Ilia Taktak Kallel
31 Décembre 2008
analyse
Au-delà de la surmédiatisation de l'événement, le 1er Salon de la création d'entreprise aura été avant tout un état des lieux de l'impressionnant dispositif de promotion de l'entrepreneuriat en Tunisie. Mais également l'occasion de sonder l'état d'esprit des principaux acteurs et opérateurs du domaine et - pour ceux qui s'y connaissent un peu - de constater l'évolution des mentalités, des attitudes et des discours des uns et des autres.
Premier signe non trompeur, la plénière d'ouverture. Cette dernière a réuni des centaines de personnes de divers horizons (étudiants et jeunes diplômés, officiels, politiques, diplomates, institutionnels de la création d'entreprise et chefs d'entreprise tunisiens et étrangers, enseignants-chercheurs, directeurs d'institutions universitaires, doyens et présidents d'universités ).
Elle aura été l'occasion d'écouter des orateurs en phase dans leurs discours respectifs malgré la diversité de leurs approches.
En l'occurrence, M. Hédi Djilani, président de l'Utica, a mis l'accent sur deux atouts de taille de notre pays, à savoir la liberté d'investir consacrée par les lois et dispositifs actuels et l'osmose permanente entre les différentes composantes de la société lui permettant de rebondir et d'adapter les dispositifs réglementaires en permanence.
Il a par ailleurs souligné le rôle que l'université était appelée à jouer dans la désacralisation de la création d'entreprise et le développement du dialogue avec les jeunes. Décrivant la création d'entreprise comme l'une des issues sérieuses qui restent à ces derniers, il les a pressés de se mobiliser.
«Ce qui a été fait en termes d'encouragement à la création d'entreprise est énorme. Mais on ne peut pas se substituer aux jeunes. C'est à eux de trouver l'idée de se mobiliser». Et de conclure sur un vibrant «Je vous en supplie, oubliez l'emploi facile, la vie facile ( ). Il faut se battre, relever le défi». Un discours à la fois bienveillant, franc, réaliste et sans condescendance.
Sur le même ton, M. Afif Chelbi, ministre de l'Industrie, de l'Energie et des PME, a enchaîné et, tout en soulignant l'ampleur des réalisations et l'actualité en matière de soutien à la création d'entreprise (20 mercredis de la création ayant permis la présentation de 1.000 projets devant des banquiers, 100 essaimés des entreprises publiques, les pépinières apportant en moyenne 100 jours d'expertise à chaque créateur et appuyées chacune par une banque, le forum des PME avec quelque 400 questions en ligne ), il a affirmé que les jeunes qui veulent se battre trouveront tous les dispositifs nécessaires : «Le problème ne réside pas dans les idées ou les secteurs ( ).
Il s'agit surtout de l'enthousiasme du porteur de projet et de sa capacité à surmonter les obstacles». On retiendra également l'intérêt que l'étude stratégique de l'industrie tunisienne à l'horizon de 2016 a suscité, notamment auprès des chefs d'entreprise et de l'assistance étrangère.
Une étude prospective qui donne la mesure de l'orientation rationnelle et volontariste du pays afin de faire opérer un bond qualitatif à notre industrie et de revoir notre positionnement dans une approche plus proactive. En somme, une volonté affichée de ne plus suivre ou subir mais de faire de notre tissu industriel un levier d'innovation et de création de valeur et de la destination Tunisie une place de choix.
La teneur du discours a donc évolué, probablement aussi parce que la cible de ce discours (les jeunes diplômés que l'on voudrait voir entreprendre et les entrepreneurs établis) a elle-même évolué.
Quant au salon à proprement parler, ce que l'on en retiendra essentiellement, c'est l'affluence record des jeunes venus des quatre coins du pays, qui ont arpenté avec curiosité et intérêt les différents stands et qui ont donné à ce salon une ambiance festive unique. On ne peut donc que saluer tous ceux - organismes et institutions - qui ont largement contribué à susciter cet engouement et cet intérêt chez les jeunes pour l'entrepreneuriat.
Ce qui était également remarquable, c'est l'effort d'ingéniosité et de créativité que les différentes institutions de sensibilisation, d'accompagnement, de soutien et de financement de la création d'entreprise ont mis dans leurs stands respectifs pour communiquer sur leurs prestations.
Plus particulièrement, les universités qui se sont spécialement mobilisées pour l'évènement et qui ont rivalisé d'efforts pour mettre en exergue leurs «avantages concurrentiels» respectifs dans la promotion de l'entrepreneuriat.
Mais également les entreprises publiques essaimantes, les organismes de financement et d'appui Mais ce qui était encore plus remarquable, c'est la qualité de l'écoute, la disponibilité et le grand professionnalisme de ceux qui ont tenu ces stands et représenté les différentes institutions.
Preuve que, quand on veut, on peut! Le défi est donc de garantir ce professionnalisme, cette cordialité et cette réactivité au quotidien, lorsque les individus intéressés par la création d'entreprise et les entrepreneurs potentiels ou établis iront chercher une information ou solliciter un service.
On retiendra aussi que certains stands ont «naturellement» et particulièrement suscité l'engouement des jeunes, notamment les stands de la Bfpme, de la Sages, de l'ONG Enda ou encore de la GTZ, preuve probable que le bouche-à-oreille est le meilleur allié des institutions les plus efficacement impliquées dans l'effort de promotion de la création d'entreprises.
Autre fait marquant enfin : une série de conférences consacrées à la gestion et la pérennisation des entreprises créées et au rôle de l'expert-comptable dans la création d'entreprise. Le volet didactique n'était donc pas en reste.
Le 1er salon de la création d'entreprise a ainsi parlé sur le chemin parcouru et les réalisations en la matière. Certains observateurs étrangers - professionnels de la création - ont, tout en louant la qualité de l'organisation de l'évènement, souligné le manque de services «privés» proposés aux créateurs.
Ce regard extérieur mérite d'être approfondi. Juste après le salon, une mesure présidentielle est venue prôner la nécessité de fédérer les structures d'appui et d'accompagnement en un interlocuteur unique pour que le dispositif existant soit plus lisible pour le créateur, preuve que l'un des atouts de taille de notre système de promotion de l'entrepreneuriat est sa réactivité et sa constante adaptation au vu des réalités et des difficultés rencontrées par les créateurs.
Finalement, si l'événement a permis de mesurer l'étendue de ce qui a été fait jusque-là pour impulser l'initiative, les plus ambitieux y verront aussi l'ampleur des défis qui restent à relever par tous les intervenants pour amener tous ces jeunes attirés par la création d'entreprise à franchir le cap avec détermination et sur des bases solides.
Du côté des jeunes dirigeants
La Journée d'étude organisée par le CJD sur «La qualité de l'environnement des affaires vue par le jeune dirigeant» a été riche en enseignements, à la fois de par son contenu, son déroulement et la qualité et la franchise du débat engagé.
Le point focal de la Journée a été la présentation des résultats préliminaires de l'enquête menée par M. Karim Ben Kahla, universitaire, sur la qualité de l'environnement institutionnel et du climat des affaires en Tunisie. Pour optimiser la qualité de la discussion qui a suivi cette présentation, les différents représentants de l'administration présents ont été directement interpellés sur les questions et insuffisances éventuelles soulevées par l'enquête concernant leurs structures respectives.
Enfin, la parole a été donnée à l'assistance - composée principalement de jeunes dirigeants - qui s'est exprimée sur un ton libre et constructif.
L'une des principales finalités de l'enquête était de savoir dans quelles mesures la réforme de l'environnement des affaires avait pu bénéficier aux entrepreneurs dans les différentes régions du pays. L'investigation a été menée auprès de 315 jeunes dirigeants dans 11 gouvernorats.
En cause, les acteurs de l'administration publique (l'administration fiscale, la douane, la sécurité sociale) interpellés notamment sur les dimensions éthiques et la communication, les banques commerciales dans les régions dont les comportements ne semblent pas présenter assez de visibilité et ne sont plus caractérisés par une relation de confiance ; les collectivités locales et les tribunaux dans les régions : l'infrastructure (surtout portuaire et ferroviaire) notamment pour ce qui est du coût d'accès ;
l'infostructure, particulièrement en ce qui concerne l'information sur les concurrents et celle relative aux démarches administratives. Pour ce qui est des avantages et des allocations, les jeunes dirigeants interrogés ont soulevé le problème de la simplicité et de l'applicabilité de la règlementation y afférente, en l'occurrence, la réglementation fiscale et celle des marchés publics semblent poser le plus de problèmes.
Concernant la culture des affaires, les reproches les plus récurrents concernent la prise d'initiative, le partage de l'information et le fait que les agents (et exécutants) de l'administration ne prennent pas toujours leurs responsabilités. Relativement aux structures d'appui, celles qui semblent les mieux appréciées sont les centres d'affaires et les pépinières d'entreprises.
Plus généralement, les entrepreneurs ont tendance à affirmer que le plus difficile n'est pas de créer une entreprise mais de survivre.
Signalons que, dans ce tableau très mitigé, les perceptions les plus favorables coïncident avec la région de Nabeul (qui, semble-t-il, profite à la fois d'une certaine qualité de vie et de sa proximité de la capitale) et la région de Sfax (dont, selon Mme Riadh Zghal, professeur émérite, la culture entrepreneuriale permet aux individus de surmonter les difficultés et de s'ingénuer à trouver des solutions aux problèmes rencontrés).
Les perceptions les moins favorables, quant à elles, semblent dominées dans les régions de Gabès et du Kef, dont les entrepreneurs font état des plus importants problèmes et insatisfactions et tirent la tendance générale vers le bas.
M. Abdelhamid Triki, secrétaire d'Etat auprès du ministre du Développement et de la Coopération internationale, chargé de la Coopération internationale et de l'Investissement extérieur, tout en prenant acte de ces résultats, a mis l'accent sur la nécessité de les relativiser et de les compléter par d'autres indicateurs «objectifs», notamment ceux du développement durable dans les différentes régions.
Il a souligné, en outre, le caractère impératif de recueillir des données sur les 13 gouvernorats restants pour pouvoir commenter les résultats de l'enquête. Il a néanmoins convenu de certains dysfonctionnements tels que l'enchevêtrement de certaines structures, les problèmes d'infrastructure, les contraintes d'accès au financement (la difficulté de mobiliser le système de financement existant ;
le coût et les garanties du crédit), les charges sociales et fiscales, le besoin non satisfait en ouvriers qualifiés, la lourdeur de certaines formalités administratives. Mais l'orateur a également mis en avant les avancées et acquis de l'environnement des affaires tunisiens et les principaux atouts du site Tunisie, à savoir les réformes (et la stabilité macroéconomique conséquente) et le capital humain.
Aujourd'hui, a-t-il dit, le délai moyen de création d'une entreprise est de 21 jours (alors qu'il est de 23,5 j ours pour les pays Mena et de 11 jours pour les pays de l'Ocde); la Tunisie a été classée 14e sur 134 pays en matière de neutralité de l'administration et d'assouplissement des formalités de création d'entreprise; aujourd'hui, 70% des déclarations fiscales sont faites à distance;
les autorisations ont été supprimées à plus de 80%; huit guichets uniques sur quinze sont certifiés ISO. En outre, en perspective, le regroupement des différentes structures dans un même espace et l'augmentation du budget de l'Etat pour 2009 afin de favoriser le développement de l'investissement dans les régions, avec une attention particulière portée au capital humain.
Les différentes réformes engagées devraient être à même d'optimiser la taxe sur le temps pour les dirigeants, c'est-à-dire le temps qu'ils passent à régler des formalités administratives.
Les autres représentants de l'administration (ministère de l'Industrie, de l'Energie et des PME; Douane; Cepex; sécurité sociale, inspection générale du travail, ministère de l'Intérieur et du Développement local; BTS, Bfpme) ont, tout en (re) soulignant les avancées réalisées suite aux différentes et continuelles réformes menées, globalement admis la persistance de certains dysfonctionnements qui font l'objet d'une attention particulière et activement encouragé les entrepreneurs qui rencontrent des difficultés et problèmes avec l'administration à les signaler et à dénoncer les comportements non professionnels ou «déviants».
Et, en matière de problèmes, les propos de certains des entrepreneurs présents ont été très éloquents. Ainsi, un entrepreneur belge en Tunisie a signalé qu'il existait un grand monde entre les intentions politiques et les réalités régionales :
«J'attends la réponse à un dossier depuis six mois; entre les congés, le Ramadan Ça dissuade les investisseurs étrangers qui ont cru en la Tunisie»; pour un intervenant français d'une association de développement, certaines structures d'appui sont le moyen pour certains experts de connaître les promoteurs et de les attirer vers des services privés.
En outre, cet intervenant a déploré le fait que les fonds mobilisés par les associations pour soutenir les petits entrepreneurs et gérés par les banques soient soumis aux mêmes contraintes de garanties que les autres fonds gérés par ces mêmes banques.
D'autres entrepreneurs tunisiens ont déploré les dysfonctionnements des paiements par Internet; la longueur de traitement de demande de crédit; les problèmes de restitution des crédits de la TVA; la tendance de certains entrepreneurs à déserter les régions et aller dans les grandes villes pour être mieux servis par l'administration ;
le fait que les sicars bancaires soient gérées comme des banques; les problèmes entre certaines administrations et la nécessité de développer les synergies et la communication nécessaires entre elles.
Malgré ces dysfonctionnements mis en évidence, le débat s'est achevé sur une note constructive : il a été admis que certaines administrations avaient évolué plus et mieux que d'autres et préconisé de développer l'esprit de réseautage entre l'administration et les entrepreneurs, ce que le CJD a déjà entrepris avec la douane.
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