Wal Fadjri (Dakar)

Guinée: Sauver la Guinée, repenser l'Afrique

30 Décembre 2008


Les évènements actuellement en cours en Guinée-Conakry interpellent notre conscience africaine et exigent de nos organisations communautaires plus de lucidité et de capacité de discernement. Il est trop facile d'applaudir par pur sentimentalisme africain le capitaine Moussa Dadis Camara et ses hommes ou de les condamner 'par principe' en suivant aveuglément la nébuleuse 'communauté internationale' à l'agenda et aux intérêts diffus.

Il est plus difficile de regarder froidement la réalité en face, de l'analyser et d'en tirer les leçons. S'il urge de sauver enfin la Guinée après la mort du président Lansana Conté, il est tout aussi impératif que dès à présent les évènements de Conakry, au-delà de la Guinée, servent à repenser l'Afrique, ses institutions et son leadership.

Pour ce faire, permettons-nous une petite digression dans l'histoire récente de la Guinée, vue à travers le prisme des institutions africaines et notamment de l'Union africaine (Ua) anciennement Organisation de l'unité africaine (Oua). Il y a un peu plus de 24 ans, en mars 1984 précisément, disparaissait Ahmed Sékou Touré, héros et père de l'indépendance du pays dont le parcours et les dernières années de règne sans partage rappellent tragiquement ceux du président zimbabwéen Robert Mugabe (tous deux acculés par l'Occident et victimes de leur nationalisme radical ainsi que de leurs positions résolument anticolonialistes).

Le président Sékou Touré parti, il fut offert au peuple guinéen une occasion historique de se définir une nouvelle trajectoire et de se donner une nouvelle destinée. Son élite exilée, son peuple encore timoré et sous le choc, la Guinée et les Guinéens de l'époque furent incapables de saisir cette opportunité. Des militaires, avec à leur tête le colonel Lansana Conté, sautent quant à eux sur l'occasion et s'emparent du pouvoir en avril de la même année.

Le président Conté y restera jusqu'à son dernier souffle et finira un peu comme son prédécesseur, dont il avait promis de rectifier les erreurs par le truchement du Comité militaire de redressement national qu'il avait mis en place dès sa prise du pouvoir. A l'époque, il n'était pas encore de coutume de 'condamner' de manière quasi unanime et aussi systématique les coups d'Etat en Afrique. On les condamnait suivant les clivages idéologiques entre l'Est et l'Ouest, suivant les allégeances des putschistes et suivant les alliances régionales et sous-régionales du moment.

On était loin du tumulte des 'conférences nationales' de la décennie 90 qui finirent par amplifier et cristalliser l'aspiration des peuples à une gouvernance démocratique et à plus de justice sociale. A l'Oua, qui n'était pas encore devenue l'Ua, la seule politique applicable lorsque survenait un coup d'Etat était alors celle de la 'non-ingérence' dans les affaires intérieures des Etats-membres.L'article 3 de la charte de la défunte Oua entérinait les principes suivants comme fondement de son existence : 'Egalité souveraine de tous les Etats membres ; Non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats ; Respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de chaque Etat et de son droit inaliénable à une existence indépendante'. Dans de telles conditions, ni l'Oua ni aucun Etat africain ne pouvait s'en prendre aux militaires guinéens de l'époque. Lansana Conté pouvait régner, participer à l'aise aux sommets de l'organisation panafricaine sans critique ouverte de la part de ses 'pairs' africains et sans grand risque.

Aujourd'hui 24 ans après, alors que pour la Guinée l'histoire semble se répéter et que le pays se trouve une nouvelle fois à la croisée des chemins, le contexte africain a, lui, sensiblement évolué. Au principe sacro-saint de 'non-ingérence' édicté plus haut, l'Afrique a accouplé celui du droit ou du devoir d'ingérence, principe sur lequel s'appuie l'Union africaine pour 'condamner' la prise du pouvoir par les militaires guinéens et exiger un 'retour à l'ordre constitutionnel'.Avec la naissance de l'Union africaine (Ua), et contrairement à ce que l'on croit généralement, la règle de la 'non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats membres' reste toujours un des 'principes' fondateurs de la nouvelle Union. La clause est clairement posée dans les mêmes termes dans l'article 4 de l'acte constitutif de l'Ua qui a été définitivement adopté le 11 juillet 2000 à Lomé.

La nouveauté, cependant, c'est l'introduction dans le même article 4, qui portent sur 'les principes' qui fondent l'Union, du concept 'd'interdépendance' entre les Etats membres et de nouveaux paradigmes tels que 'le droit de l'Union d'intervenir dans un Etat membre' ou encore 'le droit des Etats membres de solliciter l'intervention de l'Union pour restaurer la paix et la stabilité' et enfin 'la condamnation et le rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement'. Bref, le droit d'ingérence ! Ces principes, déjà édictés à Alger l'année précédente (juillet 1999), allaient désormais guider la nouvelle politique de l'Union africaine face à ce que d'aucuns appellent 'la malédiction des coups d'Etat militaires'.

Mais n'est pas malédiction tout coup d'Etat militaire et n'est pas bénédiction tout 'ordre constitutionnel' ! Ceci a été prouvé de manière fort éloquente par le putsch perpétré en Mauritanie par le colonel Mohamed Ely Ould Vall en août 2005. Ce putsch a mis fin au régime autocratique de Maaouiya Sid'Ahmed Ould Taya, ensuite d'aller vers une transition jugée 'exemplaire' et enfin de porter au pouvoir pour la première fois de l'histoire de la Mauritanie indépendante un président démocratiquement élu (malheureusement destitué depuis août 2008 par un autre putsch).

A côté de la Mauritanie et plus d'une décennie plus tôt, un autre officier, le lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré, a permis au Mali voisin de mettre fin à une violente crise politico-sociale, de destituer un régime autocratique en mars 1991 pour mener le pays vers une transition 'démocratique' encore citée de nos jours en exemple en Afrique et ailleurs dans le monde. Amadou Toumani Touré comme Mohamed Ely Ould Vall quitteront le pouvoir une fois les transitions qu'ils ont promises achevées. Nous admettons que le contraire est tout aussi vrai avec les cas du président Blaise Compaoré du Burkina Faso (au pouvoir depuis 21 ans), de Yahya Jammeh (depuis 14 ans en Gambie) et du défunt général ivoirien Robert Gueï, pour nous limiter à quelques cas parmi les plus emblématiques en Afrique de l'Ouest où en cette année 2008, les coups d'Etat militaires semblent revenir à la mode.

La leçon à en tirer ? Il faut juger les hommes par leurs actes et les actes dans leur contexte avant de saluer ou de condamner 'par principe' ou de vouer aux gémonies des 'putschistes'. Plus que le putsch, c'est sa portée patriotique ou non, sa dimension salvatrice ou pas qu'il faut juger. Mieux encore, la question de la gouvernance démocratique, que ce soit en Guinée ou ailleurs, ne se limite pas seulement à la question du 'contrôle' du pouvoir. Mai c'est là un autre débat.

Pour en revenir à la Guinée et à l'Union africaine, la condamnation 'par principe' avancée par le président de la Commission de l'Ua, M. Jean Ping, aurait eu plus de valeur et de crédibilité aux yeux des Guinéens et des autres Africains si l'Union africaine avait agi en amont. En amont dans le contexte guinéen, c'est-à-dire lorsque le président Conté décidait en novembre 2001 de modifier la Constitution approuvée par le peuple dans le seul but de pouvoir se représenter à la présidentielle de 2003 et de perpétuer son règne. L'Union africaine aurait eu plus de crédibilité si elle avait averti (ou parlé avec) le président Conté et condamné cet amendement constitutionnel dans les mêmes termes et avec la même intransigeance qu'elle le fait aujourd'hui avec le capitaine Moussa Dadis Camara et ses hommes.

La condamnation de l'Ua aurait eu plus de valeur et de poids si, pendant ces trois à cinq dernières années, elle s'était mise au côté du peuple guinéen qui, ne l'oublions pas, s'est à plusieurs reprises violemment soulevé contre le président Lansana Conté et les caciques de son régime.L'insurrection la plus mémorable de la série reste celle de janvier-février 2007, pendant laquelle le peuple guinéen tout entier, malgré la répression, a tenu tête à son 'président' et ouvertement exigé puis obtenu la nomination d'hommes 'neufs' aux commandes du pays. Qu'a fait l'Union africaine lorsque le président guinéen, une fois la tempête passée, a remis en cause les accords signés et ramené les barons de son régime aux affaires ? Rien. Absolument rien.

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La même question peut aussi être adressée à la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), qui a certes eu le mérite d'avoir facilité la sortie de crise et la signature des accords entre Conté et les meneurs de la fronde contre son régime, mais qui a failli lorsque ces mêmes accords ont été bafoués par le président Conté. Que font l'Union africaine et la Cedeao en apprenant qu'au Niger, il y a des velléités de changer la Constitution pour permettre une prolongation de la présence de Mamadou Tandja au pouvoir, lorsqu'ils apprennent que le président sénégalais Abdoulaye Wade change à sa guise la Constitution sénégalaise, etc. ?

Ces quelques exemples juste pour dire que les institutions africaines pour être plus crédibles se doivent de se mettre au service de l'Afrique et des peuples africains avant même que n'éclatent les crises ; et après de hurler avec les loups de la 'communauté internationale', en usant de slogans sans aucune emprise avec la réalité. Et c'est en cela que les évènements de Conakry, en plus d'aider à sauver la Guinée Conakry, devraient servir de leçon et de déclic pour repenser l'Afrique, ses crises, ses institutions, son leadership * (A Suivre)

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