Maïmouna Gueye et Eugène Kaly
30 Décembre 2008
interview
Malang (nom d'emprunt) est un enseignant sénégalais vivant avec le Vih. S'il ne veut pas encore révéler son identité au public, c'est parce qu'il estime qu'au Sénégal où la prévalence est de 0.7% dans la population générale, un instituteur séropositif qui se dévoile ne sera plus conçu pour ses élèves comme un modèle.
Quand avez-vous su que vous étiez séropositif ?
J'ai connu mon statut sérologique, lorsque je me suis fait dépister en juin 2002. En me promenant un jour de ce mois, je suis tombé sur un centre de dépistage volontaire et anonyme. J'ai alors décidé de me faire dépister.
J'en ai profité, parce que depuis 1993, je voulais me faire dépister, car j'avais des soupçons sur mes rechutes récurrentes sur certaines pathologies en particulier les dermatoses. Je me suis dit, il faut que je fasse le dépistage. Deux jours après, je suis revenu chercher les résultats. Malheureusement, j'étais porteur du virus du Sida.
Comment avez-vous vécu ces moments ?
Je m'attendais à cela, parce que j'avais des soupçons avant de faire le dépistage. Mais, je n'osais pas le faire. Donc, je n'étais pas très surpris, même si j'ai subi un choc en apprenant la nouvelle.
Aussitôt, j'ai partagé l'information avec ma femme. Elle a passé toute la nuit à pleurer. Je lui ai demandé de faire le test, ce qu'elle a fait le lendemain. Heureusement pour elle, ses résultats étaient négatifs.
Comment avez-vous partagé l'information avec les autres membres de votre famille ?
Après mon épouse, j'ai informé une de mes soeurs. Cette dernière m'est trop proche. D'ailleurs, elle n'était pas très surprise parce qu'elle savait que je participais à des activités de lutte contre le Vih/Sida. Après elle, d'autres membres de la famille, notamment mon père, ont été mis au courant de mon statut sérologique. Mes enfants aussi sont informés.
Mais, jusqu'à présent, je n'ai informé ni ma mère ni mes autres soeurs. Si j'ai tenu à ne pas informer mes soeurs cadettes, c'est parce que je pense qu'elles ne sont pas en mesure de surmonter l'épreuve. Tous les membres de ma famille qui sont au courant me soutiennent. Ce qui me donne le courage d'affronter la vie.
Vous êtes enseignant, comment avez-vous partagé l'information avec vos collègues ?
J'ai informé mon inspecteur départemental un mois après la révélation de mon statut de sérologie. Un an après, j'ai fait la même chose avec l'inspecteur d'Académie.
Quand je suis revenu en ville pour d'autres fonctions, j'ai donné l'information à d'autres supérieurs hiérarchiques. J'étais dans la campagne, mais avec les activités d'accompagnement, c'était très difficile.
Vous avez partagé l'information avec votre inspecteur départemental, votre inspecteur d'Académie. Pourquoi pas avec votre directeur d'école et vos autres collègues ?
En ce moment, j'étais le directeur et je n'ai pas trouvé opportun de partager l'information avec mes autres collègues. J'ai plutôt informé les inspecteurs.
La stigmatisation est-elle une réalité au Sénégal ? En êtes-vous personnellement victime ?
La stigmatisation est une réalité au Sénégal. Si aujourd'hui, je ne veux pas révéler mon identité et lever mon anonymat, c'est moins par rapport à moi que ma famille. Je n'aimerais pas que mes enfants, par exemple, aillent à l'école et qu'on leur dise que leur père vit avec le Vih.
C'est cela la stigmatisation et je ne veux pas que ma famille souffre à cause de moi. J'ai refusé de participer au film (« Courage et Espoir » qui retrace l'histoire de quatre enseignants vivant avec le Vih : ndlr) parce que nous sommes dans des pays différents.
Au Kenya par exemple, le taux de prévalence du Vih est d'environ 30% dans la population générale et dans le film, on montre que les enseignants sont très touchés et que dix enseignants meurent par jour. Donc, plus de 3.000 enseignants perdent leur vie chaque année.
La situation est autre au Sénégal où le taux de prévalence du Vih est estimé à 0.7% dans la population générale. Un enseignant vivant avec le Vih, s'il se dévoile ici aura de sérieux problèmes dans la communauté parce qu'il ne sera plus un modèle pour ses élèves et même certains parents d'élèves.
C'est la raison pour laquelle, je ne veux pas me dévoiler, même si je suis très engagé dans le combat contre le Sida. Le public n'est pas assez formé pour accepter une Personne vivant avec le Vih, en particulier quand il s'agit d'un enseignant. Je dirais que le public n'est pas assez mûr pour faire face à la stigmatisation.
Votre maladie vous a-t-elle a empêché de bien faire votre travail dans les salles de classe ?
J'ai continué à enseigner pendant quatre ans après avoir été dépisté et mis au courant de mon statut sérologique. C'est vrai que j'ai respecté mes rendez-vous médicaux de routine, mais cela ne m'a pas empêché de travailler correctement.
Jusqu'à présent, je suis dans l'enseignement où je travaille comme tout le monde parce qu'ayant des obligations vis-à-vis de la nation.
Est-ce qu'il n'y a pas nécessité de sensibiliser le corps enseignant, les élèves et la population de manière générale sur le Vih ?
Jusqu'à présent, nous n'avons pas atteint le taux de sensibilisation et d'éducation pour un changement de comportement dans la population, mais aussi leur tolérance à l'endroit des Personnes vivant avec le Vih. Pour tout cela, j'aimerais qu'on nous soutienne pour que l'information puisse être accessible partout.
Pour le moment, c'est très difficile pour moi de dire aux populations que je vis avec le Vih et leur donner la vraie information.
Au Sénégal, le taux de prévalence est tellement faible que quand une personne se dévoile, il est rejeté par la société. Ce sont des choses qui montrent le degré de non-acceptation par la communauté de vivre avec une Personne vivant le virus du Sida.
Par rapport à votre prise en charge, ne rencontrez-vous pas de difficultés dans le traitement avec les Arv ?
Depuis que je suis sous Arv (Antirétroviraux : ndlr), je ne connais pas de problèmes particuliers dans le traitement.
Dans les groupes de paroles, nous montrons aux autres que l'Etat du Sénégal fait beaucoup de choses pour nous. Donc, il faut que nous lui rendions la monnaie en s'impliquant davantage dans la sensibilisation et la réponse au Vih.
Ceci permettra de protéger les autres, mais aussi d'amener les Personnes vivant avec le Vih à vivre positivement leur statut parce que si le taux de prévalence dépasse 0,7%, l'Etat du Sénégal ne pourra plus supporter l'achat des Arv.
Quelles sont les difficultés que vous rencontrez sur le plan sanitaire ?
Nous sommes bien accompagnés et nous rendons grâce à Dieu. Nous demandons encore aux autorités un meilleur accompagnement, tout en saluant ce qui a été déjà fait pour nous. Cet accompagnement doit aussi concerner tout le monde.
Les médiats doivent aussi s'impliquer dans la lutte contre la stigmatisation, la discrimination. Je connais des cas isolés de discrimination dus à un problème d'incompréhension.
J'ai fait une tournée pour recenser des enseignants vivant avec le Vih. J'ai trouvé qu'il y a des enseignants vivant avec le Vih qui ont été licenciés avant que l'on ne découvre leur statut sérologique.
Par contre, je n'ai pas vu d'enseignants remerciés parce qu'ils étaient séropositifs, mais parce qu'ils ne respectaient pas les normes de travail. C'est normal parce que le système a besoin d'efficacité et l'agent doit être efficace.
Il y a au Sénégal une proposition de loi sur le Vih. Mais, certaines Personnes vivant avec le Vih ne veulent pas d'une loi. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Je pense que nous sommes des personnes comme toutes les autres. Tout ce qui est condamnable, nous devons l'éviter. Nous ne devons pas amener du tort volontairement à une personne.
Nous sommes des citoyens comme tout le monde, il n'y a pas de différence entre nous et les autres Sénégalais parce que vivre avec le Vih ne veut rien dire.
C'est juste un virus qui est présent dans notre corps. S'il est bien géré, la personne peut vivre pendant plus de trente ans après le dépistage et même plus. Donc, avec cette évolution, les gens doivent être positifs et ne pas faire des actions qui peuvent nuire à d'autres personnes.
La loi sera là pour sanctionner ceux qui ne respecteraient par les normes de la société. Par exemple, les Personnes vivant avec le Vih qui se comporteraient de manière à nuire à d'autres personnes. Elle sera aussi là pour condamner des personnes qui ne sont pas infectées par le Vih et qui essaieraient de faire du mal aux Personnes vivant avec le Vih.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2008 Le Soleil. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.