Le Potentiel (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Commerce - Chinoiseries contre Kinoiseries !

Kinshasa — Tout mon quartier est en émoi ! Ils sont tous en colère : les mamas-malewa, mamas-bipupula, mamas-pepesupu, mamas-ligablos, bongolateurs, shayeurs, londoniennes. Tous en colère parce qu'en se réveillant l'autre jour, ce petit monde kinois de petit commerce a vu pulluler comme des champignons des rangées entières d'étalages de commerce à la chinoise. Au secours, il y a péril jaune en la demeure ! Tout le petit monde kinois du petit commerce de mon quartier a crié au secours, au scandale !

Tôt le matin, nous avions vu débarquer des bouts d'hommes et de femmes jeunes et jaunes, yeux bridés, taille économique et dimensionnée, en train d'envahir le marché et d'imposer leurs marchandises. Ces Chinois extraterrestres avaient tout dans leur gibecière : des safous de Mbata-Kiela, des chenilles séchées de Masimanimba, les kimbiolongo de Bwalubwadjikema, les lumba-lumba de Bikoro, et les testicules faisandés de chauves-souris de Mbankana. Et même les pilipili aphrodisiaques de Malemba-nkulu

Plus grave que ça : malgré la danse mata-kita-mata du dollar, ces petits commerçants chinois avaient cassé de moitié les prix et les tarifs. Quant aux autres petits commerçants kinois, ils commençaient à perdre patience et à battre l'asphalte avec colère lorsque je suis passé par là, en route pour la résidence de mon patron, le Ministre des affaires stratégiques ( à prononcer avec respect ). J'ai aussitôt fait part à mon patron de la grogne de nos petits vendeurs kinois contre les petits vendeurs chinois. Homme de terrain et du concret, mon patron de Ministre m'a intimé l'ordre de faire un détour par le fameux marché.

A notre grande surprise, en une seule heure, les échoppes et les étals chinois avaient doublé, au point que ces extraterrestres avaient quadrillé toute une section du marché. Et là, dans cette section, on y trouvait tous les produits attractifs de Noël et de Nouvel An : des banderoles dorées, des sapins clignotants, des jouets miauleurs et aboyeurs Et même (fait curieux pour ces païens impénitents de l'Orient!), des crèches avec Joseph, Marie et le petit Jésus, abondamment illuminées d'étoiles filantes, et entourées de sages mages blanco-négro-jaunes.

J'ai dû stopper la voiture ministérielle, car la foule kinoise en colère avait barré la route, et invectivait mon patron de Ministre, en exigeant le démantèlement «sans préavis» des ligablos chinois. Les Chinois eux, impassibles comme des Bouddhas, sourds aux critiques et insensibles aux pressions, s'affairaient sans désemparer. La surprise de mon patron a atteint les sommets lorsqu'il a entendu de ses propres oreilles les petits commerçants chinois vanter leurs produits dans les quatre langues nationales de chez nous !

Les clients et les passants étaient tout aussi éberlués de lire sur des échoppes, des chinoiseries traduites en kinoiseries, dans un marketing-choc, et dans une pub-chic. Du genre : -«Sumba djikelele idi mushinga mukesa ! » (« Achetez moins cher les criquets ! »). -«Safou iyi iko muzuri. Uyi nunuwe ! » ( «Voici pour vous des bons safous à bon prix ! »). -«Bitoto bio bie mboti. Untsumbila ! » («Voici les bitoto les meilleurs du coin ! »). -« Mikate ya loso na kamundele ya libata elengi mingi. Meka okangama!» (« Ah! Les beaux beignets au riz, et les brochettes de caneton. Goût ! »). -«Supu eh ! Supu ! Pepe supu ! » («Ah ! la soupe-potage magique ! »)

Nous allions ainsi de surprise en surprise : en quelques minutes, les étalages achalandés des Chinois étaient entourés d'un grand monde, plutôt des curieux que des acheteurs. Ces badauds en avaient même oublié la présence de mon patron de Ministre. Seuls les petits commerçants kinois vociféraient autour de mon patron, et menaçaient de brûler tout le marché improvisé des Chinois. J'ai alors conseillé à mon patron de Ministre de vider les lieux avant que le pire n'arrive.

Sur la route du retour, j'ai demandé à mon patron de Ministre comment lui expliquait cette invasion jaune et jeune. Il m'a expliqué dans une de ses formules alambiquées, et dans un soupir : «Ah ! Ce sont là les effets collatéraux des cinq chantiers. Demain, les cinq chantiers auront engendré cinq cents millions de bébés chinois-kinois ». Mon patron de Ministre avait prononcé les «cinq chantiers» en chinoiserie : «tchinq tchantsiers »


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