Inter Press Service (Johannesburg)

Sénégal: La situation reste tendue à Kédougou après les émeutes de l'emploi

Koffigan E. Adigbli

3 Janvier 2009


Les 25 jeunes détenus à la suite des violentes manifestations réprimées à Kédougou, dans le sud-est du Sénégal, la semaine dernière, ont comparu vendredi devant un tribunal de Tambacounda (est du pays), mais leur procès est reporté à vendredi prochain à la demande de leurs avocats.

Ces jeunes dont une fille sont accusés d'incendie volontaire et de destruction d'édifices publics, entre autres. Une semaine après les manifestations, la ville en garde encore les empreintes avec des bâtiments publics noircis par les flammes, des pneus brûlés et des militaires armés sur toutes les artères principales. Mais leurs avocats dénoncent des arrestations arbitraires.

IPS a constaté cette semaine à Kédougou que les archives du tribunal, de l'Inspection de l'éducation nationale et de la mairie ont été incendiées par les jeunes manifestants qui demandaient un emploi aux autorités. Située à 750 kilomètres de Dakar, la capitale sénégalaise, la ville de Kédougou n'a plus d'infrastructures administratives, tout ayant été brûlé, même à la préfecture.

Le magistrat Gorgui Diouf a déclaré à IPS qu'il était en audience de conciliation au tribunal de Kédougou, le 23 décembre, lorsque de jeunes manifestants avaient surgi et qu'il était obligé de se réfugier dans les toilettes avec les plaignants pendant trois heures.

«Il n'y a plus d'archives, la mémoire est partie en fumée. C'est une documentation constituée depuis l'époque coloniale sur l'évolution des structures; le fichier du personnel a disparu», déplore-t-il.

Concernant les causes de la manifestation qui aurait fait deux morts, la population de Kédougou affirme ne pas tirer profit de l'extraction de l'or de Sobodala, dans la région, par des multinationales. Plus grave, la population estime que cette extraction pollue et intoxique au cyanure, provoquant ainsi des maladies comme la tuberculose.

«Les jeunes de la ville de Kédougou qui sortent du lycée technique sont laissés en rade, alors qu'ils pouvaient bien être des employés dans l'industrie d'extraction. Pire, c'est des étrangers qu'on amène de Dakar pour travailler ici; c'est grave et nous pendant ce temps, on fait quoi?», s'offusque Ibrahima Dieng, un des jeunes manifestants que IPS à rencontré à Kédougou.

Plus de 650 jeunes veulent travailler comme en qualité d'ouvriers sur le site d'extraction de l'or, comme électriciens, mécaniciens, chimistes pour ceux qui sont sortis du lycée technique de Kédougou, et surveillants pour d'autres, indique Ciré Wagne, coordonnateur du Mouvement pour le développement de Kédougou.

Selon Dieng, après le décès des deux jeunes manifestants, plus de 50 autres ont été arrêtés et incarcérés dont la moitié ont été libérés. «Les militaires nous accusent d'avoir volé des fusils à la gendarmerie lors de la manifestation, alors que deux fusils seulement ont été pris et remis aux militaires, mais ils continuent d'arrêter nos camarades», explique-t-il à IPS.

Mais, le lieutenant de gendarmerie Ibrahima Ndour affirme qu'une dizaine de fusils a été volée et il faut impérativement les retrouver, sinon, ajoute-t-il, les jeunes resteront en prison.

L'ancien maire de Kédougou, Amath Dansokho, estime que la surdité du pouvoir face aux multiples alertes des jeunes, une "politique de pillage et de boulimie foncière du régime, excluant les jeunes de Kédougou, sont à l'origine de cette manifestation réprimées férocement par les militaires".

«Kédougou a tenu à exprimer son ras-le-bol devant la confiscation et l'affectation à des étrangers, de leur patrimoine foncier, comme l'illustre l'octroi de plus de 80.000 hectares à un ressortissant espagnol, soutirant les champs des populations, c'est insupportable», clame-t-il à IPS.

Selon Dansokho, il est difficile pour la population de Kédougou de voir chaque jour des camions transportant des tonnes de ressources minières vers Dakar, alors que les jeunes de cette localité, où l'or est extrait, se meurent dans le chômage et que leurs écoles et postes de santé manquent du minimum requis.

Wagne estime que le décès du jeune Mamadou Sina Sidibé, 30 ans, a envenimé les choses. Selon lui, les jeunes voulaient venger leur camarade tué le premier à bout portant devant la radio communautaire de Kédougou, le 23 décembre.

«Les forces de l'ordre ne cessent de traquer les jeunes jusque dans leur domicile. Moi-même, ils sont venus me chercher à l'hôpital pour m'amener à la gendarmerie, c'est quand ma situation a commencé à empirer qu'ils m'ont ramené au district sanitaire», explique Wagne à IPS, en colère.

Le commandant de la gendarmerie territoriale, le colonel Madjimby Diop, a cependant fait cas d'un seul mort, le jeune Sidibé. «Il y a eu neuf blessés légers du côté des forces de l'ordre et 26 chez les manifestants. Plus d'une vingtaine de véhicules ont été brûlés», dit-il à IPS.

Toutefois Moussa Dansokho, un des détenus libérés affirme qu'il y a beaucoup de jeunes qui sont torturés et déférés en prison. «J'ai vu des gens qu'on a torturés avec des coups de pieds dans le ventre. On nous a maltraités et on nous accuse d'avoir volé des armes à feu. Certains ont eu des coups de poings sur la tête et sur les parties intimes», révèle-t-il à IPS.

IPS a rencontré un médecin du district sanitaire de Kédougou qui a requis l'anonymat, indiquant qu'il y a plus de blessés que le nombre annoncé par les autorités. «Toutes les salles sont pleines. Regarde toi-même, c'est rien que des blessés, certains sont acheminés à Dakar. Les militaires ont été trop violents face aux jeunes sans armes», indique-t-il à IPS.

Alioune Tine, président de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l'Homme (RADDHO), dénonce les méthodes d'arrestation violentes, les interrogations musclées et les tortures physiques et morales, qui selon lui, contreviennent aux normes les plus élémentaires en matière de droits humains.

La RADDHO exige l'ouverture d'une enquête judiciaire sur les violations commises par les forces de l'ordre, et recommande la libération de toutes les personnes arrêtées.

Le ministre sénégalais de l'Intérieur, Cheikh Tidiane Sy, a promis, lors d'une visite le 26 décembre à Kédougou, de faire toute la lumière sur ces incidents. «Pour la libération des jeunes, force reste à la loi», a-t-il déclaré, ajoutant qu'ils auraient dû exprimer leur mécontentement à travers le dialogue.

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