irlandaise dit qu'elle n'avait pas à gérer des affaires de colonisation. Et ils n'ont jamais donné cet argent. La réforme agraire n'a jamais pu avoir lieu alors que les programmes d'ajustement structurel avaient déjà épuisé le pays.
Des programmes imposés pour que l'accompagnement ait lieu. Partout où vous mettez un programme d'ajustement structurel, vous créez une crise sociale. Et lorsque le pays est affaibli, alors tout devient possible. C'est comme ça que le MDC a pu sortir de la minorité en recrutant les fermiers, les pauvres, avec l'argent donné par les Américains. Comme je le dis toujours, quand vous êtes trop pauvre et que vous n'avez plus que la survie comme objectif majeur, alors vous n'êtes plus un homme. La pensée vient lorsque l'homme a l'intelligence de comprendre. Mais il n'a l'intelligence de comprendre que lorsque toute son intelligence n'est pas tournée vers la survie. Les Zimbabwéens, réduits à la misère, étaient la proie facile du MDC.
C'est dans ces conditions que le MDC a remporté le premier tour de la présidentielle devant la Zanu-PF de Mugabe
Oui, mais au fond, il s'agit de ce même Mugabe, celui qui a permis les législatives. C'est lui qui a organisé le premier tour de la présidentielle. Alors, pourquoi veut-on que celui-ci devienne un monstre ? Il a pu perdre le premier tour. On peut considérer que ses troupes ont reculé. Mais on l'a vu en France, Jospin était en tête des sondages. Par conséquent, les militants socialistes ne sont pas allés voter. Et il n'a même pas été au second tour.
C'est ce qui s'est passé aux législatives du Zimbabwe. Beaucoup de vétérans ont été récupérés par le MDC comme des troupes de sécurité, mais en fait ce sont des troupes d'assaut pour embrigader les villages en vue de poser des ractions violentes. Mais cela, personne n'en parle. Le MDC a récupéré une grande partie des vétérans en leur donnant de l'argent, des terres cédées par les militants du MDC. C'est cela que les gens ne veulent pas qu'on dise. Mugabe est victime comme bien des présidents africains d'une machine économique internationale qui a ses hommes et qui n'accepte pas qu'on modifie les règles du jeu.
On l'a vu en Amérique latine. Donnez-moi un seul leader qui a transformé son pays sans qu'il ne soit lui-même transformé en monstre. Dites-moi !
Chavez apparaît, tout le monde crie au scandale ! Castro qui a créé l'un des pays les plus puissants intellectuellement, tant sur le plan médical que sur le plan de la production littéraire, qui a réussi à équilibrer la balance économique, que n'a-t-on pas dit de lui ? Pour le bloc occidental, c'est un monstre ! C'est simple. Celui qui a été en occident peut comprendre ce que je dis, quand il est dans le bus et qu'une mère dit à son enfant : "Si tu ne te tiens pas tranquille, le Noir que tu vois-là, va te bouffer", c'est la même image que l'Occident renvoie toujours de tous les dirigeants africains qui veulent changer les données du problème qui les lie et qui demandent, même pas l'égalité, mais une amélioration.
A vous entendre, nous avons affaire à une secte politico-économique. La situation du Zimbabwe n'est-elle pas désespérée ?
Je pense que Mugabe est très fort. Comme il l'a lui-même dit, ils veulent aujourd'hui, prendre par la politique ce qu'ils n'ont pu avoir par les armes. Dans la complexité du problème zimbabwéen, se joue le même schéma international. En Côte d'Ivoire, ce que la rébellion n'a pas pu avoir par les armes, elle a cherché à l'avoir par la politique. On a demandé la suspension de la Constitution, la démission du président de la République, la suppression de l'Assemblée nationale afin de neutraliser son président qu'on jugeait trop virulent. Ce sont les mêmes techniques. A moins qu'on le tue, je ne pense pas que Mugabe laissera de son vivant le Zimbabwe entre les mains du MDC.
Qu'est-ce qui explique donc que des chefs d'Etat voisins qui sont sensés en savoir quelque chose, exigent le départ de Mugabe ?
Je vous ai dit que le problème du Zimbabwe, c'est celui de la Côte d'Ivoire, et de tant d'autres pays. C'est un schéma qu'on adapte. Quand la Côte d'Ivoire est entrée en crise, les gens que nous avons eu à affronter, c'étaient nos voisins. Ceux qui ont oublié, c'étaient nos voisins. Ceux qui nous ont rejetés, c'étaient nos voisins. C'étaient nos voisins du point de vue spatial et du point de vue idéologique, c'est-à-dire ceux avec qui nous partageons la même histoire comme le Sénégal, pour citer des noms. Les hommes n'ont de conscience politique que la conscience des intérêts immédiats de leur Etat ou d'eux mêmes.
Quand les hommes demandent la démission de Mugabe (qui n'est pas un ange, je n'ai jamais dit que c'est un ange), c'est pour pouvoir bénéficier des retombées économiques, des prêts, etc. Quand vous voyez aujourd'hui le Sénégal qui récupère pratiquement 80% de ce qui aurait dû se faire en Côte d'Ivoire, cela est dû à la position qu'il a prise durant la crise ivoirienne. C'est la même chose qui se passe au Zimbabwe.
Je pense que nous ne devons pas nous offusquer de tout cela. Nous avons un devoir de soutien envers le Zimbabwe. Tous les Etats africains devraient soutenir le Zimbabwe.
Ne craignez-vous pas d'appeler au soutien à Mugabe ? On pourrait vous traiter de tous les noms et même de vendu ?
Vendu à qui ? Nous sommes dans la même situation qu'en 1958 où Sékou Touré décide de dire Non à la France ! Tous les vrais vendus ont considéré comme vendus, tous ceux qui, comme Harris Fotê Mémel, Fiankan, ont soutenu Sékou Touré. Comme je l'ai dit une fois à la télé, qui nous parle du Zimbabwe ? Ce sont les agences internationales qui, à 99%, sont des agences occidentales. Elles sont dirigées par qui ? Par les mêmes qui tiennent l'économie mondiale ! Au fond, comment peuvent-ils parler autrement du Zimbabwe qui menace leurs intérêts ?
Moi, je pense qu'il est du devoir de l'intellectuel africain de soutenir la justice. Je n'ai pas dit que Mugabe était un ange. Je dis que le procès qui lui est fait est un mauvais procès. Ce procès a été fait à la Côte d'Ivoire, il est fait partout où des hommes décident de refaire le monde, où des gens ont un idéal qui n'est plus d'être au service de la jet set internationale, là où on se fait manger en mangeant. Et dans ce système-là, il y a les Etats occidentaux, il y a les structures internationales comme l'ONU et les forces locales exploitées et intégrées. C'est tellement simple à comprendre.
Il y a ceux qui se sentent forts et qui ne veulent pas que cette force soit remise en cause. Et il y a ceux qui se sentent faibles et qui se disent qu'il faut qu'ils se révoltent à un moment, sinon ils vont mourir. Et nous sommes placés dans la situation où l'Afrique va mourir, parce que si nous ne nous révoltons pas comme l'Amérique du sud, comme l'Asie, pour construire nos pays, pour commencer à penser autrement, nous allons être exclus du monde.
Quelle forme doit prendre cette révolte que vous appelez de tous vos voeux ?
Evidemment, cette révolte ne peut pas être militaire parce que l'Occident et ses alliés détiennent la puissance militaire. Elle doit être, avant tout, une éducation au patriotisme. Il faut que les hommes aiment leur pays comme eux-mêmes. Il faut ensuite mettre en place un programme de communication internationale pour expliciter nos positions, pour permettre à tout le monde de suivre la révolution que nous voulons engager. C'est sur ces deux points que nous pouvons affronter l'Europe.
Vous avez dit communication. Mais elle coûte cher
Oui !La communication, c'est pour les riches. Ils l'ont créée pour eux-mêmes, pour être en contact et savoir comment étouffer tous les autres pays. Malheureusement, pour eux, la communication est toujours ouverte. Les pauvres peuvent donc aussi l'utiliser pour dire que les riches sont en train de les étouffer. Mettre en place des structures capables de relayer le message, remettre en place dans tous les pays, la culture civique et patriotique. Non pas les petits cours de moral, non. Mais le rituel du patriotisme, c'est-à-dire le retour du salut au drapeau, à l'hymne national et à tous les rites de fin d'année où les hommes rendaient hommage à leur pays. Il nous faut retourner aux nations en montrant que la seule chose qui donne un sens à la vie d'un homme sur terre, c'est la nation après les parents.
Le mot nation vient d'un mot latin qui veut dire naissance. Ceux qui sont nés ensemble. Donc, la nationalité, c'est le fait de devenir frères et soeurs avec ceux avec qui nous ne sommes pas nés ensemble. Le citoyen est le frère de l'autre citoyen. La seule différence est que la fraternité est fondée sur le sang et la citoyenneté est fondée sur la loi, la possibilité qu'offre la loi à des hommes de devenir frères. Nous devons cultiver ce sens. C'est par là que nous trouverons notre salut.
Que nos dirigeants se donnent une vision. La vision permet de croire. Vous ne pouvez pas diriger si vous ne croyez pas, si vous croyez en rien. Un chef a un idéal à partir duquel il fait les sacrifices utiles.
L'Afrique a-t-elle encore le temps de mettre en oeuvre cette stratégie de résistance dont vous parlez ? N'est-il pas trop tard pour le Zimbabwe et pour beaucoup d'autres pays ?
Il se peut que la crise emporte le Zimbabwe, mais cela sera temporaire. Le problème de la domination, c'est qu'elle a toujours une limite. Cela s'appelle la limite du mur. Quand vous dominez un homme, il recule, cède, jusqu'à ce qu'il arrive au mur. Et là, il ne peut plus reculer, il est obligé d'avancer pour se libérer. C'est pour cela qu'aucune domination ne peut être éternelle.
Si le Zimbabwe est emporté, si la Côte d'Ivoire est emportée, cela ne mettra pas fin au fait que tous les hommes du tiers monde ont compris qu'ils doivent affronter l'Europe pour reconquérir leur liberté. Je pense que, plus que jamais, le moment est propice parce que l'Occident est en crise. Nous devons en profiter pour trouver les moyens de sauver nos Etats, parce que plus les pays riches sont en crise, plus ils sont dangereux pour les pays vassaux. Et pour nous, la première chose à faire, c'est de ne plus avoir peur. Au fond, nos hommes politiques ont tellement intégré leur condition de dominé, qu'ils n'osent pas. Ils doivent oser, ils doivent prendre des initiatives et ils doivent accepter les sacrifices qui vont avec.
Cette vision des choses ne va-t-elle pas au-delà de la simple action politique ?
Vous savez, il faut toujours des leaders pour que quelque chose se fasse. Les hommes peuvent se lever tous, mais à un moment donné, on dira : qui va parler en notre nom ? Il y a toujours quelqu'un qui parle au nom des autres. Et c'est lui qui permet à tous les autres d'intégrer le projet. C'est certes leur projet, mais il est obligé de le leur retourner pour qu'ils l'acceptent comme tel. Nous devons accepter qu'il y ait des leaders qui lancent le message pour que nous puissions nous organiser.
Afin que ces leaders avancent dans le sens attendu par les populations qui ne demandent qu'une seule chose : manger, se soigner et vivre décemment. Un homme se révolte quand ces trois conditions ne sont plus respectées. S'il y a de plus en plus de crises sociales en Afrique, c'est que ces trois conditions ne sont plus respectées. Pourquoi ? Comment un pays comme la Côte d'Ivoire peut-il produire 45 000 barils de pétrole par jour et n'en recevoir que 6 000 ? Alors que quand tu investis dans le pétrole, tu récupères toute ta mise en un an. Tout le reste, ce sont des bénéfices. Or, nous continuons de souffrir parce que le pétrole coûte cher.
Quand certains hommes parlent, ils oublient l'histoire. Comme si leur cas était original. Mais le Zimbabwe, ce n'est pas un cas original ! La Côte d'Ivoire, ce n'est pas un cas original ! Le Niger a voulu revoir son contrat sur l'uranium, vous savez ce qui s'y est passé ? Des 4X4 ont disparu dans le désert et quelques jours après, des rebelles sont venus dans ces 4X4. Le Niger était au bord de la crise totale lorsque le président Mamadou Tanja a décidé de reconduire le contrat tel qu'il était. Et comme par miracle, les rebelles ont disparu.
Mugabe devrait-il faire la même chose pour que la crise zimbabwéenne prenne fin ?
Mugabe, c'est un soldat ! C'est un homme qui est prêt pour la mort. Dans cet esprit, je ne crois pas qu'il cède. Je ne sais pas si cela va mettre fin à la crise, mais je pense qu'il luttera jusqu'à la mort. C'est un soldat, il voit les choses en soldat. Il a combattu pendant longtemps, il a combattu l'apartheid. Ce n'est pas une guerre simple, ce n'est pas une guerre de deux personnes qui ne sont pas d'accord et qui se tirent dessus. C'est une machine des grandes industries agro alimentaires du monde. Politiquement, ils peuvent le vaincre. Mais tant qu'il n'est pas mort, il se battra contre eux.
Dans cette lutte, des structures comme l'Union africaine et même la CEDEAO peuvent-telles servir ?
L'Union africaine ne peut servir que si elle est vraiment l'union de l'Afrique. Or, elle est la désunion africaine. Les Etats y vont pour dire qu'ils ne sont pas unis. Mais si l'Union africaine devient vraiment l'union de l'Afrique, si elle arrive, ne serait-ce qu'à se désengager du FMI, l'économie mondiale va basculer. Si les 14 pays de la zone CFA décident de se retirer de leur arrimage à la France, la France s'écroule. Ce sont des vérités simples. Si nous décidons, ici en Afrique, d'économiser, ne serait-ce que 5 F ou un dollar, nous serons une puissance. Mais personne ne sera d'accord avec ça. Si l'Union africaine marche dans ce sens, c'en est fini pour l'état actuel du monde.
Pourrons-nous y arriver un jour ?
Mais pourquoi posez-vous cette question ? Vous la posez comme les leaders noirs aux Etats-Unis. Jamais, en dehors des films de fiction, on n'avait imaginé un président américain noir. Et même lorsque dans ces films le président était noir, c'était un mauvais président. Mais nous sommes en 2008 et les Etats-Unis, la première puissance mondiale, ont un président noir. Chez eux, il n'y a pas de métis. Si tu as du sang noir, tu es noir. Obama a été élu, non pas parce qu'il est noir, mais parce qu'il a convaincu les Américains qu'il n'y a ni Noir, ni Blanc mais qu'il y a plutôt l'Amérique, et l'Amérique doit être la première puissance. Voilà son message.
Je pense que, parce que cela a été possible dans le pays qui a connu l'esclavage pendant des siècles, parce que cela a été possible dans le pays qui a connu la ségrégation raciale, donc le pays qui a été le plus dur avec sa minorité noire, rien n'est impossible ailleurs dans le monde. Si les gens n'ont pas encore compris ça, c'est qu'ils n'ont rien tiré de ce qui s'est passé aux Etats-Unis. Les larmes de Jessie Jackson, n'étaient pas des larmes d'actualité. C'était les larmes sur l'histoire. Il pleurait parce qu'il était au deuil de l'histoire. On enterrait l'Amérique esclavagiste, l'Amérique de la ségrégation. Il pleurait sur cette Amérique en train de mourir, parce qu'il était le témoin de ce que personne ne pouvait imaginer.
Dans l'état de pauvreté où vivent les Africains, n'est-ce pas leur en demander un peu trop ?
Non ! Nous pouvons, nous aussi, enterrer notre histoire. Nous avons le droit, le devoir et l'obligation devant l'histoire, d'enterrer notre histoire, l'histoire des pauvres, l'histoire des hommes soumis, l'histoire de ceux qui ne peuvent pas penser par eux-mêmes, cette histoire qui met l'Afrique au bord du gouffre et qui ne lui laisse pas de choix parce qu'il est le dominé du mur. Nous devons avancer pour construire une nouvelle histoire. Cela demande beaucoup d'efforts, mais il faut faire ces efforts.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2008 Notre Voie. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.