La Presse (Tunis)

Tunisie: Abdelwaheb et Oum Kalthoum - La légende du siècle Inta Omri

Tahar Melligi

5 Janvier 2009


Qui ne connaît pas cette chanson monumentale composée par Mohamed Abdelwaheb pour Oum Kalthoum? Pourtant, avant de voir le jour et d'être interprétée pour la première fois, que de différends et de ruptures opposèrent la diva et le musicien des générations. Une rude et orageuse genèse. Non seulement, ils se sont opposés à propos des paroles, mais également sur la composition de l'orchestre. L'astre de l'Orient criera à la face du musicien, lors de la première répétition:

- «La guitare dans la troupe musicale d'Oum Kalthoum? Vous rêvez ou quoi?»

- «La troupe n'est pas la tienne seulement. Elle est avant tout celle de Abdelwaheb. C'est moi qui compose et distribue les rôles et les solos. Quant à toi, nous sommes tous heureux que tu sois la plus belle voix sur cette terre», lui répondit Abdelwaheb avec son verbe haut et fort qu'on lui connaît.

- «Mais la guitare, que viendrait-elle faire dans cette chanson? C'est un instrument étranger à mes traditions, à ma troupe et à mon public»!

- «C'est ce à quoi j'essaie de remédier tout en assurant le cachet kalthoumien, je veux apporter de nouvelles touches», tranchera-t-il. Oum Kalthoum s'inquiéta de voir le luth et le violon ne pas convenir à la guitare. Abdelwaheb demanda au guitariste Omar Khorchid de jouer l'introduction de la chanson. Un mariage hasardeux.

En écoutant, la diva se demandait pourquoi ce musicien têtu insistait tant pour glisser la guitare dans sa troupe. Elle ignorait à coup sûr que Mohamed Abdelwaheb s'employait en fait à faire de ces introductions précédant le chant un organe parfaitement indissociable du corps du chant de la plus aimée parmi les chanteuses arabes.

Pourtant, le chanteur d'Annahr el khaled, au fond, craignait de heurter la sensibilité du public de la diva, composé dans sa majorité de mélomanes conservateurs et soucieux de la «pureté» du chant qu'allait leur proposer leur favorite. Mais, avec son flair aigu et son sens de la stratégie, il fallut à Abdelwaheb opérer par petits coups, par doses homéopathiques. En attaquant Inta omri, il ne fallait guère abuser d'innovations étrangères. La guitare sera accompagnée du tar, de la darbouka et du bongo. Le rythme entraînant a fini par convaincre Oum Kalthoum. Il fallut trouver le juste équilibre.

«Un rythme emprunté à la danse du ventre!»

La seconde difficulté se rapportait au rythme musical qui précède le couplet: Het inek tesrah fi doniathom inaya. Comment Abdelwaheb oserait-il introduire une musique aussi entraînante et proche de celle orientale d'un petit cabaret du Caire ?

Cela ne ressemblait plus à la noblesse et à la pureté de son chant Abdelwaheb répondit ainsi à son inquiétude :

- Mais pourquoi devions-nous renier la danse orientale, un des fondements de la culture égyptienne et de sa civilisation? Pourquoi avoir honte de danser sur ces airs lascifs ou entraînants? Mais rassurez-vous : au final, votre aura et votre personnalité à vous, sur scène, empêcheront votre public d'applaudir comme il le ferait dans un cabaret en accompagnant les contorsions du ventre et de la poitrine d'une danseuse orientale. Il n'y aura pas de crainte à se faire là-dessus.

Cette dernière remarque flatta l'ego d'Oum Kalthoum

- Ainsi soit-il!

Troisième écueil, source de frictions : la rapidité de l'interprétation.

- «Doucement, Abdelwaheb», se plaignait la diva.

- «Non ya sitti, nous devons accompagner l'esprit de l'époque, celui de la jeunesse vive, révoltée, qui veut y aller vite et courir dans la vie».

Là encore, Oum Kalthoum acceptera de relever le défi. Son musicien aura également le dernier mot.

Des couplets enlevés, rapides et rompant avec le cachet d'Oum Kalthoum, mais qu'il fallait conclure par de belles qaflas (clôtures) donnant la pleine mesure du talent immense dans l'interprétation : voilà ce à quoi devait s'employer Abdelwaheb.

Les statistiques

d'une étonnante addition!

Vint le jour de vérité : le 5 février 1964, un jeudi, comme d'habitude.

A Nadi Ezzamalek, au Caire, un grand évènement se dessinait. La première rencontre des deux monuments inébranlables du chant arabe : Oum Kalthoum et Abdelwaheb.

Toute la nation arabe, de l'Océan au Golfe, était branchée sur Radio Le Caire, les oreilles collées au petit appareil.

Le rideau se leva sur la diva parée de ses plus beaux atours, habillée comme une déesse, avec soin et élégance.

Dans un coin, un jeune musicien, grand et beau, portait entre ses mains une guitare. Le bongo était présent, alors que le luth avait disparu. Spectacle inédit au sein de la troupe conduite par le célèbre cithariste Mohamed Abdou Salah.

Les spectateurs s'attendaient en fait à ce que le musicien Mohamed Abdelwaheb se présente sur scène et qu'il salue le public, à côté d'Oum Kalthoum. Il n'en fut rien. Le compositeur de la nouvelle création artistique a préféré rester dans les coulisses, anxieux, crispé et attentif, la peur au ventre et l'émotion lui donnant des sueurs, priant afin que cette première collaboration au sommet soit une réussite.

Une fois que la troupe a terminé de jouer l'introduction d'Inta Omri, c'est un tonnerre d'applaudissements qui interrompit la soirée et emplit la salle de vivats et de «âoued, âoued» (bis, bis).

Le public, ravi, demandait à rejouer l'introduction. Un pur enchantement. Abdelwaheb pleurait, dans un coin, de bonheur. Il était soulagé et rassuré. Ali Taha, un fervent kalthoumien, a tenu les statistiques des répétitions des mots, des phrases, des couplets, ce soir-là. Il adressa «l'addition» au maître beyrouthin Jamil Hassibini, le premier amateur de la diva au Liban qui ne manqua aucun concert public de sa favorite. Sauf ce concert-là justement. «L'addition» révèle ce qui suit:

- Ragaouni inik a été répétée par Thouma 12 fois

- Oum dhaya 20 fois

- Addi ih min omri rah 6 fois

- Ibtidit del wakti bass 9 fois

- Kolli farha 30 fois

- Illi chouftou 30 fois

- Inta omri 30 fois

L'interprétation de ce chef-d'oeuvre dura deux heures dix minutes. Soit la plus longue chanson de la vie d'Oum Kalthoum. Un long fleuve tranquille! C'était une impératrice qui se tenait, solide sur ses jambes, de sa voix ample et pure comme l'eau de roche. Ses 64 printemps l'enveloppaient d'une beauté majestueuse et mûre. C'était la Sultane du monde arabe. Une Shéhérazade montée ce soir-là sur un pur-sang arabe. Elle avait le monde à ses pieds !

Mohamed Abdelwaheb s'était déjà retiré dans sa maison, rassuré par l'accueil enthousiaste et fervent réservé par le public au nouveau-né.

Oum Kalthoum

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