Robert Kongo
31 Décembre 2008
interview
Kinshasa — Le Professeur Mahmoud Bah, rescapé du Camp Boiro, l'ex prison politique en Guinée fait une analyse de la situation politique dans son pays après le décès du président Conté. M. Bah dépore le fait que, tour à tour, les dirigeants de ce pays riches en ressources quittent ce monde sans aucune réalisation. Le professeur Bah est de ceux qui pensent que la prise de pouvoir par l'armée peut être salutaire car, celà devait permettre d'avoir une opposition crédible, une organisation philosophique, économique à même d'orienter la prise du pouvoir ou le changement. Toutefois, il fait remarquer qu' il est de l'intérêt des putschistes de respecter leurs engagements.
En tant que rescapé du camp Boiro en République de Guinée, comment réagissez-vous à la disparition de Lansana Conté ?
C'est toujours avec amertume que l'on apprend le décès de quelqu'un. C'est dommage, ils partent tous sans laisser aucune réalisation : sur les plans politique, économique, social et culturel. Les événements passent et se ressemblent. En tant que rescapé du camp Boiro, cette prison politique où j'ai passé six ans de ma vie, je suis dans la même situation que tous les Guinéens, et je considère que nous sommes tous des rescapés sans aucune référence pour avoir un peu d'espoir. La Guinée a connu le règne d'un président qui avait une vue du pouvoir tout à fait singulière : pour lui, le pouvoir, c'est s'approprier les gens et tous leurs biens. Le peuple lui devait une obéissance absolue. Il était là par la volonté de Dieu et n'avait de compte à rendre à personne, encore moins au peuple guinéen ! Il tenait tout çà de Sékou Touré. Qu'a-t-il fait pour améliorer le sort de son peuple? Rien ! C'est déroutant ce genre de comportement. Il n'était pas un bâtisseur parce qu'il n'aimait pas, comme il le disait lui-même, je le cite : « je n'aime pas les intellectuels. » Imbu de sa personne, cet homme n'avait jamais compris que la Guinée devait être construite par tous ses enfants.
Condamnez-vous l'action des putschistes ?
Non, c'est dans la nature des choses guinéennes. Vous savez, dans la situation où se trouvait la Guinée, sans un parti politique d'opposition crédible, sans une forme d'organisation philosophique, économique à même d'orienter la prise du pouvoir ou le changement, les choses n'étaient pas évidentes. La seule force qui pouvait opérer ce changement, c'est l'armée. C'est cette force qui a permis à Lansana Conté de se maintenir au pouvoir pendant vingt-quatre ans. Aujourd'hui, c'est cette même force qui a pris le pouvoir.
Pensez-vous que le discours de Moussa Daddis Camara soit novateur si on le compare à celui de Lansana Conté en 1984 ?
C'est un redit parce que Lansana Conté avait dit la même chose il y'a vingt-quatre ans. Mais comme nous sommes dans un pays où la population est analphabète à 70%, il lui est difficile de se rappeler des déclarations des gens. Maintenant le problème est de savoir si les Guinéens, dans le contexte actuel, sauront se rappeler de ses propos parce qu'il faut le prendre au mot en 2010. En d'autres termes, il va falloir vérifier ses dires tous les jours, s'ils s'accordent bien avec ses actes. Personnellement, je ne crois pas à la sincérité d'un homme politique, encore moins d'un militaire dans le cas guinéen. Heureusement qu' avec le développement des moyens de communication (Internet et autres), tout est électroniquement archivé et 2010 n'est pas loin.
Comment expliquez-vous la réticence de la communauté internationale et de l'Union Africaine à reconnaître l'action des putschistes ?
C'est par principe qu'elles condamnent l'action des putschistes, car le coup de force est illégal.Un président doit être élu démocratiquement. Pour ce faire, il faut passer par les urnes. En Guinée, malheureusement, il n'y en a jamais eu, si ce n'est que des élections truquées. Il y a un lobby du pouvoir dans ce pays qui refuse les élections. Il est donc normal, voire naturel que la communauté internationale et l'Unité Africaine les harcèlent quelque peu, les obligent à respecter la légalité parce qu'aujourd'hui rien ne laisse espérer fortement que ces gens tiendront parole. Je le répète pour la énième fois, c'est dans l'intérêt des putschistes de tenir leur promesse.
Selon vous, ce n'est donc pas une ère nouvelle qui s'ouvre pour la Guinée ?
Non, c'est une ère à laquelle sont habitués les Guinéens. Je ne crois plus aux promesses politiques. Je le dis par expérience. C'est pourquoi je demande à mes compatriotes de rester très vigilants. Nous avons tous vu les images et entendu des propos tenus par Moussa Daddis Camara aux guinéens, et on pourrait même dire sans discernement, qu'il y'a un regain d'enthousiasme chez le peuple guinéen. Tout le monde peut le penser. Mais dites-moi, c'est l'enthousiasme de combien de personnes ? 100.000, peut-être. Et pourtant, il y a 10 millions de guinéens. Il y a des gens qui sont forts en harangue et capables de mobiliser les gens pour n'importe quoi. C'est ça qui se passe en Guinée. Vous savez, il ne faut pas crier victoire parce qu'on a pu convaincre quelques individus qui ne sont peut-être pas représentatifs de l'ensemble de la population guinéenne. Un peu de modestie.
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