Pape samba Kane
31 Décembre 2008
Quand j'ai vue cet appel à la une de Sud Quotidien (29/12) prêts de 82 milliards au Sénégal : Alain Johandey apporte le premier chèque », j'ai eu un petit sourire destiné au ministre de la Coopération et de la Francophonie de la France. Si j'avais eu l'occasion de partager son petit déjeuner ce 29 décembre, j'aurais fait la recommandation suivante au plénipotentiaire français : « en remettant votre chèque ne souriez pas, ne riez surtout pas. Serrez vous les dents, ayez une mine contrite, ne vous risquez pas au bon mot ».
Il ne me demanderait certainement pas pourquoi, sauf à vouloir en savoir plus qu'il n'est nécessaire pour me comprendre, car il aura tout de suite pensé aux conséquences de la « plaisanterie », allez, disons la pique amicale de son excellence Jean Christophe Rufin, Ambassadeur de France, lors de la signature de la convention de prêt des 82 milliards en question, relativement à notre inclinaison pour la rumeur !
Cet ex-Médecin sans frontière de sensibilité de gauche, ami de Bernard Kouchner, écrivain et Académicien est, par ailleurs, ambassadeur au Sénégal de la France très à droite de Nicolas Sarkozy. A droite ou à gauche, la France est depuis toujours le premier partenaire commercial du Sénégal, le premier donneur d'aide au développement, le premier créancier bilatéral, la première destination de l'émigration nationale, le premier pourvoyeur de touristes ; des accords de défense (parmi les derniers du genre en Afrique) la lient encore au Sénégal. Sa monnaie garantit la nôtre. Le tout dans un système international injuste et déséquilibré, certes, et certainement dans un esprit de préservation de ses intérêts séculaires en Afrique et dans le monde mais, il faut y consentir, sans arrogance et dans le respect de ce qu'il convient d'appeler la souveraineté nationale du Sénégal telle qu'entendue par les conventions internationales.
La présence chez nous de la France date de la nuit des temps...tant et si bien que les Français sont -pour une bonne partie de la population sénégalaise contemporaine qui l'a chanté à tue-tête à l'école - : « Nos ancêtres les Gaulois ». Les Français eux-mêmes y croient tellement qu'ils se croient obligés de se poser tantôt en protecteurs, tantôt en tuteurs, ou parfois comme nos cousins. Et à juste raison si on considère les nombreux liens matrimoniaux entre Françaises/Français et Sénégalais/Sénégalaises dont certaines dateraient même du temps des servitudes coloniales.
Bien sûr, tout n'a pas toujours été que sourires et gratification dans cette famille, mais alors, nos amis, nos parents, en même temps qu'ils sont notre bonheur, sont aussi nos pires cauchemars, tout le monde le sait. Allons, n'en jetons plus, personne ne va refaire cette histoire-là...
Personne ne va refaire cette histoire, et surtout pas Madame Sokhna Dieng, sénatrice cooptée par Wade, ancienne directrice charismatique de la Télévision nationale, mais c'est à peu près tout. Pas une publication considérable, aucun acte particulier qui en ferait la défenderesse de notre fierté écorchée...
Aujourd'hui, 21 ème siècle, an 8, le Sénégal est économiquement dans la gadoue jusqu'au menton : taux de croissance bas (2,5 à 3,5 % selon les modes de calcul), déficit budgétaire quasi structurel, endettement important dont une dette intérieure étouffante pour toute l'économie nationale et équation insoluble pour un gouvernement qui ne sait plus où donner de la tête (j'allais dire de la dette) face aux demandes sociales pressantes. Nos nouveaux amis arabes nous aiment bien, mais ils sont adeptes de méthodes informelles (comme celle de la valise bourrée) inopérantes devant les équations économiques qui nous interpellent et dont la non maîtrise nous marginaliserait, c'est fatal, de l'économie mondiale. Nos amis arabes, cette situation de paupérisation généralisée, vers un désordre économique comme programmé, les arrangerait même, puisque les valises y passent mieux sous les tables pour leurs investissements/spéculations - immobilières et autres.
Alors, la France, qui faisait un peu grise mine devant notre flirt hâtif avec la mystérieuse Arabie, se rappelle à notre bon souvenir, va, coure, vole à notre secours avec un prêt urgent qui couvre pour moitié la dette intérieure officielle qui empêche depuis quelques temps notre argentier Abdoulaye Diop d'afficher ce sourire facile qu'on lui connaît.
Ce geste de la France est un geste de gouvernement, de diplomatie, de politique nationale et internationale, de promotion économique, voire même de défense, tout ce qu'on veut, mais ce n'est pas un geste inamical. En le posant donc au nom de la France, M. Rufin que je ne connais pas personnellement, s'est cru, a bon droit -autorisé par cette histoire que personne ne refera-, de rire (entre nous) d'un de nos défauts que nous, Sénégalais, sommes les premiers à reconnaître et à railler : c'est-à-dire notre propension à recueillir et à répandre des rumeurs. Certes, notre long compagnonnage avec la France et les Français, cette « parenté » -bonheur et cauchemars- nous a fait croiser des « cousins » bêtes à mourir, condescendants, souvent, et parfois racistes, mais pour ce que révèle son parcours, M. Ruffin n'est pas de cette catégorie-là. Sinon, que quelqu'un nous en fournissent une trace de preuve...
Et nous reconsidérerions cette présente prise de position qui n'est pas la première concernant un ambassadeur de France de notre part. Ma dernière remonte au temps où j'étais directeur de publication du quotidien le matin à la veille d'une visite officielle de M. Lionnel Jospin Premier ministre cohabitant de Jacques Chirac par un éditorial titré « A quel jeu joue l'Ambassadeur de France ? ». Un peu pour em...der André Lewin trop actif en Casamance où il allait et venait un peu trop cavalièrement dans une sorte de one man show un peu irritant, en un moment de tension militaire et de drames humains.
Ma présente sortie ne participe donc ni d'une xénophilie naïve, ni d'une envie de casser du sucre sur le dos de qui que ce soit - encore moins d'une dame-, mais d'une sorte de constat navrant. En fait, un double constat.
D'abord, en même temps que dans ce pays, est en train de naître, à côté du français, une sorte de créole qui fait certainement se retourner dans sa tombe Léopold Sédar Senghor, une sorte d'inculture insidieuse frappe jusqu'aux élites intellectuelles et politiques. La France n'envoie pas n'importe qui au Sénégal -une grande ambassade en Afrique-, pour l'y représenter. D'André Lewin à Jean de Gliniasty, pour ne pas remonter loin, ils étaient tous des hommes cultivés, progressistes et ouverts, et ce n'est pas un hasard que la nouvelle droite triomphante de Sarkozy a choisi M. Rufin. Ce poste est très disputé et prestigieux.
Je suis persuadé que les remous diplomatiques qui frappent les relations entre nos deux pays, cette gêne qui fait valser les communiqués porteurs de contritions et pétitions de principes sont une conséquence directe de la sortie hâtive et inconsidérée de Mme le Sénateur. Elle ne pouvait pas deviner que là-bas, en France, à droite, tout le monde n'est pas enchanté par la présence de M. Rufin à Dakar et que son titre, sénateur, ferait croire que son excitation était une affaire sérieuse. Et elle a contraint le président wade à des acrobaties diplomatiques un peu humiliantes pour le niveau du sénégal.
Ensuite ce pays, comme a dit Charles Charles Baudelaire, un jour, de la ville de Paris, « traverse une phase de vulgarité » que rien n'explique qui a relégué la moquerie spirituelle au rang d'insulte alors qu'elle est critère de vérité parmi d'autres, comme je le crois aujourd'hui, l'ai toujours cru, et continuerai à le croire. Si on avait pris cette pique de l'Ambassadeur de France à sa juste mesure, on lui aurait certainement trouvé une réplique spirituelle destinée aux Français qui ferait, dans la bonne humeur, contrepoids à sa pique.
Et aujourd'hui encore, on en rirait à gorge déployée, au lieu de chercher M. Jouhandey avec anxiété pour le prévenir de ne pas s'aventurer à nous donner son argent en souriant, dans la bonne humeur. Et surtout de ne piper mot devant cette nouvelle susceptibilité née de je ne sais quel complexe inavouable.
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