31 Décembre 2008
Kinshasa — Elles sont de plus en plus visibles au volant des autobus de la Société des transports abidjanais. Les femmes-machinistes expliquent comment elles ont choisi ce métier longtemps réservé aux hommes. Les premières lueurs du jour se profilent annonçant la fin de la nuit pour les Abidjanais. L'effervescence est déjà perceptible à la direction régionale de la Société des transports abidjanais (Sotra) de Port-Bouët. Des autobus ne cessent de déposer les agents qui doivent reprendre le travail.
Ce mardi 23 décembre à 5 heures 50 du matin, les premiers machinistes qui sont arrivés s'offrent un peu de répit en regardant la télévision dans un espace aménagé à proximité de l'administration. Certains devisent. Sur le côté, l'on aperçoit le tableau « d'affectation » ou de « lancement ». C'est lui qui planifie le positionnement et la sortie des autobus et des machinistes.
Moulée dans une robe jaune et rouge, barrette dans les cheveux, une jeune dame qui était assise parmi les conducteurs se lève et se dirige vers la salle de départ en face du tableau d'affectation. «Je viens de retirer ma feuille de route. C'est notre boussole. Elle comporte l'heure de départ et d'arrêt du service. Maintenant, je vais aller chercher le véhicule sur le parc. En principe on fait d'abord un tour pour les dernières vérifications. On régularise la feuille et on sort du parc pour aller prendre notre position au lieu d'embarquement», explique Mlle Vangah Annick, machiniste.
«Les clients nous draguent»
Sa présence à ce poste marque une rupture à la Sotra. Puisque jusqu'en 2000, le métier de machiniste était réservé aux hommes. La trentaine environ, elle est titulaire d'un Brevet de technicien en maintenance véhicule et engin, obtenu dans une école de la place. Conduire les mastodontes de la Sotra est un rêve d'enfant pour elle. «J'avoue que j'ai toujours rêvé depuis toute petite d'être conductrice d'un gros engin et j'aimais aussi la mécanique. Lorsque j'ai eu mon diplôme, j'ai eu l'information que la Sotra organisait un test pour recruter des machinistes. Je me suis présentée et j'ai été admise », explique la conductrice.
Trois mois de formation ont suffi pour qu'elle soit outillée. Elle reconnaît que prendre le volant d'un bus n'est pas toujours aisé mais il faut une dose de courage et aimer la conduite. «C'est un travail fatiguant parce qu'on a affaire à des véhicules à boîte à vitesse mécanique. On a souvent mal au pied. Physiquement, cela impose une débauche énergie. Maintenant je suis habituée car cela fait huit mois que je conduis les bus», poursuit la belle Annick.
Selon elle, il ne faut pas être lourd et il faut éviter d'être maladroit dans la conduite. Car, les clients sont souvent impitoyables quand il s'agit des femmes au volant. Parmi eux, certains marquent leur étonnement quand ils voient une femme aux commandes du bus. D'autres, plus incisifs, lancent des injures. «On peut tomber sur de bons bus ou des véhicules présentant quelques défaillances techniques.
Ce n'est pas facile quand les bus accusent également du retard. Certains clients attendent ce moment-là pour nous tenir des propos injurieux en disant que la place des femmes est à la maison pour s'occuper des enfants et faire le ménage. Les élèves sont particulièrement insupportables. Ils aiment dire des âneries et nous injurient aussi. Il faut être prêt psychologiquement et ne pas se laisser décourager par de tels propos discourtois», témoigne Vangah Annick.
A la différence d'autres filles du même âge, la jeune conductrice n'a plus le temps de se refaire une beauté selon sa volonté. Juste une serviette pour s'éponger le visage pendant le voyage. «Certaines personnes nous félicitent souvent en nous voyant conduire les bus. Des hommes demandent même nos contacts pour nous inviter, certainement des dragueurs.
D'autres nous offrent des cadeaux. Dans ce cas, je suis beaucoup motivée», se réjouit la machiniste. Après quelques minutes d'échange, vers 6h30, l'équipe de reportage monte dans le bus (n°18) de Annick Vangah pour se diriger vers le centre pilote de Port-Bouët, son point de départ pour la gare Sud du Plateau.
Après avoir validé la feuille de route, le chef de gare fait signe aux clients de monter dans le bus. Tour à tour, ceux-ci achètent leur ticket avec la conductrice avant de prendre place dans le véhicule. Ceux qui ont des cartes de bus les lui présentent. Le voyage dure environ 45 minutes. Arrivée au terminus (gare sud), la machiniste nous lance avec le sourire: «Comment avez-vous trouvé le voyage ? ».
L'exemple de notre interlocutrice et de ses collègues du même sexe montre que les femmes sont en train de briser le carcan de l'emploi dans lequel on les avait enfermées.
Elles ne se contentent plus des postes d'agents administratifs, de santé, d'enseignants. Désormais, elles vont chercher les emplois qui étaient jusque-là la chasse gardée des hommes. «Avec l'évolution du monde d'aujourd'hui les femmes doivent se battre pour ne pas être reléguées au second rang. Aucun métier ne doit plus être compliqué pour nous.
Si nous voulons prendre notre indépendance, nous devons oser», soutient avec détermination Mlle N'Djolé Kouakou, une autre machiniste qui travaille à la direction régionale de Port-Bouët. Il y a 10 ans, la disparition de son père l'avait empêchée de poursuivre ses études après la classe de seconde. Mais, elle avait quand même son permis de conduire en poche. «J'ai passé le permis parce que quand je voyais les femmes au volant des véhicules, cela m'excitait beaucoup. Ceci a été un facteur important de mon entrée à la Sotra.
Mais, il faut reconnaître que le concours n'a pas été facile car j'étais la seule femme du groupe. Cela m'intimidait souvent. Mais, je me suis dis qu'il faut foncer en confiant le reste à Dieu car au fur et à meure qu'on avançait on éliminait beaucoup de candidats», raconte-t-elle. Avant de préciser que le soutien moral de sa famille lui a été d'un grand secours. Mère de deux garçons (8 et 16 ans), la machiniste N'Djolé précise que c'est un travail beaucoup contraignant.
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