Hédi Khelil
3 Janvier 2009
A l'occasion de la manifestation, devenue une tradition, «Le théâtre fête le cinéma», organisée les 23 et 24 décembre dernier par le Centre d'arts dramatique et scénique du Kef, Fadhel Jaïbi et Fadhel Jaziri,à la fois metteurs en scène et cinéastes, compagnons de route pendant plus de deux décennies, se sont assis à la même table, après vingt ans de séparation sinon de brouille, depuis 1988, date de la sortie du film Arab qui est la dernière oeuvre réalisée par les membres du Nouveau Théâtre (Fadhel Jaïbi, Fadhel Jaziri, Jalila Baccar, Mohamed Driss et Habib Masrouki).
Depuis, Jaziri s'est lancé dans des chorégraphies monumentales telles Hadhra et Nouba, qui revalorisent le chant soufi et les rhapsodies bédouines du terroir. Mohamed Driss s'est vu confier la direction du Théâtre National. Jaïbi et Jalila Baccar, unis dans la vie et dans la création, ont monté Familia-Productions, avec le concours de leur complice de toujours, l'animateur Habib Belhedi. Quant à Habib Masrouki, il a mis fin à ses jours en novembre 1980.
Avant cette rencontre providentielle, d'aucuns parmi les présents au Kef pensaient qu'on ne verrait pas les deux Fadhel côte à côte. Si l'un était là, l'autre ne viendrait pas assurément, pensaient-ils.
Or, les deux hommes souhaitaient, en réalité, ce rendez-vous, notamment dans une ville emblématique du renouveau fécond du théâtre tunisien, à l'orée des années 70, sous l'ère de Moncef Souissi, et trouvaient opportun qu'il ait, enfin, lieu, notamment après la sortie dans les salles de Thalathoun, premier long-métrage de Jaziri.
Pendant trois heures d'affilée, Fadhel Jaïbi et Fadhel Jaziri se sont expliqués, apportant des éclairages intéressants sur leurs démarches et leurs méthodes de travail respectives, sous l'arbitrage, partial évidemment, de Jalila Baccar et de Fatma Ben Saïdane, assises au premier rang. C'était passionnant et poignant !
Une différence complémentaire
On ne le dira jamais assez: dans le frayage des lignes de force d'un grand projet de culture et d'art, en Tunisie, solidaire, ou solitaire, Fadhel Jaïbi et Fadhel Jaziri ont joué un rôle plus que majeur, capital, essentiel.
Ils l'ont fait avec la ténacité maniaque, aussi bien chez l'un que chez l'autre, des bricoleurs, des artisans, creusant, piochant, inventant du nouveau tout en émondant le ressassé et la congelé, avec cet art si consommé de l'improvisation et des intuitions fulgurantes. Pourtant, les deux hommes sont très différents de tempérament et de caractère.
Jaïbi travaille beaucoup et il est, forcément, solitaire. Mais comme toute solitude créatrice, rageuse et obstinée, elle est peuplée. C'est ce que disait le philosophe Gilles Deleuze de Jean-Luc Godard. La parenté entre l'auteur de Pierrot le Fou et l'auteur de Jounoun (Démences) n'est guère déplacée.
Tous les deux sont des bègues, des tâtonneurs qui s'assument, à la fois instinctifs et cérébraux, adeptes d'un langage tantôt direct et frontal, tantôt elliptique et poétique. S'ils ont pu aller jusqu'au bout de leurs expérimentations et de leurs investigations, c'est parce qu'ils sont restés indépendants.
«Je n'aime pas être conditionné ni déterminé par des contraintes budgétaires. Si je répète beaucoup c'est parce dans le corps-à-corps que j'ai avec les acteurs, je suis à la recherche constante de ces moments si précieux où je les surprends et ils me surprennent, où je leur apprends et ils m'apprennent, j'emmagasine, donc, beaucoup de prises qui ne sont pas retenues au montage final.
L'oeuvre réside aussi dans ces larges franges de Making off qui me sont aussi précieuses que l'oeuvre elle-même», nous dit-il.
Le comédien ou l'acteur : voilà la clef de voûte de l'univers dramatique ou cinématographique de Jaïbi. Le corps de l'acteur est, pour lui, le vecteur à partir duquel la mise en scène vérifie son acuité et son intransigeance. L'acteur est l'enjeu du filmage et non un corps qu'on dépèce au profit d'une simple syntaxe narrative.
Contrairement à Jaïbi, Fadhel Jaziri lui n'aime pas la pression, les longues séances où il faut répéter, reprendre, attendre, n'hésitant pas à les qualifier de «travaux forcés». Evoquant la question budgétaire et toutes les restrictions qui le conditionnent, il a souligné que les moyens de financement n'ont guère évolué entre hier et aujourd'hui.
«La Noce a été filmée avec une pellicule périmée. Mais pour qu'elle soit valable, il fallait faire de l'inter-négatif. On dit qu'après ce film qui a été tourné en 1978 avec un budget vraiment dérisoire, le cinéma tunisien a perdu quelque chose d'essentiel : une "pauvreté" riche, lumineuse, à l'origine d'un artisanat authentique. Mais il est nécessaire de relativiser.
Thalathoun a connu lui aussi d'énormes problèmes de financement. Pour surmonter tous ces handicaps et pour qu'un projet aboutisse, il est indispensable tout d'abord que tout le staff, acteurs, techniciens, producteurs, figurants y croie. C'est ça qui est important», a-t-il dit en substance.
Un soutien nécessaire
Khamsoun, Thalathoun : si Jaïbi s'intéresse dans sa pièce de théâtre à la génération de l'après-indépendance, Jaziri se focalise sur la génération des pionniers syndicaux, politiques, littéraires et intellectuels qui ont été à l'origine de la construction de la Tunisie moderne.
Deux périodes charnières : l'une de la dislocation des communautés révoltées, du désenchantement national et l'autre de la poussée réformiste et de l'engagement national et social. La main dans la main ou séparés, Jaïbi et Jaziri sont des explorateurs-clés, chacun à sa manière, de ce gisement généalogique.
«Thalathoun, c'est la suite d'un film comme Arab. Mon film commence là où Arab prend fin. L'esprit, les différentes ondes de chocs et tous les acquis du «Nouveau Théâtre» sont toujours là en fonction de nouveaux impératifs, de nouvelles prospections.
Pour moi, en mon intime conviction, il n'y a jamais eu de rupture, mais plutôt des décrochements, des bifurcations. La même exigence, le même souci de sortir des sentiers battus sont toujours intacts», dit Jaziri.
Pourquoi Jaïbi était-il au Kef? Et pourquoi, après tout, n'y serait-il pas ? Il était vraisemblablement là pour entre autres apporter son soutien au film de Jaziri dont, dit-il, «l'esprit qui l'anime et le projet qui le porte l'ont vivement touché».
«Fadhel Jaziri se dit impatient et peu enclin à un travail systématique et sans répit. J'aimerais vraiment que tous les impatients soient comme lui. Il est, au fond, d'une désinvolture très appliquée, très rigoureux. Lorsqu'il s'agit de travail, il est en transe.
Dans Le Nouveau Théâtre, il nous a apporté avec Habib Masrouki, beaucoup de cinéma, énormément de cinéphilie. Qu'il soit là à mes côtés ou à dix mille lieues d'ici, je lui dois, nous lui devons beaucoup.
C'est magnifique qu'il ait pu mener à terme son film Thalathoun qu'il portait en lui depuis bien longtemps. Dans un cinéma tunisien, majoritairement indigeste et moribond, c'est une oeuvre indispensable».
Dans le long échange entre Jaïbi et Jaziri, épousant le ton tantôt d'une causerie entre deux vieux amis, tantôt celui d'une escrime intellectuelle de haute voltige, il y avait, évidemment, une part de jeu.
Mais cet échange, puisé dans des pratiques artistiques concrètes, dans des parcours si riches, était tellement entraînant et probant, dans une salle bondée, que cela devenait insensé de faire la fine bouche.
Mais, tout compte fait, qu'en pensent Jalila Baccar, avec son regard si malicieux et son fou-rire qui ponctuait, par intermittences, certains propos saupoudrés d'humour de Jaziri, ou Fatma Ben Saïdane, avec son regard facétieux et espiègle?
Qu'en pense Arbi Ben Ali, le monteur, silencieux, cherchant à passer inaperçu, comme d'habitude, fidèle collaborateur et ami des deux Fadhel depuis pas moins de 35 ans?
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