Le Messager (Douala)

Cameroun: Neutralité suspecte

5 Janvier 2009


Il est bien malin, Paul Biya ! On l'attendait au tournant, comme une souris malheureuse dont la pitance surmonte un piège reconnu méchant. Tel un vieux lièvre rusé, il a réussi à arracher le beefsteak. Saint et sauf. Alors, ceux qui pensaient que l'Union européenne suspendrait son appui à l'implémentation d'Elections Cameroon (Elecam) ont probablement tort. Parce que nos partenaires européens réunis à Yaoundé avaient unanimement constaté le blocage de la mise sur pied de cette institution nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie, de nombreux observateurs imaginaient déjà que le président de la République qui avait jusqu'en fin décembre pour nommer les membres d'Elecam reporterait cette préoccupation à 2009. Ce qui frapperait de forclusion les mesures d'aide promise par l'Union européenne, le calendrier de mise sur pied des organes d'Elecam ainsi que leur fonctionnement ayant été arrêté d'accord parties. Mais à quelques heures de l'expiration de l'an 2008, le peuple a appris que Paul Biya avait signé le décret nommant les membres de l'institution qui devra désormais organiser les élections au Cameroun. Le chef de l'Etat a ainsi joué la carte de la crédibilité vis-à-vis des pays de l'Union européenne ayant des représentations diplomatiques au Cameroun.

Si Biya a sauvé la face face à l'UE, son acte suscite des interrogations au sein de l'opinion. Beaucoup notent que les 12 membres d'Elecam sont des membres, des sympathisants ou alors des personnes proches du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) au pouvoir depuis sa création. Ce que certains perçoivent comme un jeu dont l'enjeu est de favoriser le Rdpc lors des consultations électorales ultérieures est l'objet de débats les plus tendus aussi bien dans les chaumières que dans les bureaux et les cadres formels de rassemblement de formations politiques. " On attendait une équipe dont l'impartialité et la neutralité sont établies, mais là, on a un Elecam [léché par la flamme dévastatrice du] Rdpc ", entend-on ici et là. Il est ainsi reproché à ceux-là qui ont la charge de jouer une importante partition pour la conduite du Cameroun à la modernité démocratique le fait d'être troublés par des considérations partisanes favorables au Rdpc.

Pour le comité central du Rdpc, les militants des partis d'opposition font un mauvais procès aux membres d'Elecam, et partant au président de la République. Les principaux responsables de cet organe du parti au pouvoir soutiennent que les personnalités désignées sont d'abord tous des Camerounais. Ainsi, leur appartenance au Rdpc avant leur nomination n'aurait pas pu être une situation dirimante pour leur désignation. L'appartenance à un parti étant incompatible avec l'exercice des fonctions de membre d'Elecam, le comité central s'arrange pour que les Rdpcistes nommés démissionnent immédiatement. Au-delà, on pense dans le sérail que Paul Biya ne pouvait pas mieux choisir, d'autant plus qu'il avait entre les mains les rapports des consultations effectués par le Premier ministre, ainsi que les conclusions des enquêtes de moralité des personnes pressenties pour occuper des postes dans Elecam. Des partis politiques, des groupements professionnels, des syndicats et la société civile ont été consultés. A en croire René Emmanuel Sadi, le secrétaire général du comité central du Rdpc, ce qui a été privilégié dans la constitution de l'équipe actuelle c'est d'abord le critère de compétence et celui de patriotisme. On pourrait ainsi comprendre d'une part que les personnes désignées ont la meilleure aptitude et la bonne expérience nécessaire à l'animation d'une telle institution et d'autre part qu'elles développent une attitude d'attachement sentimental et de dévouement au Cameroun.

Ces arguments passeraient comme lettre à la poste si les membres d'Elecam étaient nommés dans un temps qui ne donnerait pas l'occasion aux plénipotentiaires de l'UE de constater le blocage de l'implémentation de l'institution, si l'essentiel d'entre eux n'étaient membres ou sympathisants du Rdpc avant leur désignation et s'il y avait au moins une personnalité proche de l'opposition politique dans les rangs. Alors questions : Paul Biya a-t-il agi sous pression ? Les seuls Camerounais compétents et patriotes ne se recrutent-ils que dans le Rdpc ? En quoi a-t-il été impossible de nommer des personnes non militantes de parti politique au départ à ces fonctions ? L'une des pommes de discorde entre une importante partie du peuple et la composition d'Elecam c'est que des militants de partis ont été choisis alors qu'on aurait pu trouver des personnes politiquement neutres dès le départ pour présider aux destinées de l'institution. On a entendu ici des gens dire d'accorder aux personnes nommées, fussent-elles Rdpcistes au départ, la présomption de bonne foi et attendre de les juger au regard de leurs actes. Référence est faite à l'Onel dont l'arbitrage des différends sur le terrain électoral n'a pas toujours été exclusivement en faveur du parti au pouvoir. Mais le problème ici c'est la différence entre les deux institutions : l'Onel supervisait et contrôlait, alors que Elecam organise En vertu de son pouvoir très étendu, la coloration partisane des membres d'Elecam n'est pas bien perçue par l'opinion. Le fait que certains soient membres du Rdpc ne rassure pas un électorat habitué à être trompé par l'organisateur historique dont les plénipotentiaires, les sous-préfets, neutres selon la loi, ont toujours roulé pour le Rdpc.

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Là, le pouvoir semble avoir raté la première séquence séductrice qui aurait eu le mérite de construire dans l'opinion les jalons de l'espoir d'élections véritablement démocratiques. Qui plus est, la formation de cette équipe peut être contestée en ce que la provision légale relative à la neutralité et à l'impartialité a été souverainement bafouée. Parce qu'avant leur nomination, l'essentiel des membres d'Elecam était politiquement marqués. L'article 8, al.2 de la loi n° 2006/011 du 29 décembre 2006 portant création, organisation et fonctionnement d'Elecam ne précise-t-il pas que " les membres du Conseil électoral sont choisis parmi des personnalités de nationalité camerounaise, reconnues pour leur compétence, leur intégrité morale, leur honnêteté intellectuelle, leur sens patriotique, leur esprit de neutralité et d'impartialité ". En sacrifiant cette disposition légale, Biya donne raison à ceux qui pensent que Elecam est la " chambre noire du Rdpc ". Comme quoi le Cameroun c'est le Cameroun !

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