22 Décembre 2008
Kinshasa — Le gouvernement appelé à être conséquent vis-à-vis de CTC Super Match
Dans une motion d'information lue du haut de la tribune de l'Assemblée nationale le 9 juin dernier, le député national Jean-Pierre Lisanga Bonganga ne croyait pas si bien dire lorsqu'il dénonçait avec force M.Tribert Rujugiro Ayabatwa, patron de l'entreprise tabacicole Congo Tobacco Company (CTC) basée à Goma, propriétaire de la marque de cigarette Super Match, de financer la guerre à l'Est du pays. De même, avait-il mis à nu les pratiques frauduleuses dont celui-ci passe pour maître même en Afrique ; pratiques qui dopent le secteur du tabac au pays et coûtent également au Trésor public près de 15 millions Usd chaque année.
Sans doute que d'aucuns avaient mis ces propos sur le compte de la spéculation politicienne - raison peut-être pour laquelle le dossier n'a connu jusque-là aucun traitement au Parlement - mais le rapport du groupe d'experts du Conseil de sécurité de l'Onu, vient de donner raison à l'élu de Kinshasa. Ce, avec preuves à l'appui.
L'Est de la RDCongo, plus particulièrement le Nord-Kivu, est loin de retrouver la stabilité. La guerre, qui y sévit et pour laquelle Laurent Nkunda a fait son nom, continue avec son cortège de malheurs : massacres et errance des populations, recrutement des enfants associés aux groupes armés, pillage des ressources, viols des femmes, etc. Le viol de femmes étant utilisé comme arme de guerre, les femmes de Kinshasa se sont élevées, au travers d'une gigantesque marche le mardi 16 décembre, pour dénoncer cet ordre de choses. Fustigeant l'impunité, elles en ont appelé à la fin de ces exactions, et surtout de la guerre.
Abjecte, cette guerre est soutenue tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Sur le plan interne, l'Onu vient de révéler au grand jour, ce par le biais du rapport d'un panel du Conseil de sécurité, des bras financiers du général dissident Nkunda et de son mouvement politico-militaire, le CNDP (Congrès national pour la défense du peuple). Parmi eux, Tribert Rujugiro Ayabatwa, fondateur du Rwandan Investment Group et président du Groupe Master Mind, dont Congo Tabacco Company (CTC) basé à Goma et producteur de la cigarette Super Match, est une filiale.
Preuves à l'appui, le rapport est sans équivoque : « Tribert Rujugiro Ayabatwa, conseiller présidentiel (Ndlr : Au Rwanda) et fondateur du Rwandan Investment Group, conglomérat du secteur privé qui a l'appui du gouvernement (Ndlr : rwandais), jouerait un rôle dans le financement du CNDP. M. Rujugiro a donné officiellement au colonel Innocent Gahizi en tant que directeur de ses ranches, une procuration lui permettant de signer des documents fonciers en son nom. Selon des responsables du CNDP, des journalistes étrangers et d'anciens combattants, le colonel Gahizi est l'un des commandants les plus influents du CNDP; chargé des finances et de la logistique, il est en contact étroit avec M. Rujugiro ».
Relevant que M.Rujugiro - l'un des principaux bailleurs de fonds du Front patriotique rwandais (FPR) au cours de la guerre civile rwandaise de 1990 -1994 - est présentement aux arrêts à Londres en vertu d'un mandat d'arrêt pour fraude fiscale émis par l'Afrique du Sud, les experts de l'Onu notent qu'il possède des centaines d'hectares dans des zones actuellement contrôlées par le CNDP et a continué d'y investir ces dernières années, en achetant deux ranches d'une superficie totale de 300 hectares en juin et juillet 2006. De même, ils font état de la copie d'un courriel de M. Rujugiro daté du 28 août 2007 dans lequel il remercie un employé en poste à Dubaï de bien vouloir faire le nécessaire pour mettre à la disposition des «gens de notre ami Laurent N. » la somme de 120 000 dollars requise pour payer les soldats. Aussi font-ils état de l'original d'un courriel que M. Gahizi avait envoyé à M. Rujugiro le 6 juin 2008 pour l'informer qu'il dispose de tout l'« équipement », que «les gens sont prêts » et qu'il se prépare à se déplacer en direction de la « ville » et lui demande de lui dire ce qu'ils devraient faire. Que signifient ces codes qui sont évidents par eux-mêmes ?
Lisanga Bonganga avait tiré la sonnette d'alarme
Avec leur rapport, les experts de l'Onu viennent d'enfoncer une porte déjà ouverte. Trois mois avant les résultats de leurs investigations sur la situation de guerre à l'Est, le député national Lisanga avait, le plus solennellement du monde, mis en cause le richissime rwando-congolais, le pointant du doigt comme financier des malheurs des Congolais au Nord-Kivu. C'était au travers de sa motion d'information faite du haut de la tribune de la Salle de congrès au Palais du peuple lors de la plénière du 9 juin dernier.
« La CTC ( ) est soutenue par le pouvoir rwandais et serait à la base du financement des opérations de déstabilisation de l'Est de notre pays. Dès lors, il appert, dans les meilleurs délais, de mettre sur pied une commission parlementaire d'enquête pour éclairer la religion de la représentation nationale aux fins de mettre fin à cette maffia politico-financière qui opère les revenus de l'Etat congolais et déstabilise l'Est du pays », avait déclaré avec force le député Lisanga. Depuis lors, le dossier semble avoir été classé sans suite. Qu'à cela ne tienne, l'élu de Kinshasa se doit de se féliciter pour son acte hautement patriotique. D'autant qu'une institution de renommée mondiale vient de lui donner raison et apporter de l'eau à son moulin ; excluant ainsi toutes les considérations attribuées à tort ou à raison à sa démarche.
Dans la motion du député Lisanga, il n'y a pas que les accointances du patron de CTC Super Match avec le CNDP qui ont été épinglées. Ses pratiques frauduleuses aussi. Celui-ci est d'ailleurs présentement aux arrêts à Londres en vertu d'un mandat d'arrêt pour fraude fiscale émis par l'Afrique du Sud. Ce qui conforte les déclarations du député Lisanga selon lesquelles M. Tribert Rujugiro Ayabatwa est un personnage bien connu des services de l'Interpol et par la police sud-africaine. En son temps, il notait : « Ce Rujugiro a bâti un grand réseau maffieux qui opère dans toute l'Afrique et est impliqué dans plusieurs opérations frauduleuses dans plusieurs pays. La filiale sud-africaine du Groupe Master Mind a été fermée et ses biens ont été saisis par les douanes sud-africaines ».
Sur le plan national, notait l'élu de Kinshasa, « la firme appartenant à M. Tribert Rujugiro Ayabatwa s'est singulièrement spécialisée dans l'importation des vignettes contrefaites qu'elle appose sur les paquets de cigarettes afin de ne pas payer les droits d'accises sur toutes les marques qu'elle commercialise en République démocratique du Congo ». Conséquence : grâce à cette pratique frauduleuse, la cigarette Super Match est vendue à bas prix.
Selon le député Lisanga, les pratiques frauduleuses de CTC, qui font perdre 15 millions Usd au Trésor public chaque année, sont connues des institutions congolaises, notamment l'Ofida, le parquet général, le Conseil national de sécurité, l'Anr et la Banque centrale. En son temps, chacune de ces institutions a diligenté une enquête qui s'est avérée concluante. Mais, rien n'a été fait ni par le gouvernement ni par l'Ofida !
Toujours à propos du Groupe Master Mind, l'on retiendra que l'hebdomadaire ougandais « The East African » notait, dans sa livraison du 5 décembre 2005 au travers de l'article « Industry moves to stub out illicit cigarette trade », que ce groupe fait l'objet d'une enquête poussée par l'Interpol car considéré comme le manufacturier le plus impliqué dans la fraude qui existe en RDC, au Kenya et en Ouganda. Le journal ougandais écrivait cet article à la suite de la réunion qui avait réuni, début décembre 2005 à Entebbe, les administrations douanières des 3 pays précités.
Et le comble, c'est que malgré ces dénonciations sur le plan continental, relayées abondamment sur le plan national par la presse, l'Ofida s'est toujours montré complaisant eu égard à CTC qui a érigé la fraude en mode de gestion et dont la production passe aujourd'hui pour des cigarettes du sang, à l'image du diamant du sang.
Combien de temps et autres preuves faudrait-il encore aux autorités congolaises pour prendre des mesures qui s'imposent afin de couper la rébellion de ses moyens de financement, notamment en mettant sous scanner et hors d'état de nuire CTC Super Match, une entreprise non citoyenne ? De l'autre côté, les Congolais doivent apprendre à ne pas financer indirectement la guerre.
N.El/Consulting
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2008 Le Potentiel. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.