Nord-Sud (Abidjan)

Guinée: Un océan de misère sur un scandale géologique

Nomel Essis

3 Janvier 2009


La Guinée est riche en ressources minières: bauxite, diamant, fer, or, uranium. Mais le pays est classé parmi les plus pauvres de la planète. L'histoire d'un Etat aux potentialités mal exploitées.

«La Guinée est un scandale géologique», aimait se frapper la poitrine le premier président, Ahmed Sékou Touré. L'auteur du fameux «non» du 28 septembre 1958 au général De Gaulle, n'avait pas tort d'affirmer fièrement que son pays est une mine à ciel ouvert. Ce pays d'Afrique de l'Ouest, le premier du monde noire francophone à accéder à l'indépendance, est très riche en ressources minières. C'est un véritable eldorado qui renferme, en termes de qualité, les meilleurs gisements miniers du monde.

Les potentialités en bauxite s'élèveraient à 25 milliards de tonnes qui représentent à peu près deux tiers des réserves mondiales. La Compagnie des bauxites de Guinée (CBG), un groupe canado-américain présent depuis 1963, exporte en moyenne par an 13 millions de tonnes du minerai rouge à partir duquel est fabriqué l'aluminium. Cependant le niveau de transformation de «l'or rouge» reste encore faible. Seulement 750.000 tonnes d'alumine, produits à Fria par la première usine de tout le continent africain, sont exportés par an.

Sous-sol riche

La CBG a promis en juillet 2007 de construire une raffinerie d'alumine d'une capacité de 1,5 million de tonnes sur le site de Kabata, au Nord de Kamsar sur la côte Ouest. L'exploitation de la bauxite fait l'objet d'une bataille rangée entre les pays émergeants désireux d'entrer dans la course pour le contrôle du minerai rouge. Les Chinois ont obtenu 21 permis d'exploration, le géant brésilien Companhia Vale do Rico Doce, 19 permis de recherche.

Le sous-sol guinéen, outre la bauxite, regorge de fer.Trois milliards de tonnes de ce métal d'une richesse exceptionnelle seraient enfouies sous les Monts Nimba et Simandou, à la frontière avec la Côte d'Ivoire et Libéria. Le groupe anglo-australien Rio Tinto qui a obtenu la concession du Mont Simandou, a déjà investi 400 millions de dollars et prévoit injecter 6 milliards pour l'exploitation du minerai, la construction d'un chemin de fer et d'un port. La production estimée à 70 millions de tonnes par an, devrait démarrer en 2013.

Mais l'Etat guinéen a cédé quelques jours avant le coup d'Etat du 23 décembre, une partie de la concession de Simandou à la société du sulfureux milliardaire israélien Beny Steinmetz plus connu dans le diamant et l'immobilier. Ce qui a poussé le géant minier anglo-australien à «différer ses activités nécessitant de lourds efforts en investissements». Non sans avoir dénoncé que cette mesure «n'a aucune base légale et juridique».

Euronimba, la société en charge d'exploitation de la mine du Mont Nimba prévoit exporter 20 millions de tonnes par an. Ces deux sites produiront à eux seuls plus de fer que n'en produisent aujourd'hui douze pays africains. L'or et le diamant font l'objet d'une exploitation en Haute Guinée. Le pays n'est pas dépourvu de richesses énergétiques.

Le pays de Sékou Touré possède des gisements pétroliers off shore. L'Etat contrôle 64% de la totalité des 80.000 Km2 de la surface d'exploitation, l'autre partie est tombée entre les mains d'une société américaine. L'uranium a été découvert en août dernier par une société australienne sur les sites de Firawa, à Séssé en Guinée forestière.

Et les recherches opérées par d'autres compagnies donnent des signaux positifs pour une exploitation à grande échelle de ce minerai. En dehors des ressources minières, ce pays de 245.860 Km2 possède un potentiel agricole inestimable. Surnommée le «château d'eau» de l'Afrique de l'Ouest en raison de la forte pluviométrie annuelle, la Guinée est une plantation où les cultures pérennes et les denrées peuvent réussir sans grand effort.

pays ruiné

Le café, le cacao, le palmier à huile, l'hévéa, sont cultivables dans les régions forestières qui couvrent une grande partie du territoire. Idem pour les cultures vivrières, l'élevage, la pêche. Mais malgré ces potentialités minières et agricoles, «la Guinée est scandaleusement pauvre», s'est écrié un membre du gouvernement du Premier ministre Lansana Kouyaté.

Le pays manque de tout. Les infrastructures de base sont inexistantes. Le réseau routier est le plus mal en point de l'Afrique de l'Ouest. Il est resté en l'état depuis l'indépendance il y a 50 ans. Excepté la route internationale Conakry-Bamako qui a été bitumée, la Guinée demeure un pays enclavé. Le ministre ivoirien des Infrastructures économiques, Patrick Achi a mis 5 heures, le 21 novembre dernier pour parcourir les 90 Km qui séparent Danané de Lola de l'autre côté de la frontière ivoirienne.

Les Guinéens sont privés d'eau et d'électricité qui sont un luxe pour ce pays aux énormes atouts naturels. Conakry la capitale est plongée dans l'obscurité dès le crépuscule du fait du manque cruel d'électricité. Seuls les groupes électrogènes dans les stations d'essence permettent d'apporter la lumière aux populations. L'électricité est rationnée par quartier. La construction du barrage de Garafiri inaugurée en grande pompe par le président français Jacques Chirac n'a rien changé.

La situation est pire à l'intérieur du pays où le réseau est inexistant. «La nuit, N'Zérekoré est plongée dans le noir. Les concessions n'ont pas d'électricité, l'éclairage public est inexistant, le réseau national ne marche pas», rapporte l'envoyé spécial de Frat Mat (N° 13230 du 17 décembre 2008). Les robinets sont secs dans «le château d'eau». La distribution du précieux liquide s'est dégradée depuis que l'Etat a rompu le contrat en 2001 avec Saur internationale, la filiale du groupe Bouygues qui gérait le secteur depuis sa privatisation dans les années 1990.

Les manifestations des habitants de certains quartiers de Conakry tels Matoto, Bambéto, Kaporo contre la pénurie d'eau et d'électricité sont devenues fréquentes. Conakry, jadis appelée la «Belle», offre au visiteur un spectacle désolant et de régression. «La misère est partout, jusqu'au centre-ville de la capitale. Dans les quartiers à quelques jets de pierres du palais présidentiel, elle se lit sur la vétusté des taudis, de maisons basses en tôles insalubres, bâties dans le désordre faute de lotissement et de plan d'urbanisme», écrit un journaliste de la presse internationale.

Ce pays qui aurait pu être le grenier de l'Afrique de l'Ouest, n'arrive pas à nourrir ses 9 millions d'habitants. Les Guinéens importent pratiquement tout ce qu'ils consomment alors qu'ils habitent un vaste et généreux potager. Tout pousse dans ce pays arrosé par des pluies abondantes toute l'année et traversé par les principaux fleuves de l'Afrique de l'Ouest. Malgré ces atouts, l'agriculture est moribonde. La patrie de Sékou Touré ne figure nulle part dans le rang des pays exportateurs de café, cacao, hévéa, palmier à huile etc. Elle a disparu dans le secteur de la banane douce, premier produit d'exportation du pays à l'époque coloniale. C'est la catastrophe dans le système éducatif.

L'enseignement en langues locales sous le règne de Sékou Touré a fait baisser le niveau des élèves guinéens. Les diplômes délivrés par les universités ne sont pas reconnus à l'extérieur. Le Scandale géologique fait piètre figure devant les pays enclavés du Sahel dépourvus de richesses minières et confrontés à des conditions climatiques peu favorables. Devant tant de misère pour un Etat favorisé par la nature, certains n'ont pas hésité à affirmer que «la Guinée est maudite». Le retard de la première nation indépendante de l'Afrique française a une histoire.

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