Sud Quotidien (Dakar)

Egypte: Alexandrie - New York de Youssef Chahine - Je t'aime...moi non plus

Théodora Sy Sambou

30 Décembre 2008


La semaine dernière, l'Institut français de Dakar rendait hommage au réalisateur égyptien Youssef Chahine décédé le 27 juillet dernier. Au menu de la soirée du 22 décembre, Alexandrie...New York Cruel, si souvent, que l'univers incertain de ces honneurs mondains, de ceux qui nous laissent si pleins de doute, perdus entre le plaisir de nous y accrocher comme à nos rêves éperdus de gloire d'ici-bas et l'amère saveur qu'ils charrient.

Dans la bouche, un arrière-goût de fiel et de nausée, mélange d'envie et de répulsion. Dans un café du Caire le 19 juillet 1956, deux amis s'engagent dans une vive discussion.

L'un d'eux n'ira pas, comme il était convenu, à la quête de cette inestimable distinction que l'Amérique lui a décernée. Pour le réalisateur égyptien qu'il est, un hommage au pays de l'Oncle Sam, c'est sans doute un peu trop pour Yéhia, incrédule face au destin.

Il n'ira pas. Trop lourd à porter que ce cadeau empoisonné. Car l'Amérique est coupable à ses yeux, de ce silence trop pesant où elle se refugie, recluse dans cette fausse neutralité, entre Israel et Palestine, perdue par son impérialisme.

Les images qui défilent sur son écran de télévision sont formelles : là-bas, on se hait et s'entretue, victime de ces armes à l'américaine qui creusent l'écart et anéantissent de fragiles espoirs de paix.

Et pourtant, il se relève, convaincu que tout n'est pas perdu. Ses mots porteront sans doute, ceux d'un homme qui tomba un jour sous le charme d'une terre d'ailleurs. Car il l'aime, son Amérique, de ces amours impossibles, mélange d'espoir et de désillusion.

De lucidité aussi, parce qu'au fond de lui, nulle trace de ces amours aveugles, ceux qui embellissent tout et gomment les défauts. Il n'ignore pas que l'Amérique s'est laissé perdre à ses rêves de conquête, là-bas sur les braises d'un conflit qu'elle seule peut éteindre : il est possible que cessent les tueries en Palestine, et l'Amérique est une terre de liberté.

Jamais il n'a voulu s'abandonner à ces rêves de grandeur, ceux où l'écran nous fait paraître toujours un peu plus beaux, à peine réels et presque surréels. Yéhia refuse de demeurer prisonnier de ce star-system où l'âme s'évanouit, silencieuse et complice, dans ce monde de l'artifice.

La faute au star-system

Alors il s'en va sur des sentiers parallèles, en quête de ce passé qui lui revient comme cela en pleine figure, avec l'effet d'un boomerang. C'est l'un de ses films qui passe sur grand écran et lorsqu'il se referme, les questions qu'il soulève sont pointues, incisives.

La presse locale est sans pitié, revient sur le compromis qu'il s'est imposé : incompris que cet homme qui n'avait renié l'Amérique que parce qu'il l'aimait trop. Alors il ignore les provocantes interpellations, et ses répliques sont celles d'un nostalgique désabusé.

Car il n'a rien oublié de son passé, lorsqu'il était encore pensionnaire du Victoria College d'Alexandrie. Suffisant pour recréer le trait d'union entre son peuple et celui de l'Amérique.

Dans un creux de sa mémoire, jamais il n'avait pu oublier Ginger, l'amour de ses premières années, la rousse incendiaire qui lui avait un jour enflammé le coeur. Et Ginger est là, anonyme dans ce décor. Les amants se rejoignent et se retrouvent, c'est comme si rien n'avait changé.

Avec elle, il joue sur le temps, et se souvient. Plus jeune, il franchissait le seuil de l'école, des rêves plein la tête. Son regard demeurait suspendu à l'une de ces jeunes filles du collège, « la plus belle » comme il disait. Il était venu pour des cours de comédie, il se retrouvera dans la mise en scène.

Dans son jeu d'acteur, il ignorait tout de ce glissement entre réel et fiction, se perdait, se noyait dans chacun de ses personnages : tous deux ne faisaient plus qu'un. Magistrale était son interprétation de Hamlet, le personnage de Shakespeare, il dansait ou volait comme un dieu, se croyait déjà à Hollywood.

Mais il n'oubliait pas que l'école était aussi celle de la vie, terre de rencontre entre peuples et cultures. Il était alors assez idéaliste, assez fou pour croire que tous les hommes étaient frères, lui que l'on ne méprisait que parce qu'il était arabe, parce qu'il venait d'ailleurs.

A l'époque encore, il avait dû quitter Ginger : leurs destins les menaient l'un loin de l'autre. Mais la belle Américaine de sa jeunesse lui avait donné un fils, Alexandre, conçu lors d'un bref séjour du réalisateur égyptien sur la terre de ses amours.

Il ignorait tout de l'existence de cet enfant, la chair de sa chair, monstre de froideur, de mégalomanie et de snobisme. Il ne veut pas de ce père qui vient d'ailleurs et à qui il ressemble un peu trop, renie cette part de lui qui vient d'Egypte. Comme lui pourtant, il a la danse dans le sang et s'envole sur chaque piste.

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Mais il y a aussi tout ce qui les sépare : l'Amérique d'hier n'est pas celle d'aujourd'hui. Son cinéma non plus, englué dans une uniformisation de l'image où l'action se conjugue avec une forme de violence gratuite. Exit Fred Astaire et le petit côté classique du septième art américain et la route est longue, presque infranchissable, d'un pan à l'autre de son histoire.

Alors on se laisse toucher par la magie de l'instant, l'histoire d'une âme ballottée de ci, de là. Youssef Chahine y demeure fidèle à ses convictions, ne renie aucun de ses choix.

L'histoire s'écrit alors sans ratures, mise à nu dans le noir de nos yeux, souvent sur fond de comédie musicale. On s'émeut et se déchire avec lui, se laisse si souvent entraîner par la cadence de son pas. Parce c'est lui, Yéhia, fils d'ici et d'ailleurs, l'inconfortable posture...

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