Raouf SEDDIK
5 Janvier 2009
Quel rapport existe-t-il entre des écrivains comme Chateaubriand, Flaubert et Alexandre Dumas ? Ils ont vécu au XIXe siècle, dans cette France d'après la Révolution et l'épopée napoléonienne, et ont été parmi les inventeurs du romantisme français. Mais encore ?
Ce sont aussi des auteurs qui ont contribué au développement d'une littérature orientaliste : une littérature qui, bien qu'elle ait été souvent critiquée en raison du regard quelque peu réducteur qu'elle a porté sur le monde oriental, a exprimé sans nul doute le besoin de l'intellectuel européen d'élargir son horizon, d'échapper aux règles moralement contraignantes de ce XIXe siècle qui aura décidément été, en Europe, celui de la pudibonderie et de l'hypocrisie, et enfin de donner à voir des pays et des peuples où d'autres coutumes et d'autres moeurs sont en vigueur. Est-ce tout ?
Non, pas tout à fait, car les trois auteurs en question sont également de ces orientalistes qui ont fait le voyage dans notre pays, en cette époque d'avant l'arrivée des Français, en ce temps de la «Régence de Tunis». Le livre qui vient d'être publié aux éditions cartaginoiseries, intitulé Voyageurs dans la Régence de Tunis, évoque ces trois figures de la littérature française. Il le fait sous la plume experte de Denise Brahimi, qui n'en est pas, comme chacun sait, à son premier essai sur la question du Maghreb vu dans le prisme des voyageurs européens, puisqu'elle en a fait sa spécialité depuis sa thèse de doctorat, présentée en 1976 : «Voyageurs français du XVIIIe siècle en Barbarie».
Le texte récemment publié présente, en fait, une quinzaine de voyageurs qui se sont rendus dans la Régence entre le XVIe et le XIXe siècles : après un exposé relativement succinct sur chacun d'entre eux, le lecteur a droit à un passage rédigé de la main de l'auteur-voyageur qui illustre le regard particulier qu'il a porté sur notre pays et l'aspect qui a retenu son attention. Mais il arrive qu'il y en ait plusieurs.
Cette diversité d'approche est précisément ce qui détermine la structure générale du texte. Chateaubriand, Flaubert, Alexandre Dumas, mais aussi Marmol figurent dans le premier chapitre, consacré à l'histoire et ses personnages. Ce qui signifie que la Tunisie de cette époque sert surtout, dans ce chapitre inaugural, de théâtre pour ramener sur scène des personnages légendaires du passé, tels des fantômes qui resurgiraient des lieux, comme Hannibal ou saint Louis Mais aussi des vestiges qui évoquent un temps lointain, celui-là même dont nous parlent les historiens romains.
Bartolomeo Ruffino, Peyssonnel, Docteur Shaw, l'abbé Poiret, Desfontaines et Venture de Paradis sont convoqués, quant à eux, pour le second chapitre, qui correspond à une approche plus géographique : Tunis, La Goulette, Tabarka, Gafsa, le Jérid y sont ainsi décrits dans le langage de ces voyageurs qui ne manquent pas d'en dire autant sur eux-mêmes, leurs préjugés parfois, que sur ce qui se donne à voir à leur observation. Le livre de Denise Brahimi comporte en tout cinq chapitres. Après l'histoire et la géographie, suivent la population, «La course et l'esclavage» et, enfin, le gouvernement.
L'intérêt de ces récits pour le lecteur tunisien ? Non, pas un nombrilisme de mauvais aloi, ni l'idée que nous pourrions nous forger une connaissance solide de l'histoire de notre pays grâce à ces quelques pages mais, à travers le regard assurément subjectif de ces voyageurs, l'assurance que, nous aussi, nous avons à mieux faire connaissance avec notre histoire et ses zones d'ombre. C'est contre, mais aussi à partir de ces zones d'ombre, qui nous appartiennent en propre bien qu'elles nous semblent aujourd'hui si étrangères, et que nous sommes si souvent tentés d'occulter, de rejeter dans les oubliettes de l'histoire, que nous avons à travailler la matière brute et obscure de notre société, pour en faire une oeuvre qui transcende les limites habituelles.
(XVIe - XIXe siècles), de Denise Brahimi, éditions cartaginoiseries, 207 pages. Prix 19 DT.
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